LE TYRAN

Patrons et ouvriers se soumettent avec
une égale docilité au despotisme du meneur de grèves.
Les faits qui se sont passés ces jours
derniers à Maubeuge montrent une fois de plus à quel état
d'aveulissement sont tombés les ouvriers et même les patrons
devant la tyrannie des gréviculteurs.
Profitant de l'agitation causée par la cherté de la vie,
des délégués de la C. G. T. arrivèrent dans
cette ville. On avait arrêté trois femmes sur le marché
: ils prirent texte de ce mince incident pour déclarer la grève
de la métallurgie et décréter que les ouvriers
devaient chômer tant que les trois prisonnières ne seraient
pas remises en liberté.
Les ouvriers, qui n'avaient aucune raison professionnelle de se mettre
en grève, obéirent cependant à l'ordre de la C.
G. T. Ils quittèrent les ateliers sur le geste du délégué,
comme les moutons quittent l'étable au geste du berger. La plupart
ne savaient même pas pourquoi la grève était déclarée.
Les patrons s'inclinèrent avec non moins de docilité.
L'un d'eux supplia M. le délégué de vouloir bien
l'autoriser (sic) à achever la coulée de fonte
de deux hauts-fourneaux.
Et M. le délégué daigna accorder cette autorisation.
Dans une autre usine, sous les yeux du patron confondu, le délégué
de la C. G. T. agita lui-même la cloche pour ordonner la sortie
des ateliers. Et, comme les ouvriers passaient aux lavabos pour se laver
les mains.
-Allez, ouste ! cria le délégué, vous vous laverez
les mains une autre fois. Sortez, et tout de suite...
Et, terrorisés, les cent vingt ouvriers quittèrent l'usine.
Ailleurs encore, le délégué arriva au moment de
la paie.
- Qu'on sorte tout de suite, cria-t-il.
- Mais la paie...
- La paie, je m'en f...
Et les ouvriers s'en furent sans être payés.
Ainsi, il suffit de la volonté de quelques tyrans syndicalistes
pour que des milliers d'ouvriers qui ne demanderaient qu'à travailler
quittent la besogne sans une observation et pour que des patrons abdiquent
toute autorité dans leurs usines. Avouez que, pour en être
arrivés là, il faut tout de même que les honnêtes
gens en ce pays soient singulièrement aveulis !
VARIÉTÉ
La Vie Chère
Émeutes du temps passé.
- La vie chère au XVIe siècle. - Le « Maximum ».
- Les prix de la viande, du beurre, du lait et des œufs. - Les
causes du renchérissement de la vie.
Rien de nouveau sous le soleil. De tout temps
le renchérissement excessif des denrés de première
nécessité engendra émeute. C'est la difficulté
de vivre, entraînant la famine, qui causa, au moyen âge,
tous les soulèvements des Jacques, des Bagaudes et des Pastoureaux.
Sans remonter jusqu'en ces temps lointains, nous trouvons dans l'histoire,
au début des temps modernes, il y a un peu plus de trois siècles,
une période toute pareille à celle que nous traversons
en ce moment. A la fin du XVIe siècle se produisit un renchérissement
de toutes les choses nécessaires à la vie, de la viande
surtout. Et ce qui rendit plus cruel cet accroissement, du prix de la
vie, c'est qu'il succédait à une période d'abondance
extraordinaire.
M. le vicomte d'Avenel qui a étudié avec une admirable
conscience toute l'histoire économique du passé, observe
que les soixante-quinze années qui précédèrent
ce renchérissement général des denrées furent
soixante-quinze années de bombance où le populaire put
manger à sa faim. Mais après cela, dit-il, il va pâtir
durant trois siècles.
« Sous Louis XI, en Normandie, les ouvriers mangent de la viande
trois fois par semaine ; dans l'Est, ils en mangent tous les jours.
