La Fête des Vendanges en Alsace

Nous avons consacré une partie de notre « Variété » à l'histoire de ces réjouissances corporatives qui avaient lieu naguère dans tous nos pays vignobles à la fin des vendanges. Traditions qui se perdent hélas avec tout ce qui faisait le pittoresque de nos provinces.
En certaines parties de l'Alsace, pourtant, des cortèges s'organisent encore entre vignerons quand la vendange est terminée, et l'on rentre en chantant au village.
C'est l'un de ces cortèges que représente notre gravure.
Pourquoi tous les vignerons de France n'en font-ils pas autant et ne suivent-ils pas le conseil que leur donne le bon chansonnier Gustave Nadaud dans un de ses couplets :

Enfants, votre épaule est chargée
Du plus précieux fardeau.
Allons ! fêtons le vin nouveau !
La vigne est vendangée.

VARIÉTÉ

Propos de Vendanges

Un anniversaire : 1811. - Le vin de la comète. - Comment on fêtait Bacchus au XVIIIe siècle. - Fête de vignerons. - La neurasthénie et les buveurs d'eau.

1811 !... Ce ne fut pas seulement le temps « où les peuples sans nombre »
Sentaient trembler sous eux les trônes centenaires
Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres
Comme un mont Sinaï...

Les peuples, cette année-là, ne regardaient pas que le Louvre ; ils regardaient aussi le ciel. Dès le 25 mars, une comète y était apparue. Le 30 de ce même mois, l'astronome qui l'avait découverte, M. de Flaugergues, écrivait dans un grand journal parisien :
« Le diamètre apparent de cette comète est d'environ cinq minutes. Elle est extrêmement difficile à observer, parce que sa lumière est très faible, au point qu'on a peine à la voir avec les meilleurs instruments. Elle est aussi fort confuse, n'offrant aucune apparence de noyau, ni rien de précis. - Enfin, elle se trouve placée dans une région du ciel où il y a très peu d'étoiles dont la position soit déterminée et auxquelles on puisse la comparer.»
Vous voyez que la fameuse comète de 1811, se présenta d'abord sous une forme assez confuse. Les Parisiens ne s'en préoccupèrent pas beaucoup. Il en est dès astres comme des hommes ; on ne se passionne que pour ceux qui « paraissent » et jettent de l'éclat.
Or, la comète découverte par M. de Flaugergues était timide et modeste. Il fallait de grosses lunettes pour l'apercevoir et personne ne s'en préoccupait.
Les astronomes l'observèrent jusque vers la fin de mai. A ce moment, elle cessa d'être visible à cause de la proximité du soleil.
Et l'on n'en parla plus.
Mais voici que le 21 août, elle reparut tout à coup dans la constellation du Lion. Cette fois, elle avait dépouillé toute sa modestie. Elles s'érigeait sur le ciel, superbe et chevelue, avec une barbe lumineuse et fourchue qui ressemblait à un éventail.
La première impression que ressentit le peuple à la vue de cette comète fut une impression de terreur. Il y a des préjugés millénaires qui s'attachent à l'apparition de ces astres errants ; et nous avons vu l'an dernier, lors du retour de la comète de Halley, que ces préjugés subsistent, en dépit des progrès de la civilisation.
Un historien de l'époque écrit :
« Cette même année (1811), parut dans le ciel une grande comète flamboyante ; elle répandit dans les populations une terreur vague, dont les savants se moquèrent ; mais ces alarmes et ces prévisions sinistres de tout un peuple n'en avaient pas moins un caractère menaçant, qui défiait les commentaires de la raison et l'orgueil de la science. Tous les symptômes de crainte ne se montraient pas dans les sphères étoilées : il y avait, dans les événements politiques, de sérieux motifs d'appréhension et c'est de ce côté que se tournaient surtout les regards. Depuis l'entrevue d'Erfurt, des causes de mécontentement s'étaient accumulées entre la Russie et la France. »
