AU MONT-BLANC UNE DESCENTE ÉMOUVANTE

Deux médecins s'étaient rendus au
sommet du Mont-Blanc accompagnés de quelques guides, pour y procéder
à diverses expériences de physiologie. Un orage épouvantable
éclata.
Les touristes se réfugièrent alors dans une cabane sur
laquelle malheureusement la foudre tomba. Les deux médecins ressentirent
une violente commotion, mais n'eurent aucun mal. Il n'en fut pas de
même de l'un des guides nommé Gasconi qui eut la moitié
du corps carbonisée.
La tempête continuant à faire rage, ce n'est que le lendemain
matin qu'avec d'infinies précautions et au prix de mille difficultés
la victime put être transportée à la cabane des
Bosses, puis, de là à Chamonix. Le malheureux garçon
mourut pendant le trajet.
VARIÉTÉ
Les Vols dans les Musées
A propos de la Joconde. - Voleurs de
médailles et de bijoux. - Cambriolages des musées de province.
- La « Duchesse de Devonshire ». - Une croyance napolitaine.
Après les voleurs d'églises, les
voleurs de musées. Depuis quelques années les sanctuaires
de l'art profane aussi bien que de l'art religieux sont mis en coupe
réglée par les malfaiteurs. Mais, cette fois, ce fut le
comble de l'audace... Voler la Joconde, l'oeuvre la plus fameuse
peut-être du monde entier, la Joconde, que sa célébrité
et sa valeur inestimable eussent dû faire entourer de la plus
étroite surveillance, voilà qui témoigne chez l'auteur
du vol, ou d'une étonnante témérité, ou
d'une confiance singulière dans l'incurie de l'administration
chargée de garder nos richesses artistiques.
Qu'un homme ait conçu le projet de voler la Joconde
c'est déjà inouï, mais qu'il ait réussi à
l'accomplir, voilà qui est prodigieux, stupéfiant, voilà
qui dépasse toute imagination.
Aux premières nouvelles, personne n'y voulut croire. Il fallut
pourtant bien se rendre à l'évidence ; et l'enlèvement
du célèbre tableau de Léonard de Vinci restera
comme le plus extraordinaire et le plus mystérieux chapitre de
l'histoire des vols dans les musées.
***
De tout temps, les richesses accumulées dans ces « cimetières
de l'Art », comme d'aucuns les ont appelés, tentèrent
les malfaiteurs. Mais, jadis, ce n'étaient pas les tableaux qui
excitaient leurs convoitises. Les tableaux, même anciens, même
les plus célèbres et les plus beaux, ne passaient pas
pour valoir de véritables fortunes. Le collectionneur était.
un type rare autrefois. Il pullule aujourd'hui ; et c'est à son
snobisme que nous devons le prodigieux agiotage qui s'est produit, depuis
tantôt un demi-siècle, sur les tableaux de diverses écoles.
On eût bien étonné ces peintres italiens de la Renaissance
auxquels les seigneurs vénitiens et florentins ou les rois de
France payaient dix à douze mille livres leurs plus belles oeuvres,
si on leur eût dit qu'à certains de ces tableaux serait
attribuée, quatre cents ans plus tard, une valeur d'un million
et plus.
Watteau qui donnait à son coiffeur une toile en échange
d'une perruque, Fragonard, qui mourut à peu près dénué
de ressources, eussent été bien surpris s'ils avaient
pu supposer que leurs oeuvres atteindraient un jour en vente publique
des enchères de cinq et six cent mille francs.
Et Millet, qui traîna une existence misérable, eût-il
jamais pu supposer qu'une de ses toiles - et non, certes, la meilleure
- serait un jour taxée à plus de huit cent mille francs
?...
Les tableaux autrefois n'atteignaient jamais de telles valeurs ; et
comme le vol d'un tableau est chose délicate et difficile, ils
ne tentaient pas les malfaiteurs.Ceux-ci, dans les cambriolages de musées
s'en prenaient plus volontiers aux bijoux et aux pièces de numismatique.
C'est ainsi que le plus ancien vol de ce genre dont on ait conservé
le souvenir est celui qui fut accompli dans la nuit du 24 août
1572, au Louvre. Date tragique que des événements autrement
graves qu'un simple vol ont fixée dans l'histoire. Ce fut la
nuit de la Saint-Barthélemy. Profitant du désarroi causé
jusque dans le palais par les massacres qui ensanglantaient Paris, des
hommes armés et masqués pénétrèrent
jusqu'au cabinet royal des monnaies et des médailles et emportèrent
la collection entière.