La ration quotidienne de ceux qui sont nourris par leurs patrons dépasse
souvent 600 grammes... La viande était, par rapport aux salaires
les plus médiocres, à moitié prix de ce qu'elle
est aujourd'hui. »
Dans la seconde partie du XVIe siècle, les choses se modifièrent
profondément. Alors que les salaires n'augmentent pas, le coût
de la vie s'accroît dans des proportions invraisemblables. «
Du temps de mon père, écrit un auteur en 1560, on avait
tous les jours de la viande ; les mets étaient abondants. Mais
aujourd'hui tout a bien changé ; la nourriture des paysans les
plus à leur aise est inférieure à celle des serviteurs
d'autrefois... »
On retrouve l'écho des mêmes doléances dans tous
les écrits du temps.
Dans un libelle imprimé en 1586 et intitulé « Discours
sur les causes de l'extrême cherté qui est aujourd'huy
en France », nous lisons :
« La cherté de toutes les choses qui se vendent et débitent
au royaume de France est non seulement aujourd'huy si grande, mais aussi
tant excessive, que, depuis soixante ou quatre-vingts ans, les unes
sont enchéries de dix fois, et les autres de quatre, cinq et
six fois autant que lors elles se vendoient... »
Le docteur ès-sciences économiques qui fait cette constatation
n'est nullement embarrassé pour en expliquer les causes.
« Chacun voit, dit-il, ceste extrême et excessive cherté.
Il y a plusieurs causes d'icelle, dont la principale est celle qui est
comme mère des autres, qui est le mauvais ordre donné
aux affaires et à la police de la France. La première
cause de celles qui sont engendrées de celle-là est l'abondance
de l'or et de l'argent qui est en ce royaume... »
Nos économistes d'aujourd'hui s'accordent à reconnaître
que ces deux mêmes ne sont pas étrangères au renchérissement
actuel de toutes choses.
Il y eut alors, comme à présent, des émeutes causées
par la cherté de la vie. En maintes villes, les marchands en
furent rendus responsables par le populaire. On pilla les marchés
et les boutiques. Les villes du Nord semblent avoir été,
alors comme aujourd'hui, le théâtre de maints tumultes
et soulèvements. Dans la plupart d'entre elles, à Arras
notamment, en 1588, l'échevinage fut obligé, pour calmer
les colères populaires, de recourir aux lois du maximum. Tout
fut taxé, marchandises et salaires. Et des peines sévères
frappèrent quiconque enfreindrait la loi.
Pour mettre la viande à la portée de toutes les bourses,
l'échevinage subventionnait les bouchers.
« Le boucher, dit M. d'Avenel, n'était pas un commerçant
comme celui de nos villes qui exerce librement sa profession ; c'était
une sorte de fonctionnaire. Il prête, en prenant possession de
son étal, le serment solennel « de bien servir la cité
et tenir toujours assortiment de viandes saines » au taux légal...
»
La viande, en effet, est taxée, et non pas la viande en général,
mais chaque morceau particulier. Cette taxation méticuleuse engendre
d'ailleurs maintes contestations entre le public et les commerçants,
et maints conflits entre ceux-ci et les municipalités. Les bouchers
fraudent à qui mieux mieux les ordonnances. En 1631, le peuple
de Nîmes se plaint aux consuls que les langues de boeuf sont vendues
huit sous « ce qui est un prix fort excessif ». Rarement
les autorités s'entendent avec le « commerce de la. chair
». Les bouchers ne veulent pas vendre au prix fixé. L'échevinage
leur crée des concurrences en appelant dans la ville des bouchers
étrangers. On vit même des municipalités mettre
la boucherie en régie.
MM. Jaurès et consorts se doutent-ils que leurs plus chères
idées furent mises en pratique par des échevins du XVIe
siècle ?...
Mais les bouchers résistent parfois aux exigences municipales
; ils se concertent et se mettent en grève. Alors, c'est bien
simple, on confisque leurs « bancs » et si cela ne suffit
pas, on s'empare de leurs personnes et on les met en prison.
