LE CENTENAIRE DES POMPIERS DE PARIS


Comme nos lecteurs le verront dans notre « Variété », il y a cent ans exactement qu'existe le régiment des Pompiers de Paris. Il nous a paru intéressant, à ce propos, de reproduire les costumes de nos pompiers à diverses époques, et d'évoquer les souvenirs glorieux de ce corps d'élite si justement populaire auprès des Parisiens.

VARIÉTÉ

Les Pompiers de Paris

1811-1911. - La lutte contre le feu à travers les âges. - Le premier pompier de France. - Ce que devint un valet de Molière. - Cent ans d'héroïsme et de dévouement.

On va célébrer le centenaire des Pompiers de Paris. La création du corps date, en effet, de septembre 1811. Il y a exactement un siècle que la protection de la Ville est assurée par les soldats de ce régiment admirable dont l'esprit d'héroïsme et de dévouement est devenu justement proverbial.
Ce n'est point à dire que l'institution des services d'incendie ne date que de cent ans. Elle est quasiment aussi vieille que le monde :
L'antiquité eut ses pompiers, et les grandes villes de la Grèce et de l'empire romain possédèrent une organisation de défense contre le feu.
Rome avait même, au temps de la République, des decemviri nocturni qui commandaient aux veilleurs de nuit, et des oediles incendiorum extinguendorum, des édiles chargés de l'extinction des incendies. Plus tard, ce service fut confié à un corps de vigiles divisés en sept cohortes dont chacune veillait sur deux des quatorze quartiers de la ville. Les chefs de ces cohortes étaient des tribuns et ils obéissaient eux-mêmes à un proefectus vigilum dont les attributions étaient à peu près celles de notre actuel préfet de police.
Des patrouilles de vigiles parcouraient les rues. Dès qu'un incendie était signalé, elles envoyaient des exprès chargés de porter l'alarme aux corps de garde et de sonner le tocsin. Bientôt, les vigiles arrivaient munis de seaux, de haches, de perches à crocs, d'échelles, et amenant les siphi pumblici, les siphons publics, sortes de lourdes pompes aspirantes et foulantes avec lesquelles ils attaquaient vigoureusement l'incendie.
Dans toutes les grandes villes des colonies romaines, en Grèce, en Afrique et en Gaule, de pareils services furent organisés. Lyon, Nîmes, Bavai et Lutèce, l'ancêtre de notre grand Paris, eurent sans nul doute leurs corps de pompiers, constitués à l'instar de ceux des vigiles de Rome.
Mais l'institution sombra, avec tant d'autres bienfaits de la civilisation romaine, dans les ténèbres du moyen âge.
Jusqu'au treizième siècle, les villes furent livrées sans défense à tous les risques du feu, et quand un incendie éclatait on se contentait, pour l'éteindre, de jeter de l'eau avec des seaux, ou, mieux encore, on regardait brûler la maison.
Saint Louis fut le premier qui songea à organiser un service contre le fléau. Il créa, en 1254, le guet bourgeois. Ses successeurs continuèrent son oeuvre. En 1371, parut une ordonnance qui enjoignait « à toutes manières de gens, de quelque condition ou état qu'ils soient, de mettre un muid plein d'eau à leurs huis, crainte du feu, sous peine de 10 sols parisis d'amende ».
Mais les engins extincteurs ne commencèrent à réapparaître qu'au quinzième siècle. Viollet-le-Duc a donné, dans son Dictionnaire du Mobilier, la description d'une grande seringue en métal à manche de bois qui était conservée dans la cathédrale de Troyes. Un certain nombre de villes possédaient des seringues de ce genre qui servaient pour combattre les incendies.
Au seizième siècle, un Dauphinois nommé Jacques Besson imagina un extincteur à vis. L'eau, qu'on y introduisait par un entonnoir, était refoulée vigoureusement à l'aide d'une grande vis qu'on tournait à l'arrière avec une manivelle.
Vers la fin du dix-septième siècle apparurent enfin les premières pompes légères. La congrégation des Capucins avait, poux spécialité, de les faire fonctionner ; et ces frères du fameux ordre mendiant furent les premiers pompiers de Paris.
Néanmoins, l'autorité ne manquait pas de requérir, en cas d'incendie, l'aide des gens de métier, et le lieutenant de police prescrivit en 1670 à tous maîtres maçons, charpentiers et couvreurs, de donner leur adresse aux commissaires des quartiers « afin qu'ils fussent requis, ainsi que leurs compagnons, et pussent se rendre où il serait nécessaire, à l'effet de travailler à découvrir, détacher, couper et abattre, ainsi qu'il serait jugé le plus expédient. »
Mais l'organisation était insuffisante. Elle manquait de cohésion et surtout de direction. Dans les dernières années du XVIIe siècle, un homme se trouva pour lui donner l'une et l'autre.
C'était un Provençal qui s'appelait Dumouriez-Duperrier. Ce nom, ou plutôt la première partie de ce nom devait être illustrée cent ans plus tard sur les champs de bataille de la Révolution. Ce Dumouriez-Duperrier fut le grand père du célèbre général Dumouriez, vainqueur des Prussiens à Valmy et des Impériaux à Jemappes.
Sous le nom de Du Perrier, ce Provençal fut, dans sa jeunesse, domestique de Molière. Il avait le grand amour du théâtre et voulait jouer la comédie. C'est ainsi qu'il entra dans la troupe de l'illustre auteur comique et fut valet avant d'être comédien. Grimarest, le biographe de Molière affirme même qu'il fut un valet assez maladroit, et qu'il habillait généralement son maître tout de travers, lui mettant volontiers, comme le bon roi Dagobert, ses chausses à l'envers.
Comme comédien, si l'on en croit les petits pamphlets du temps. Du Perrier ne valut pas beaucoup mieux que comme valet. Partout où il passa, la critique le jugea assez sévèrement.
En 1682, il faisait partie d'une troupe française qui jouait à la Haye, et le Mercure burlesque disait à propos de cette troupe :

