CYRENE ET TRIPOLI

VARIÉTÉ

Un pays mal connu. - Le paradis terrestre des Grecs. - Ce qui reste de Cyrène. Tripoli et les Corsaires. - Une ville décevante. - La rançon des conquêtes.

Ce pays sur lequel, depuis quelques jours, l'Europe entière a les yeux fixés, est un de ceux qui, dans les deux derniers siècles écoulés, ont fait le moins parler d'eux. Tripoli... j'ai idée que pour beaucoup de Français, et surtout pour beaucoup de Françaises, ce mot n'évoquait que l'idée de cette petite pierre rougeâtre et friable avec laquelle on nettoie les cuivres, et qui porte, comme chacun sait, le nom de tripoli.
Cette pierre, au surplus, n'a rien à voir avec le vieux pays barbaresque dont les Italiens convoitaient depuis quelque temps la possession : le tripoli ne vient aucunement de Tripoli, ainsi qu'on pourrait le croire : Il vient tout simplement de Montélimar, comme le bon nougat.
Dès les premiers jours qu'éclata le conflit italo-turc, on s'aperçut tout de suite combien Tripoli était peu connu. De toutes parts, on courut aux bibliothèques pour consulter les ouvrages, les récits de voyages consacrés à ce pays. Ils étaient rares, et, détail singulier, ils concordaient assez mal entre eux.
Des voyageurs italiens, ayant parcouru ces contrées exprimaient sur elles des opinions tout à fait opposées. Ainsi, voilà M. Corradini qui visite la Tripolitaine et la Cyrénaïque. Partout il y trouve des trésors : trésors d'histoire et d'archéologie, trésors de terres fécondes et déjà régulièrement cultivées. « De Mergi à Cyrène, écrit-il, c'est une immense futaie d'admirables, de gigantesques oliviers. »
Il faut vous dire que M. Corradini professe des opinions nationalistes et qu'il est partisan de la conquête de la Tripolitaine.
Mais voici M. Ricchieri, qui est socialiste, opposé à toute expédition coloniale. Or, M. Ricchieri a visité les mêmes parages, mais il ne les a pas vus du même oeil que M. Corradini. Pour lui, les oliviers dont l'autre voyageur parle avec tant d'enthousiasme, ne sent que des genévriers, plantes sauvages et sans nulle valeur. Le nationaliste a traversé des oasis merveilleuses, que le socialiste n'a point aperçues. « Les naturels sont doux, laborieux, intelligents », assure celui-là. Et celui-ci les a trouvés hargneux et stupides.
Allez donc vous faire une opinion après avoir lu ces rapports si différents... Voilà pourtant comment on écrit l'histoire, et même la géographie, quand on est influencé ayant tout par un parti-pris politique.
A la vérité, les régions convoitées par l'Italie ne méritaient ni cet excès d'honneur ni cette indignité. La Tripolitaine est, en effet, une véritable contrée saharienne, dépourvue d'eau, brûlée par le soleil. Toute végétation y est impossible. Alors que le Maroc, l'Algérie, la Tunisie sont des pays fertiles grâce aux montagnes de l'Atlas qui d'une part les défendent contre l'invasion des sables du désert, et, de l'autre, les favorisent en arrêtant les nuages qui leur dispensent la pluie, la Tripolitaine, au contraire, dépourvue de montagnes et d'oueds, n'oppose aucun rempart au désert. Là, pendant 1.500 kilomètres, le Sahara confine à la Méditerranée.
Mais à l'est de la Tripolitaine, entre cette région et l'Égypte, se dresse un haut plateau qui est, au contraire, d'une fertilité extraordinaire. Là s'épanouit sans culture toute la végétation méditerranéenne. Les pâturages nourrissent d'innombrables troupeaux. L'olivier pousse en pleine liberté. Les lauriers roses, les cyprès, les thuyas, les arbres des essences les plus rares prospèrent avec une surprenante rapidité. La température y est douce, régulière et salubre. Grâce aux pluies d'hiver et aux rosées d'été, on fait en ce pays trois récoltes par an.
