LES DEUX COTÉS DE LA FRONTIÈRE

Là-bas les vaines menaces ; ici le calme et le sang-froid


J'imagine que ce doit-être pour l'Europe un intéressant sujet d'observation que l'état d'esprit des deux peuples depuis que se poursuivent, les négociations franco-allemandes.
Ces Français qu'on dit si volontiers téméraires, irréfléchis, présomptueux, gardent l'attitude la plus calme, la plus patiente, la moins agressive.
Au contraire, de l'autre côté de la frontière, le parti pangermaniste ne cesse d'exciter à la guerre et de conseiller la menace et les procédés d'intimidation.
Parlez-nous donc de la gravité allemande et de la nervosité française... La gravité est chez nous, la nervosité chez eux.
Est-ce en France qu'on constate à la Bourse des paniques quasi quotidiennes ? Est-ce en France que le peuple se précipite aux caisses d'épargne pour retirer ses dépôts ?.. Non, c'est là-bas, de l'autre côté du Rhin.
Nous sommes calmes ; ils sont agités par la colère ou par l'appréhension. L'inquiétude est là-bas ; le sang-froid est ici.
Et c'est cet état d'esprit des deux peuples que nous avons essayé de symboliser dans notre gravure où l'on voit le gros cuirassier blanc agiter ses foudres vaines, tandis que de l'autre côté de la frontière, le petit troupier français monte sa garde, calme, souriant et résolu.

VARIÉTÉ

Les Héroïnes de Jemappes

Commémoration d'une victoire française. - Les demoiselles Fernig. - De Valmy à Nerwinden. - La reconnaissance d'un
officier. - Un peu de bronze pour les héroïnes de Jemappes.

On élève dimanche prochain, à Jemappes, un monument commémoratif de la bataille gagnée par Dumouriez sur les Autrichiens, le 6 novembre 1792. C'est à l'occasion du congrès des Amitiés françaises, qui se tient à Mons, qu'a lieu cette inauguration ; et l'on peut dire que cette manifestation sympathie pour la France, cette glorification des armes françaises en pays étranger, empruntent aux circonstances que mous traversons, une particulière solennité.
Nos amis les Belges ont, d'ailleurs, de justes raisons de célébrer Jemappes. De cet événement date l'ère de leur liberté. M. Arthur Chuquet, l'éminent historien des Guerres de la Révolution, rapporte que le soir de la bataille, les ancêtres de ceux qui en glorifient aujourd'hui le souvenir appelaient les Français, les embrassaient, les entraînaient par les rues de la cité montoise au milieu des acclamations.
Partout, on avait arboré la cocarde tricolore et remplacé l'aigle impérial par le bonnet de la liberté. Quand Dumouriez pénétra dans la ville suivi de son état-major, les habitants crièrent à l'envi : « Vivent les Français, vivent les sauveurs des Belge. ! »
Jemappes, bataille gagnée par les Français, est donc aussi une victoire belge, une victoire à laquelle nos amis du Nord durent leur affranchissement et leur indépendance.
Ainsi, le monument qu'on va dresser sur le champ de bataille, commémorera tout en même temps une grande date de l'histoire politique de la Belgique et une page glorieuse de l'histoire militaire de la France