Moins d'un siècle plus tard, en 1665, le « Cabinet »
fut de nouveau dévalisé. Le voleur y pénétra
la nuit, comptant n'y rencontrer personne. Mais le « concierge
», comme on disait alors, c'est-à-dire le conservateur
des monnaies, l'abbé Bruseaud, antiquaire renommé, couchait
auprès des richesses, dont la garde lui était confiée.
Il accourut au bruit, mais il n'eut pas le temps d'appeler à
l'aide. Le voleur l'étendit mort d'un coup de poignard. Le lendemain,
on retrouva son cadavre. Les plus belles pièces de la collection
avaient disparu.
En 1804, nouveau vol de bijoux et de monnaies au cabinet des médailles.
L'auteur du vol, un nommé Giraud fut arrêté en Hollande,
mais trop tard : tous les bijoux avaient été fondus.
Mais le vol le plus considérable dont notre musée de numismatique
ait eu à souffrir est celui qu'y accomplit en 1832, un ancien
forçat évadé, du nom de Fossier. Ce malandrin y
pénétra une nuit et fit main basse sur les plus belles
pièces de la série des monnaies romaines ; il en emporta
quarante kilos dans un sac. Sa capture fut un des hauts faits du célèbre
Vidocq. Celui-ci, comme chacun sait, avait été voleur
avant d'être policier.
Il avait connu Fossier au bagne de Brest et Fossier l'avait quelquefois
entretenu d'un projet de cambriolage du cabinet des médailles.
Il. se souvint à propos de ces confidences de son compagnon de
chaîne et se mit à la recherche de Fossier. Il le retrouva
chez son frère, horloger, quai de la Tournelle. Mais, cette fois
encore, il était trop tard pour sauver les pièces volées
; on les retrouva fondues en lingot. La perte fut évaluée
à plus de quatre millions.
***
Ce n'est guère que depuis une vingtaine d'années que les
vols dans les musées se sont généralisés.
On a beaucoup volé dans les musées de province. Et quoi
d'étonnant à cela ? Ces musées, en général,
manquent de la surveillance la plus élémentaire. Il en
est beaucoup où l'on pénètre plus facilement qu'au
moulin. On s'y promène en toute liberté. Comment les voleurs
ne seraient-ils pas tentés d'y exercer leur coupable industrie
?
La bande Thomas, notamment, ne se contenta pas de voler dans les églises
; elle dépouilla aussi quelques musées. C'est ainsi qu'elle
enleva au musée de Guéret, plusieurs croix, châsses
et reliquaires dont l'ensemble fut évalué à une
cinquantaine de mille francs.
Le musée d'Amiens reçut aussi, il y a quelques années,
la visite d'une bande de voleurs. Ceux-ci étaient, évidemment,
des connaisseurs, car ils jetèrent leur dévolu sur une
précieuse miniature et sur six des meilleures toiles du musée.
Le piquant de l'aventure, c'est que le musée d'Amiens venait
d'être muni d'un système de sonneries électriques
qui devait donner l'alarme en cas de cambriolage. En raison de ces précautions
nouvelles et qu'on croyait suffisantes, la surveillance par rondes nocturnes
avait été supprimée. Les voleurs, probablement,
connaissaient cette circonstance et n'attendaient que cela pour agir.
Ils le firent en toute sécurité, car les gardiens dormaient
et les sonneries ne fonctionnèrent pas.
A la même époque, le musée des Antiquités
de Rouen reçut la visite de cambrioleurs qui y prirent quatre
émaux précieux.
Le musée de l'Armée fut aussi à trois reprises
dévalisé en 1904 et 1905. Le voleur, un certain Guillemain,
fut pincé quelque temps après à l'Hôtel des
Ventes, en flagrant délit ; il avoua ses multiples vols et fut
condamné.
La difficulté pour les cambrioleurs ces musées n'est pas
toujours de s'emparer des oeuvres d'art, c'est bien plutôt de
s'en débarrasser sans danger et avec profit. Comment réussir
à vendre un tableau connu ou une oeuvre d'art célèbre
?
On rappelait, ces jours derniers, à ce propos, une anecdote typique
: c'est l'histoire du vol de la Tête de Bois, du musée
de Vienne (.Isère).