Depuis huit jours la comédie
Que l'on jouait à l'étourdie
Est forte de deux bons acteurs ;
Et sans Du Perrier et La Salle
Qui rebutent les auditeurs,
La troupe serait sans égale...
Ainsi, Du Perrier rebutait les auditeurs. Valet maladroit, mauvais acteur, il avait toutes chances de ne point passer à la postérité s'il n'avait été excellent pompier.
Retiré du théâtre, Du Perrier ayant acquis on ne sait trop comment quelque fortune, se mit à faires des affaires ; il fut concessionnaire de diverses fermes et gabelles et actionnaire de la compagnie des Indes. Mais la plus importante de toutes ses affaires fut la création à Paris d'une entreprise de pompes à incendies, sur le modèle de celles qu'il avait vu fonctionner dans ses nombreux voyages à l'étranger, et notamment en Hollande, en Flandre, à Landau et à Strasbourg.
En 1699, Du Perrier demanda au roi le privilège « de faire construire et fabriquer une pompe propre à éteindre le feu, pour par luy ou par ceux qui auront droit de luy, vendre, débiter ou louer la dite machine dans toutes les villes, bourgs et autres lieux du royaume que bon luy semblera à l'exclusion de tous autres, pendant le temps et espace de 30 années entières et consécutives. »
Ce privilège lui fut accordé le 12 octobre de la même année par lettres patentes enregistrées au Parlement, le 1 février 1700.
A peine établies, ces pompes rendirent les plus grands services, et pour leur coup d'essai sauvèrent d'un incendie la salle des machines installée au théâtre du palais des Tuileries.
C'était un bon début pour un ancien comédien.
Claude Robert, procureur du roi, écrivait à ce propos au lieutenant de police d'Argenson :
« J'ay vu en cette occasion comme en plusieurs autres les effets salutaires de ces pompes, qui dardent l'eau partout où Du Perrier veut, et cette machine est admirable pour éteindre les incendies. Il seroit très avantageux qu'il y en eût dans tous les quartiers de Paris, avec des hommes préposés pour faire agir ces machines, et aucune dépense, soit qu'elle fût faite par le Roy ou par la Ville, ne seroit plus avantageuse pour la conservation de la ville de Paris. »
Ce témoignage devait avoir le meilleur effet. L'année suivante, Du Perrier fut officiellement chargé d'établir, de garder et d'entretenir les pompes du Roi, auxquelles on affecta entièrement le produit d'une grande loterie. Douze pompes furent construites et mises en dépôt dans des couvents situés dans les divers quartiers de Paris.
En 1716, Du Perrier fut nommé définitivement directeur général du service des pompes, réparties au nombre de seize dans tout Paris.
Deux ans plus tard son service faisait merveille au fameux incendie du Petit-Pont. Du Perrier, quoique âgé alors de 68 ans, combattit le feu avec une ardeur toute juvénile. Bien que blessé dès le début de l'incendie par un chevron lancé du haut d'une maison, il revint au feu après s'être fait panser, et fit montre d'un courage qui souleva l'admiration de tous les Parisiens.
L'année suivante, le premier pompier de France se retirait et cédait la direction du service des pompes à son fils.