***
Sur le marbre seront inscrits, dit-on, les noms de tous ceux qui collaborèrent à la victoire de Dumouriez, et notamment le nom de celui de ses lieutenants qui décida du gain de la bataille, le jeune duc de Chartres, que l'on appelait alors Égalité fils, et qui devait être roi de France sous le nom de Louis-Philippe 1er.
On n'oubliera pas non plus de rappeler un nom bien modeste et bien plébéien, et près des noms des adjudants généraux s'inscrira celui de Baptiste Renard.
Baptiste Renard était le valet de chambre de Dumouriez. Au début de la bataille, la brigade que commandait le général Drouet ayant été prise de panique, le brave Baptiste accourut, rallia les fuyards, et, avec l'aide du colonel irlandais Kilmaine, les ramena au combat.
On lui devait bien un souvenir.
Mais je n'ai pas ouï dire qu'on ait songé à rendre pareil hommage à celles qu'on peut appeler les « héroïnes de Jemappes »... Et c'est dommage.
Évoquons du moins, ici leur glorieuse mémoire.
Les héroïnes de Jemappes, ce sont ces deux admirables filles de France qui s'appelaient Théophile et Félicité Fernig.
En 1792, leur père, M. de Fernig, secrétaire de la municipalité de Mortagne-du-Nord, commandait la garde nationale de cette petite ville. C'est sous ses ordres qu'elles firent leurs premières armes.
Dès leur plus jeune âge, elles s'étaient habituées à supporter les dures fatigues et à monter à cheval. Elles faisaient partie de la Société des archers de Saint-Sébastien, et l'une d'elles, Félicité, ayant, un premier dimanche de mai, abattu l'oiseau, fut nommée reine de la confrérie.
Après avoir pendant plusieurs mois combattu au milieu des paysans contre les partis des maraudeurs ennemis, et couru maintes fois de Mortagne à Valenciennes sous des habits d'homme pour chercher des nouvelles de la guerre, elles obtinrent la permission des généraux qui commandaient au camp de Maulde de faire partie de l'armée en qualité de volontaires.
Dans toutes les rencontres, elles étaient au premier rang et faisaient le coup de feu avec une adresse et une bravoure vraiment surprenantes.
Voici le portrait que trace d'elles M. Arthur Chuquet dans son beau travail sur les guerres de la Révolution
« Elles étaient d'une taille assez petite et de constitution délicate. Elles avaient les yeux et les cheveux noirs, un nez bien formé, un teint frais, une physionomie à la fois douce et hardie, avec un air de noblesse qui inspirait le respect. Elles conservèrent dans les camps les vertus de leur sexe. Bien élevées et modestes, rapporte Dumouriez, elles se sont montrées encore plus extraordinaires par leur courage : et les commissaires de la Convention écrivaient qu'au milieu de l'armée composée de jeunes citoyens, elles étaient respectées et honorées. « Ou c'est le libertinage qui nous a guidées, disait plus tard l'une des héroïnes, ou c'est l'amour de la liberté et de la patrie ; nos camarades nous ont rendu justice quant à l'un de ces motifs ; pour l'autre, notre récompense se trouve dans le respect que notre conduite nous a partout valu de l'armée. »
Quels plus nobles et plus beaux caractères que ceux de ces deux jeunes filles qui abandonnèrent tout pour se dévouer au salut de la patrie ?
Les généraux avaient pour elles une admiration et une estime profondes. Dumouriez, qui les attacha spécialement à son état-major, les appelait ses enfants ; Beurnonville qui, tant de fois, avait vu avec quelle ardeur admirable elles allaient au combat, fit d'elles de telles louanges devant la Convention, que l'Assemblée enthousiasmée, leur envoya des chevaux et des armes d'honneur.
Elles suivirent Beurnonville et rejoignirent Dumouriez dans l'Argonne et prirent une part active à la bataille de Valmy.
C'est après cette campagne qu'elles furent nommées adjointes aux adjudants généraux.
Elles faisaient également partie de l'armée que Beurnonville amena à Dumouriez de Vouziers à Valenciennes, et leur conduite à Jemappes fut digne des plus grands éloges.
Lamartine, dans son Histoire des Girondins, exalte à propos de cette bataille, l'admirable courage des deux jeunes filles.
« Le Tasse, dit-il, n'a pas inventé dans Clorinde, plus d'héroïsme, plus de merveilleux et plus d'amour que la. République n'en fit admirer dans ce travestissement filial, dans les exploits et dans la destinée de ces deux héroïnes de la liberté. »
Ce jour-là, Félicité, l'aînée des deux soeurs, combattait aux côtés du jeune duc de Chartres qui commandait le centre de l'année. A un moment, comme les bataillons français fléchissaient sous la mitraille des batteries autrichiennes, le jeune général s'élança en avant pour les entraîner. Félicité Fernig le suivait, sabre au poing. La vue de ce jeune général et de cette jeune fille de vingt-deux ans qui galopaient à travers la fusillade et leur donnaient l'exemple de l'intrépidité, ranima les bataillons hésitants. Les soldats, chantant le Ça ira,, marchèrent au pas de charge derrière le prince et la jeune héroïne. D'un élan irrésistible, ils enfoncèrent les lignes autrichiennes et mirent le centre de l'ennemi en déroute.
Pendant ce temps, Théophile, la cadette, combattait à la gauche de l'armée, sous les ordres du général Ferrand. On la vit, à la tête de quelques chasseurs, se précipiter dans Quaregnon contre un bataillon de grenadiers hongrois. De deux coups de pistolets, elle abat deux de ces gigantesques soldats. Ses chasseurs sabrent les autres. Pendant ce temps, la jeune fille s'attaque au commandant du bataillon, le désarme, et, toute frémissante, l'amène prisonnier au quartier général.