Ce musée possédait, il y a vingt ans, une tête de
femme, qui était en réalité en ivoire, mais que
l'on croyait en bois, et qu'on estimait dans le monde des archéologues
comme l'une des plus remarquables sculptures sur bols connues de l'époque
romaine.
Un beau jour la Tête de Bois disparut. Vainement on la
chercha. On avait renoncé à la retrouver lorsque, quelques
mois après, en mettant de l'ordre dans un des bureaux d'octroi
aux portes de la ville, les employés trouvèrent un paquet
soigneusement enveloppé qu'ils ouvrirent. O surprise ! ce paquet
contenait la fameuse Tête de Bois.
Le receveur de l'octroi se souvint alors qu'un jour, un honorable habitant
de la ville, qui était même conseiller municipal, l'avait
prié de vouloir bien lui garder ce paquet qui l'encombrait et
qu'il devait venir reprendre en passant. Or, le personnage n'était
jamais revenu. Ayant volé l'oeuvre d'art célèbre,
il s'était aperçu, son larcin accompli, qu'il ne pourrait
s'en défaire, et il n'avait rien trouvé de mieux que de
la déposer sous un prétexte au bureau de l'octroi.
La « Tête de Bois » réintégra
le musée, et le voleur arrêté, paya de la prison
ce vol sans profit pour lui.
L'un des vols de tableaux célèbres les plus singuliers,
c'est celui dont fut victime, en 1876, le marchand de tableaux Agnew,
de Londres.
M. Agnew possédait une des toiles les plus fameuses et les plus
belles de Gainsborough, le portrait de la Duchesse de Devonshire.
il l'avait achetée 250.000 francs.
Un matin de mai 1876, il s'aperçut que la « Duchesse »
avait disparu de sa galerie. On avait découpé et emporté
la toile, et le cadre restait vide. Le vol s'était accompli dans
les circonstances tout aussi mystérieuses que celui de la Joconde.
La police se mit en campagne ; on fit des recherches, on suivit des
pistes. Rien !
Enfin, en 1901, vingt-cinq ans après le vol, l'agence Pinkerton,
la célèbre organisation américaine de police privée,
fit savoir à M. Agnew que son tableau se trouvait à Chicago.
Le marchand de tableaux traversa l'Atlantique et fut mis en rapport
avec le détenteur de la Duchesse. C'était un
nommé Wolff ou Raymond, surnommé l' « Escaladeur
de portiques américain ». Wolff était mourant et,
soit remords, soit besoin d'argent, il avait jugé bon de restituer
ou de se faire racheter la Duchesse de Devonshire, car il ne
la livra que contre espèces. M. Agnew revint en Angleterre, rapportant
la Duchesse, qui fut de nouveau exposée dans la galerie
Agnew après sa curieuse odyssée de vingt-cinq ans.
Le voleur, dans l'impossibilité de vendre cette toile trop connue,
l'avait conservée pendant tout ce temps, attendant le moment
favorable pour la faire racheter par le marchand auquel il l'avait volée.
Cet exemple n'est-il pas de nature à nous donner quelque espoir
en ce qui concerne la restitution de la Joconde, bien plus
connue encore, et infiniment plus difficile à vendre que le tableau
de Gainsborough.
En général, le vol des toiles célèbres ne
réussit guère à ceux qui l'accomplissent.
Il y a quelques années, un superbe Van Dyck qui se trouvait dans
une église voisine d'Anvers disparaissait tout à coup.
C'était une oeuvre du plus grand intérêt, aussi
l'émotion fut-elle considérable dans les milieux artistiques
du monde entier.
Toutefois, comme le tableau mesurait deux mètres sur trois, on
pensait bien que les voleurs seraient faciles à découvrir.
Recherches, enquêtes furent multipliées en vain pendant
des mois. La justice et la police eussent été impuissantes
à retrouver le fameux tableau, si le hasard ne leur était
venu en aide.
En effet, à quelque temps de là, deux individus qui traînaient
une voiture à bras étaient arrêtés par des
douaniers à la porte d'une ville de Flandre : un châssis
aux vastes dimensions qui se trouvait dans leur voiture et qu'ils avaient
recouvert d'une bâche avait attiré l'attention des gabelous.