***
Pendant tout le XVIIIe siècle, ce service fut assuré par des « gardes-pompes » civils. C'est Napoléon Ier qui eut l'idée d'en faire un corps militaire.
Ce corps fut constitué, par décret du 18 septembre 1811. Il comprenait alors un bataillon formé de quatre compagnies, avec un effectif total de 13 officiers et 563 hommes de troupe.
Plus tard, l'accroissement de la capitale fit doubler puis tripler l'effectif des pompiers de Paris. Le bataillon devint un régiment. Le service est assuré aujourd'hui par plus de dix-huit cents hommes que commandent cinquante-deux officiers. Les postes sont répartis sur toute la surface de la ville en 24 secteurs dont l'étendue est déterminée en ordre inverse de la densité de la population.
En 1840, il y avait un pompier pour 1.143 habitants. Il n'y en a plus qu'un, aujourd'hui, pour 1.553, et cependant le service d'incendie est assuré supérieurement, grâce à la traction automobile et à l'usage du téléphone.
La dépense totale du régiment s'élève à un peu plus de deux millions et demi, soi environ 75 centimes par tête d'habitant.
Pour cette mince part contributive, chaque Parisien peut se dire qu'il y a là toujours une cohorte de braves gens prêts à tous les sacrifices et à tous les dévouements pour la sauvegarde de ses biens et la sécurité de sa personne.
Car l'histoire du régiment des Pompiers de Paris est une succession ininterrompue de pages glorieuses et d'actes d'héroïsme. La seule énumération de ces traits de dévouement et d'intrépidité dépasserait les bornes de cet article.
Au régiment des pompiers, il est une tradition que l'on conserve pieusement, en mémoire de ceux qui tombèrent victimes de leur devoir. C'est une cérémonie, touchante en sa simplicité, qui se déroule à la même heure, dans toutes les casernes, au moment de la relève des postes.
La garde, en armes, est rassemblée dans la cour du quartier. L'officier de piquet commande : « A l'appel ! » Les hommes mettent l'arme sur l'épaule, pour rendre les honneurs. L'officier appelle ceux de chaque compagnie qui ont péri en faisant leur service.
Dans toutes les casernes, on commence par le lieutenant-colonel Froidevaux, qui succomba, la tête broyée par une poutre, dans un grand incendie à Charonne.

- Lieutenant-colonel Froidevaux ?
- Mort au feu !

Puis on appelle les officiers, les sous-officiers, les sapeurs disparus. Et le sergent de répondre à chaque nom : « Mort au feu !... Mort au feu !... » Durant cette proclamation, tout mouvement s'arrête dans le quartier. Les hommes qui vent et viennent rectifient la position et portent la main au képi jusqu'à la fin de l'appel. Cet hommage aux morts est fort impressionnant.
Ainsi se perpétue dans ce corps d'élite la tradition de l'héroïsme et l'amour du sacrifice.
Ernest Laut. -

Le Petit Journal illustré 8 octobre du 1911