Les autorités d'autrefois ne badinaient pas quand il s'agissait
de faire respecter les taxes fixées par elles.
***
Voyons quels étaient à cette époque de cherté
excessive les prix des denrées dont le renchérissement
a causé les troubles récents. M. d'Avenel va nous renseigner
à ce sujet..
Le boeuf se payait, à la fin du XVIe siècle, 42 centimes
le kilo en moyenne. Avouez que, comparativement au prix actuel, ce n'était
pas cher. Mais, par contre, la graisse valait relativement très
cher 1 fr. 30 le kilo. Cela tient à ce que l'art de l'élevage
était encore dans l'enfance. Les bêtes étaient mal
nourries, abandonnées à elles-mêmes dans de maigres
pâturages où elles trouvaient tout juste de quoi subsister.
On regardait, à cette époque, comme un phénomène
un boeuf que la ville de Malines avait offert à Charles-Quint,
et qui pesait environ mille kilos. Ce serait aujourd'hui, au concours
agricole, un sujet fort ordinaire. Les animaux étaient donc plus
nerveux que gras et voilà pourquoi la graisse coûtait cher.
Par contre, le cuir était pour rien, et nos aïeux dépensaient
pour se chausser cinq ou six fois moins que nous ne dépensons
aujourd'hui.
Du XVIe au XIXe siècle, la viande tint peu de place dans l'alimentation
populaire. Le pain cher absorbait les ressources des pauvres gens. Même
dans les périodes où le prix de la viande s'abaissait,
comme dans les dernières années du règne de Louis
XIV, le menu peuple n'était pas assez riche pour s'offrir le
moindre filet de boeuf. Sous Louis XVI, la cherté de la viande
devint telle que l'administration de la plupart des hospices décida
de n'en plus donner que deux fois par semaine aux pauvres et aux vieillards.
Dans les campagnes, on ne tuait quelques boeufs qu'au temps des moissons.
Le reste du temps, les villageois ne mangeaient d'autre viande que celle
provenant d'animaux que leurs propriétaires avaient abattus par
suite d'accidents. Une vieille tradition communiste voulait que la chair
de ces animaux fut partagée entre les habitants du village.
Par suite de l'état peu florissant des bestiaux, on conçoit
que le beurre et le lait devaient être rares et chers.
Le beurre était aux XIVe et XVe siècle infiniment plus
cher chez nous qu'en Angleterre. On le payait, de l'autre côté
du détroit de 49 à 60 centimes le kilo. Chez nous, il
varia, à la même époque, de 1 fr. à 1 fr.
50. Prix énorme pour le temps. Sous François 1er, il coûtait
encore en France e en Allemagne. 1 fr. 25 le kilo, alors que les Anglais
ne le payaient que 95 centimes.
Le litre de lait variait à la même époque de 10
à 20 centimes, suivant qu'il était vendu avec ou sans
sa crême. Ce prix, assez élevé pour le temps, n'empêchait
pas les marchands parisiens de chercher dans la fraude un profit supplémentaire.
Dès le XIVe siècle, ils baptisaient leur lait. On en a
la preuve dans les ordonnances prises par les magistrats communaux pour
punir ceux d'entre eux qui se livraient à ces falsifications.
Les oeufs... ah ! c'est surtout à propos du bon marché
des oeufs qu'il faut louanger le temps passé. Dans la seconde
moitié du XVe siècle on pouvait s'en procurer une douzaine
pour un prix qui variait de 7 à 19 centimes. C'est-à-dire
que nous les payons aujourd'hui treize ou quatorze fois plus cher que
les Français du temps de Louis XI. Dans la plus grande partie
du siècle suivant, alors que toutes les autres choses les plus
nécessaires à la vie augmentaient de prix avec une rapidité
inouïe, les oeufs demeuraient bon marché. Le plus haut prix
qu'ils atteignirent fut 26 centimes la douzaine...