Et l'on constata, en effet, que l'apparition de la comète de 1811 coïncide avec l'époque où commença à pâlir l'étoile de Napoléon.
Mais le même historien ajoute :
« La récolte de vin fut, cette année-là, des plus abondantes : elle est demeurée la plus remarquable de celles dont la France ait gardé le souvenir. »
Les comètes ne sont donc pas toujours des messagères d'infortune.
Celle-ci passionnait la curiosité publique. Peu à peu, elle grandissait dans le ciel. Et chaque soir, la foule passait des heures à la contempler.
« La nouvelle comète, dit le Journal de Paris, du 6 septembre 1811, continue d'exciter l'attention des astronomes et du peuple. Depuis sept heures jusqu'à neuf heures du soir, on la voit près de la constellation de la Grande-Ourse. Depuis sept heures jusqu'à neuf heures, les rues, les quais, les ponts sont remplis de groupes arrêtés pour l'observer et se communiquer librement les réflexions qu'elle fait naître... »
Je vous laisse à penser combien étaient variées ces réflexions. Elles auraient, à coup sûr, fait l'émerveillement de Laplace, de Cassini et de Biot, les illustres savants qui, chaque soir, des coupoles de l'Observatoire, étudiaient l'astre chevelu.
Le Journal de l'Empire du 13 septembre rapporte que la veille, le ciel étant très clair, la foule s'est encore portée sur les quais et les boulevards pour contempler la comète.
En même temps, arrivent, de toutes les régions viticoles, des nouvelles des vendanges :
On mande de Nancy, le 2 septembre :
« Les vendanges sont ouvertes dans notre département. La quantité et la qualité du raisin réjouissent tous les habitants. De mémoire d'homme, la vendange n'a été aussi précoce. »
Déjà le Bordelais, la Bourgogne avaient annoncé pareille abondance. On en fit honneur à la comète.
Et cet astre que le populaire avait d'abord accueilli avec terreur, fut dès lors salué chaque soir d'acclamations de joie.
On chanta la comète aux carrefours. Elle fut, au boulevard du Temple, le thème des parades de Bobèche et de Galimafré. Elle inspira aux auteurs en vogue des couplets que chantaient Potier et Brunet dans les vaudevilles des Variétés. »
La comète fut l'héroïne de l'année.
Les vendanges de 1811 furent, il est vrai, providentielles. La comète y fut-elle pour quelque chose ? La croyance populaire l'affirma. Laissons-lui son illusion. D'autant que nous n'avons aucun argument pour la combattre.
Il y a moins d'un demi-siècle, on vantait encore les vins de la comète. En 1868, on vendit une bouteille de Château-Laffitte de la récolte de 1811, dans un grand restaurant du boulevard, au prix de cent vingt et un francs..
Depuis lors, hélas ! nous avons revu quelquefois des comètes, mais elles n'ont point apporté avec elles l'abondance et la joie aux pays vignobles. Le retour de la comète de Halley, qui nous revint l'an dernier, coïncida même avec une des plus mauvaises récoltes dont on ait gardé le souvenir.
Cette année, par contre, nous n'avons point eu de comète, mais il paraît que nous aurons du bon vin. Bacchus soit loué !

***
L'âme de nos aïeux est dans l'âme du vin, dit Jean Richepin dans son Ode à la Vigne. Ce vers mériterait les honneurs du proverbe. Oui, c'est au vin que l'âme française doit le plus clair de ses qualités et de ses vertus. Et le poète a raison quand il dit à la France :

O France
Aime la vigne ! Aime ta mère ! Tu lui dois
La flamme de tes yeux, l'adresse de tes doigts,
L'essor de ton esprit qui fuse en étincelle,
Ton parler lumineux, ton mépris des dangers...