L'intrépidité des deux jeunes filles était un merveilleux stimulant pour les troupes. Les bataillons les acclamaient au passage et se précipitaient sur le pas de leurs chevaux.
Dumouriez savait tout le parti qu'il pouvait tirer des exemples de courage qu'elles donnaient à ses soldats.
« Il montrait, dit Lamartine, ces deux charmantes héroïnes à ses troupes comme un modèle de patriotisme et comme un augure de la victoire. Leur beauté et leur jeunesse rappelaient ces apparitions merveilleuses des génies protecteurs des peuples à la tête des armées le jour des batailles. »
Félicité et Théophile Fernig semèrent ainsi d'actions d'éclat tous les champs de bataille de la Belgique. Félicité faillit être tuée au combat d'Anderlecht. Tombée au milieu du parti de chasseurs tyroliens, elle reçut deux balles dont l'une coupa le ruban qui retenait ses cheveux, tandis que l'autre brisait le plumet de son feutre.
Sauvée par l'arrivée d'un détachement français, la jeune guerrière s'en revenait quand elle entendit, à quelques pas de la route, des cris, des coups de feu et des cliquetis d'épées. Piquant des deux, elle courut vers le lieu de la mêlée. Un jeune officier des volontaires belges était là, luttant contre plusieurs cavaliers ennemis. Jeté à bas de son cheval, déjà blessé d'un coup de fusil, il allait succomber sous le nombre quand la jeune fille arriva à toute bride.
- Courage ! lui cria-t-elle.
De deux coups de pistolet, elle abat deux des assaillants. Les autres, la croyant suivie d'une escorte, prennent peur et s'enfuient. Félicité descend de cheval, relève l'officier blessé, l'installe sur sa monture, le mène à l'ambulance, et ne le quitte qu' après avoir obtenu du chirurgien l'assurance que sa vie n'est pas en danger.
Transporté à l'hôpital de Bruxelles, le jeune officier, si miraculeusement préservé de la mort, y guérit. « Il oublia ses blessures, dit Lamartine, mais il ne pouvait jamais oublier la secourable apparition qu'il avait eue sur le champ de carnage. Ce visage de femme sous les habits d'un compagnon d'armes, se précipitant dans la mêlée pour l'arracher à la mort et penchée ensuite à l'ambulance sur son lit sanglant, obsédait sans cesse son souvenir. »
Dans tous les combats que livra l'armée de Dumonniez de Bruxelles à Aix-la-Chapelle, d'Aix la-Chapelle aux frontières de France, les deux héroïnes se distinguèrent par leur courage. Au siège de Mastricht, elles ne quittèrent pas un seul jour la tranchée, donnant aux soldats l'exemple de l'endurance et du courage.
Le champ de bataille de Nerwinden fut témoin de leurs derniers exploits. Lorsque, plus tard, bannies de leur pays, elles adressèrent au gouvernement français un mémoire sur leur vie militaire, voici le récit qu'elles firent de la part prise par elles à la bataille de Nerwinden :
« Le corps du général Chancel, écrivirent-elles, se retirait en désordre ; nous le ralliâmes, obligées d'employer le sabre pour arrêter les fuyards. Un d'eux, se sentant frappé, se retourne et appuie la baïonnette sur la poitrine de l'une de nous. Elle ouvre son gilet et s'adressant au soldat : Frappe, lui dit-elle, frappe, si tu l'oses, une femme qui te rappelle à l'honneur. » A ces mots, les camarades sortent de leur apathie ; ils veulent faire justice du malheureux, ce que nous empêchons, et nous profitons de ce moment pour les ramener à leurs rangs. Les cuirassiers ennemis accourent pour les enfoncer, ils sont vivement repoussés par la cavalerie française à laquelle nous nous joignons. L'une de nous blessa un cuirassier autrichien et eut son cheval blessé d'un coup de feu ; l'autre donna la mort à un des assaillants...
« Nous en appelons, ajoutaient les héroïnes, à l'armée, au corps du général Chancel, au général lui-même, qui, les larmes aux yeux, nous remercia de l'avoir aidé à réparer son honneur.»
De Nerwinden, les demoiselles Fernig raillèrent le camp de Saint-Amand avec l'état-major.
Là, quand Dumouriez effaça par une misérable trahison toute la gloire de son passé, elles le suivirent tout d'abord. Ces filles héroïques ne comprenaient rien aux factions politiques ; Dumouriez leur avait dit qu'il n'avait d'autre but que le salut de la France ; elles étaient habituées à obéir sans répliquer à leur général, à leur père, aussi furent-elles de bonne foi en lui restant fidèles. Mais bientôt elles comprirent que, non seulement il abandonnait sa patrie, mais qu'il voulait la livrer aux ennemis. Alors, simplement, elles déposèrent les armes et portèrent leur démission au général.
Ces braves guerrières, qui avaient connu les ovations enthousiastes des armées et des assemblées républicaines, terminèrent obscurément leur vie en exil. Elles reprirent les vêtements de leur sexe et se mirent au travail pour vivre. Félicité tint un bureau de loterie à Bruxelles, Théophile alla de foire en foire vendre des objets de toilette. La première épousa en 1798 un officier belge, M. Wanderwallen. Cet officier n'était autre que celui qu'elle avait sauvé au combat d'Anderlecht Hanté parle souvenir de la jeune fille, il s'était mis à sa recherche. Il la retrouva en 1795, à Altona, dans le Holstein, où la famille Fernig, bannie de France et chassée des Pays-Bas, s'était réfugiée, et il l'épousa.
Félicité mourut à Bruxelles le 4 avril 1841. Théophile, qui ne s'était pas mariée, était morte en 1819.
Telle fut la vie, toute de bravoure, de dévouement et d'abnégation de ces deux héroïnes. S'il n'y a point de place pour inscrire leurs noms sur le monument de Jemappes, ne peut-on espérer voir quelque jour célébrer leur mémoire en la petite ville qui les vit naître, sur cette frontière du Nord qu'elles ont si vaillamment défendue ?

Ernest LAUT

Le Petit Journal illustré du 24 Septembre 1911