Les deux hommes prirent immédiatement la fuite, abandonnant leur
voiture à bras... et la toile, qui n'était autre que l'oeuvre
de Van Dyck, recherchée vainement pendant des mois.
On retrouva aussi, il y a cinq ou six ans, deux tableaux de Franz Hals
volés au Musée de la Haye. Par contre, deux toiles modernes
volées au Musée de Liège à la même
époque, n'ont jamais été retrouvées.
Une histoire amusante, c'est celle d'un vol commis il y a quelques années
dans un musée de Belgique par un certain Huguet qui, arrêté
pour d'autres méfaits, avoua par surcroît celui-ci.
Ledit Huguet avait volé dans un musée belge consacré
à l'histoire d'une industrie d'art un petit tableau. Le vol,
à ce qu'il semble, passa inaperçu. Mais le voleur essaya
vainement de vendre le tableau. Alors ne sachant qu'en faire, il eut
l'idée plutôt bizarre d'aller le proposer au conservateur
du même musée où il l'avait volé ; et le
plaisant de l'aventure, c'est, que le conservateur le lui acheta sans
se douter que le tableau venait de son musée.
Vous voyez, par là qu'il n'y a pas que chez nous que les conservateurs
connaissent mal les oeuvres qu'ils sont chargés de conserver.
Il est à peine besoin de rappeler les divers vols qui précédèrent
au Louvre l'enlèvement de la Joconde. Les voleurs s'en
étaient pris de préférence jusqu'ici au musée
des Antiques. En novembre 1906, on vola une statuette d'Isis ; quelques
jours plus tard une autre statuette gréco-phénicienne
était enlevée, et l'on tentait de fracturer une armoire
provenant de Marie-Antoinette et garnie de bibelots d'une inestimable
valeur.
Mais jusqu'ici les voleurs ne s'étaient pas attaqués aux
tableaux célèbres. Il faut avouer qu'en enlevant la Joconde,
ils ont voulu pour leur coup d'essai, faire un coup de maître.
***
Nous ne saurions terminer cette causerie sur les vols dans les musées
sans rapporter la curieuse croyance populaire qui veut que le musée
de Naples soit à tout jamais à l'abri des entreprises
des cambrioleurs. Les Napolitains, en effet, sont persuadés que
le sacrilège qui viendrait voler leurs oeuvres d'art périrait
de male mort sur l'heure même. Et voici d'où est née
la légende .
En 1810, un étranger, obligé de quitter son pays, où
il avait dérobé divers objets d'art, arrivait à
Naples, exténué, sans ressources. Un orage épouvantable
s'abattait sur la ville. Le voyageur dut chercher un abri. Justement,
il passa devant le musée. La porte était ouverte; les
gardiens, affolés par la tempête, invoquaient à
genoux et mains jointes l'aide de saint Janvier. L'étranger entra
sans être vu, se cacha et attendit. La nuit venue, il parcourut
les salles, atteignit le cabinet des gemmes et fit main basse sur les
plus beaux bijoux. Après quoi il songea à la retraite.
C'était le moins facile. L'obscurité, le dédale
des galeries, la crainte d'être surpris l'avaient déjà
passablement ému ; de salle en salle, pour faciliter sa fuite,
il avait abandonné une partie de son butin, quand, au bas d'un
escalier tournant, descendu non sans peine, il se trouva face à
face avec une sorte de spectre que la lune, perçant les nuages,
éclaira tout à coup. Le voleur, épouvanté,
se rejeta en arrière ; horreur ! autour de lui, se dressent en
ricanant une dizaine de spectres pareils. Il veut fuir ; en se retournant,
il renverse quelque chose ; c'est un cercueil qui, dans sa chute, entraîne
tous les fantômes. Le malheureux voleur était tombé
dans la salle des momies. Au matin, on le trouva mort, mort de peur,
sous les débris des Pharaons. Depuis ce temps n'y a plus, au
musée de Naples, ni momies ni voleurs.
Telle est la tradition sur laquelle s'appuie la confiance des Napolitains.
Elle est dramatique et pittoresque évidemment ; mais les cambrioleurs
d'aujourd'hui sont gens sceptiques, qui ne croient pas aux légendes
; et j'ai idée que pour défendre les musées contre
leurs entreprises criminelles, toutes les croyances populaires du monde
ne valent pas de bons gardiens bien attentifs et bien disciplinés,
et de bonnes portes bien verrouillées.
Ernest LAUT.