Nos aïeux savaient bien cela. Ils ne se contentaient pas d'aimer le vin : ils le vénéraient. Les vendanges n'allaient jamais, au temps jadis, sans ces fêtes populaires dont certains détails prenaient parfois un caractère, d'hommage, d'actions de grâces en l'honneur de la vigne.
Ils perpétuaient ainsi, sans le savoir, la tradition du Paganisme et le culte de Bacchus.
L'auteur d'un livre anonyme, intitulé Variétés historiques ou recherches d'un Sçavant, et publié dans les premières années du XVIIIe siècle, raconte que ce culte se manifestait encore et d'une façon fort originale, non loin de Paris, en 1703.
Au temps de la vendange, on mettait sur une table dans les pressoirs, une statue de Bacchus assis sur son tonneau, et ceux qui entraient dans le pressoir la surveille et le jour de Saint Denis étaient obligés de faire une génuflexion devant cette figure. S'ils y manquaient, ils étaient condamnés à souffrir qu'on leur appliquât à l'endroit que vous devinez un certain nombre de coups d'un bâton qu'on appelait pour cette raison le « ramon de Bacchus ». Il faut vous dire que ramon est un vieux mot de la langue d'oïl demeuré dans tous les patois septentrionaux pour désigner le manche à balai.
Qu'on me dispense dit le « Sçavant », auteur de ce livre, de nommer les villages où s'exerce cette sorte de justice ; qu'on remonte, si l'on veut quelques vingtaines de stades le long du rivage de la Seine, et on sera à portée devoir les choses par soi-même, mais en cas qu'il y ait quelque curieux qui soit tenté d'y aller voir, qu'il n'oublie pas de se conformer au cérémonial autant qu'il croira le pouvoir faire, et de se munir de toute attention, s'il fait tant que de passer au delà du vestibule des pressoirs et de vouloir en examiner l'intérieur.
» Je l'avertis encore une fois que l'on y fait rougir si impitoyablement la peau de quiconque a oublié de faire la révérence prescrite à la divinité passagère de ce lieu, qu'il est obligé de garder le lit pendant plusieurs jours lorsqu'il a subi les peines afflictives de ce tribunal. »
Et notre auteur, ajoute en manière de conclusion :
« C'est tout dire qu'on n'y épargne pas plus la peau humaine que celle des raisins lorsqu'ils sont sur le plancher ou le lit du pressoir, et que les habits du pauvre patient ne tardent guère à devenir de la même couleur que les vases dans lesquels on a écrasé le fruit de la vigne. »
On n'exigeait pas partout de façon aussi énergique l'hommage au dieu du vin, mais en tous pays vignobles, il était de tradition de fêter la fin des vendanges par des réjouissances et des cortèges pittoresques.
En Champagne, les jeunes filles allaient en cortège à l'église suspendre aux mains de la Vierge la plus belle grappe de raisin. En Franche-Comté, les vignerons portaient solennellement à leur curé les premiers raisins de leurs vignes. La vendange terminée, on dansait sur toutes les places du village, et le vin nouveau coulait à flots.
Cette tradition des grandes fêtes populaires en l'honneur du vin est à peu près perdue chez nous. Mais elle s'est perpétuée en Suisse, à Vevey, où, à des intervalles irréguliers, se reproduisent depuis tantôt deux siècles, les manifestations imposantes de la « fête des Vignerons ».
« C'est, dit un écrivain suisse, une sorte de glorification symbolique du travail de la vigne et des champs, de la vie rustique et montagnarde. Cette glorification, étrangement teintée de mythologie antique, puisque dans un défilé grandiose, on voit apparaître Gérés et Palès, Bacchus et Silène, des Faunes et des Bacchantes, - cette glorification, franchement réaliste à d'autres égards, est d'une puissance expressive inouïe, et, par moments d'une intensité d'émotion qu'il faut avoir ressentie pour s'en faire une idée.
» Il s'agit au fond, d'une simple fête corporative. La vénérable Confrérie des vignerons fut fondée au commencement du 17e siècle pour veiller sur la culture de la vigne et encourager par des prix les meilleurs cultivateurs. La distribution de ces récompenses fut de bonne heure un prétexte à réjouissances. On fit d'abord une « parade » dans les rues de la petite cité ; puis, avec les années, le cortège s'égaya de « marmousets » en plâtre peint figurant les quatre saisons.