Au début du XVIIIe siècle, on pouvait encore se procurer
dans les campagnes au printemps, saison favorable à la ponte
des poules, une douzaine d'oeufs au prix de 18 à 20 centimes.
En hiver, époque où faut subissait un renchérissement
inévitable, la douzaine d'oeufs frais ne se payait pas plus de
75 centimes.
Que de ménagères d'aujourd'hui vont regretter ce temps-là
! ...
***
Et maintenant, me direz-vous, quelles sont les causes de ce renchérissement
de la vie ?
Elles sont multiples.
Celles que dénonçait le vieil économiste du XVIe
siècle dont j'ai cité plus haut l'opinion n'ont pas cessé
d'exister. L'afflux de l'or du Nouveau-Monde avait fait renchérir
la vie à cette époque. Le même phénomène
se reproduit de nos jours.
De même peut-on encore aujourd'hui comme au temps de la Renaissance,
incriminer certain désordre social dont les manifestations vont
se multipliant de jour en jour.
La désertion des campagnes est une des causes du renchérissement
de tous les produits de la terre. La main-d'oeuvre manque aux champs.
Les travailleurs agricoles, de plus en plus rares, exigent des salaires
de plus en plus élevés. De là, pour les cultivateurs
et les fermiers, la nécessité d'accroître sans cesse
le prix de leurs produits.
Il est démontré, d'ailleurs, que de tout temps, l'évolution
des salaires a eu pour corollaire inévitable l'accroissement
du coût de l'existence. Or, la statistique enseigne que, depuis
cinquante ans, le taux des salaires, dans toutes les corporations ouvrières,
s'est accru, en moyenne, de 40 à 50 %.
Mais si les salaires se sont accrus, la production, par contre, a été
réduite par le fait des lois dites sociales que notre Parlement,
depuis quelques années, vote avec un entrain inlassable. Ces
lois, purement démagogiques, conçues uniquement dans un
esprit de flagornerie électorale, ont pour effet inévitable
d'obérer ceux-là mêmes qu'elles prétendent
favoriser.
Réduction des heures de travail, repos hebdomadaire, retraites,
assurances, etc., augmentent d'autant les frais généraux
des industriels et des commerçants, qui n'ont d'autre ressource
que d'augmenter en conséquence les prix de vente de leurs marchandises
et de leurs produits.
Et c'est fatalement l'ouvrier, l'employé, le ménage modeste
qui supportent le plus cruellement le contre-coup de ces augmentations.
Ainsi se traduisent pour les travailleurs les avantages problématiques
que leur promettaient les lois sociales.
Ajoutez à cela l'agitation syndicaliste, l'influence désastreuse
de l'anarchie sur les organisations ouvrières, la multiplication
des grèves, qui font perdre des millions de salaires aux ouvriers
et compromettent constamment la prospérité et l'existence
même de nos industries. Ajoutez encore les déplorables
pratiques d'une administration tâtillonne et vexatoire à
l'excès qui semble prendre à tâche d'entraver chez
nous l'essor industriel et commercial ; le développement insensé
d'un fonctionnarisme le plus souvent inutile quand il n'est pas malfaisant.
Enfin, l'accroissement constant des impôts, conséquence
fatale d'une véritable mise au pillage du budget.
Voilà les causes principales du renchérissement de l'existence.
Elles sont surtout dans la mauvaise politique qu'on nous fait depuis
un certain nombre d'années. Or, la mauvaise politique engendre
les mauvaises finances. Il y a longtemps qu'un célèbre
homme d'État l'a dit.
Maintenant, si ça peut vous consoler, il paraît que nous
ne sommes pas encore le peuple le plus éprouvé par la
cherté de l'existence : aux États-Unis et au Transvaal,
tout coûte encore plus cher que chez nous. Mais, soyez tranquilles,
si nous laissons faire nos politiciens socialistes, nous ne tarderons
pas à rattraper ces pays « privilégiés »
et même à les dépasser.
Ernest LAUT.