LA CATASTROPHE DE LA " LIBERTÉ "


La France en deuil salue la mémoire des victimes
Il semble que, par une douloureuse fatalité, la marine de notre pays soit vouée à ces épouvantables catastrophes.
La marine anglaise n'eût jamais à déplorer de ces explosions de soutes qui détruisent un navire entier ; la marine allemande non plus.
Quant à la marine américaine, depuis l'explosion du Maine, survenue en 1898, dans la rade de la Havane elle n'a plus vu se reproduire d'accident de ce genre.
Seule la marine japonaise, perdit en 1905 un navire, dans des conditions pareilles à celles qui viennent de causer la destruction de la Liberté. Ce navire était le Mikasa, cuirassé de 15.000 tonnes qui, pendant la guerre russo-japonaise avait porté le pavillon de l'amiral Togo.
Il semble encore que par un contraste singulier, cette admirable rade de Toulon, soit destinée à être le théâtre de tous les malheurs qui frappent notre marine.
C'est là, en effet, que se produisirent toutes les catastrophes du même genre que la France eut à déplorer avant l'épouvantable événement de ces jours derniers.
Le plus lointain accident du même genre remonte à trente-six ans. C'est à Toulon encore qu'il se produisit.
Le 30 octobre 1875, vers onze heures du soir, le cuirassé Magenta était détruit par une explosion.
Un incendie d'une violence extrême s'était déclaré à bord et ses ravages furent si rapides qu'on dut évacuer le navire à la hâte. Le feu brûla pendant deux heures, puis une explosion formidable se fit entendre : les soutes avaient sauté. A Toulon, les maisons tremblèrent, les vitres se brisèrent. Le Magenta n'existait plus.
Le personnel plus heureux que celui de la Liberté avait pu quitter le bord. Le vice-amiral Roze, dont le pavillon flottait sur le Magenta, surpris dans son sommeil put être sauvé au milieu des plus grandes difficultés ; la plupart des hommes avaient pu s'enfuir nus, mais tous les appels pour l'évacuation du navire en feu n'avaient pas été entendus et quelques matelots erraient affolés dans l'intérieur du vaisseau. Et de loin, sans qu'on pût leur apporter secours, on assista à leur agonie. Un des marins voulut sortir par l'un des écubiers (ouvertures par où passent les chaînes des ancres). Le passage était trop étroit et, de terre, on le voyait faire des efforts inouïs se dégager; ses cris étaient entendus du port. Il cria jusqu'à l'explosion finale qui détruisit le navire. Les vieux Toulonnais se rappellent avec épouvante l'incendie du Magenta.
C'est à Toulon encore que se produisit, en 1899, l'explosion de la poudrière de Lagoubran. Plus de deux cents tonnes de poudre sans fumée éclatèrent. Le choc fut tel qu'à quinze kilomètres de là, des fenêtres furent brisées. Enfin, c'est à Toulon, dans le bassin Missiessy, que le mardi 12 mars 1907, à 1 h. 45 de l'après-midi, le cuirassé Iéna fit explosion.
Comme pour la Liberté, il s'était produit quatre explosions successives.
Le Iéna, mis en chantier à Brest, en 1896, lancé en 1898, faisait partie de l'escadre de la Méditerranée depuis 1902 et portait le pavillon du contre-amiral Manceron qui fut légèrement blessé.
L'équipage réglementaire comportait 31 officiers et 598 hommes.
Les causes de la catastrophe n'ont jamais été complètement éclaircies. L'avis qui a prévalu est qu'une déflagration spontanée des poudres qui se trouvaient à l'arrière du bâtiment s'est subitement produite.
Le nombre des victimes du Iéna bien que considérable n'a cependant pas atteint celui de la catastrophe actuelle. Huit officiers et cent huit marins, soit au total cent seize personnes trouvèrent la mort à bord du Iéna.
Cette fois, la catastrophe est plus épouvantable encore. Des morts trois fois plus nombreux ; un des plus puissants et des plus beaux navires de notre flotte définitivement perdu.
C'est un véritable malheur national qui frappe la France. Et ce malheur est d'autant plus sensible à tous les coeurs français, qu'il arrive à l'heure où notre marine vient de reconquérir sa place dans le monde.
On peut dire que le contre-coup de l'explosion qui vient de détruire la Liberté a été ressenti cruellement par le pays tout entier.
Un cri de douleur a jailli de tous les coeurs à la pensée de tant de victimes, en même temps que, de toutes parts, s'élevait une clameur d'admiration pour les marins héroïques qui se dévouèrent au sauvetage.
C'est ce double sentiment que nous avons tenté de symboliser dans la figure allégorique de notre première page.

Le Petit Journal illustré du 8 octobre 1911