» En 1730, apparaît en chair et en os Bacchus, figuré par un bel adolescent ; en 1783, voici Silène sur son âne, entouré de faunes et de bacchantes. Une jeune fille, en 1790, figure Cérès. En 1798, Palès la rejoint sur le podium établi à ciel ouvert, sur la place du Marché de Vevey, où l'on construit alors les premières estrades.
» Depuis, à intervalles plus ou moins longs, on célèbre la grande fête du Travail. En 1819, elle attire 2.000 spectateurs. Ils sont 5.000 en 1833, 7.000 en 1851. La fête de 1865, où Théophile Gautier s'exclamait d'enthousiasme, eut un succès bien plus brillant. En 1889, 60.000 spectateurs se succèdent pendant six jours, sous un ciel immuablement bleu... »
Enfin, seize ans plus tard, en 1905, il y eut une fête des Vignerons dont les splendeurs effacèrent le souvenir de toutes les fêtes antérieures. L'organisation ne coûta pas moins de 300.000 francs. De toute l'Europe, les spectateurs accoururent dans la petite ville du Léman et y apportèrent la richesse. Plus de 80.000 étrangers assistèrent à ces pittoresques réjouissances.
Combien il est regrettable qu'en nos centres viticoles, de telles traditions n'aient point survécu ! La France, pays du bon vin et des belles fêtes populaires, ne devrait-elle pas, au moins dans les années de récolte abondante, célébrer la gloire de ses vignes ? Que de beaux cortèges on ferait avec l'histoire des vins de France !
De telles fêtes attireraient l'étranger et feraient à nos vignobles une utile publicité. Elles entretiendraient entre vignerons un esprit de solidarité qui tend à disparaître. Elles symboliseraient l'hommage du pays au vin, inspirateur de son esprit, élément de sa richesse.
C'est qu'il a besoin qu'on le prône et qu'on le défende notre vin. Comme si les insectes qui dévastent nos vignes et les fraudeurs qui sophistiquent nos crus ne suffisaient pas, il vit, il y a quelques années, d'autres ennemis se dresser contre lui.
Et quels ennemis !... Ceux qui parlent au nom de la science... Les médecins avaient décrété tout à coup que le jus de la vigne était funeste à la santé. Dès lors, le vin fut banni de maintes tables. Ce fut une manière de snobisme chez les gens aisés, ceux. là, justement, qui peuvent s'offrir les bons crus. On se mit à ne plus boire que de l'eau.
La Faculté, heureusement, est, depuis lors, revenue de son erreur. Elle a reconnu la vertu du vin. Elle ne le proscrit plus désormais.
Bien mieux, savez-vous ce qu'un médecin découvrit et proclama dans l'un des derniers congrès de médecine ? C'est que la neurasthénie, .la maladie moderne, la maladie à la mode, avait coïncidé avec la suppression du vin.
Dès le moment, déclare ce praticien, où les grands maîtres imaginèrent d'ordonner à leurs malades de ne plus boire que de l'eau, il y eut une débilitation générale et progressive, un affaissement du système musculaire balancé par une exaspération du système nerveux. Une génération mélancolique grandit, l'homme gai et communicatif, la femme active et pondérée furent de plus en plus rares. Les gens n'eurent plus goût à rien ; ils s'ennuyèrent, puis se rongèrent, puis se désespérèrent.
Et voilà justement la neurasthénie.
Ce médecin ajoutait que dans le pays où il exerçait, il n'y avait pas un cas de neurasthénie chez les buveurs de vin. Ils abondaient au contraire chez les buveurs d'eau. La maladie, assurait-il, est beaucoup plus fréquente chez les femmes que chez les hommes, parce que les femmes ont plus aisément encore adopté le régime de l'eau.« Supprimer le vin, concluait-il, c'est supprimer de la vie, de la force, de la résistance ».Lecteurs, mes amis, vous voilà prévenus : si vous ne voulez pas être neurasthéniques, buvez du vin, buvez-en raisonnablement, mais buvez-en

ERNEST LAUT

Le Petit Journal illustré du 1 Octobre 1911