C'est la Cyrénaïque, pays merveilleux où les antiques légendes plaçaient le Jardin des Hespérides, ce paradis terrestre de la mythologie grecque.
Héredote rapporte qu'à des navigateurs grecs qui l'avaient consulté un jour, l'oracle de Delphes avait conseillé de se rendre sur cette partie de la côte africaine. « Vous y trouverez, leur avait il dit, les plus riches pâturages du monde. »
Les navigateurs se mirent en route, mais au lieu d'aborder en Cyrénaïque, ils allèrent plus à l'ouest et débarquèrent en Tripolitaine. Deux années, à travers les sables, ils cherchèrent les plantureux pâturages que leur avait promis l'oracle. Finalement, n'ayant trouvé que des déserts, ils se rembarquèrent et revinrent en Grèce. Battos, leur chef, s'en fut à Delphes et fit à l'oracle les plus durs reproches.
- Tu m'as trompé, lui dit-il. Le pays vers lequel tu m'as envoyé n'est qu'une immensité de sables.
Mais l'oracle, furieux, lui répondit :
- Prétends-tu donc connaître ce pays mieux que moi qui y suis allé ?...
A cette réponse, Battes et ses compagnons comprirent leur erreur. Ils reprirent la mer, voguèrent à l'est des déserts qu'ils avaient parcourus et trouvèrent la Cyrénaïque, dont la fertilité les récompensa bientôt de leurs recherches vaines.
Au bord d'une source abondante et claire qui jaillissait au flanc du plateau, ils fondèrent une ville, Cyrène, qui devint bientôt le berceau d'un état puissant, rival de Carthage. Il y eut la, sur ce plateau verdoyant, isolé parmi les sables et la mer, une colonie grecque ou fleurirent les arts et qu'illustrèrent de grands hommes.
Puis vint la décadence : Cyrène tomba sous la domination romaine. Confondue parmi les nombreuses provinces de l'Empire, la Cyrénaïque perdit sa physionomie originelle ; sa population n'offrit bientôt plus qu'un mélange de peuplades lybiennes, de Grecs, de Romains, de Juifs. Ces derniers, envoyés en colonie dans ce pays par Ptolémée Soter, s'y étaient considérablement multipliés. Le christianisme, cependant, pénétra en Cyrénaïque et s'y imposa. Mais au V siècle, les Barbares poussèrent leurs incursions jusque dans les colonies romaines d'Afrique. Genséric et les Vandales envahirent la Cyrénaïque et mirent les villes à feu et à sac.
Cyrène, dès lors, ne fut plus qu'un monceau de décombres. Les Musulmans qui occupèrent au VII siècle presque tout le nord de l'Afrique, dédaignèrent de la relever de ses ruines.
Un voyageur français qui visita en 1827 l'endroit où fut la célèbre cité, écrivait :
« Cyrène gît maintenant ignorée. Le temps, qui rassembla tour à tour plusieurs peuples dans son enceinte, en a confondu les traces ; il en a dispersé les ruines. Les monuments des arts en ont disparu... Mais si les travaux des hommes sont anéantis, la nature est toujours la même. Le soleil n'éclaire plus que le deuil de l'antique cité ; les pluies bienfaisantes ne tombent plus que sur des déserts ; mais ce soleil émaille encore des prairies toujours vertes, ces pluies fécondent des champs toujours fertiles, les forêts sont toujours ombreuses, les bocages toujours riants ; les myrtes et les lauriers croîssent dans les vallons solitaires, sans amants pour les cueillir, sangs héros pour les recevoir. Cette fontaine qui vit s'élever autour d'elle les murs de Cyrène, jaillit encore dans toute sa force, elle coule dans toute sa fraîcheur, et le bruit de son onde interrompt seul le calme de ces solitudes...

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Tripoli, au contraire, semble n'avoir joué aucun rôle dans l'histoire de la civilisation antique. Les Romains, cependant, occupèrent l'emplacement où elle s'élève aujourd'hui. La preuve en est dans l'existence d'un arc de triomphe, l'arc de triomphe de Marc-Aurèle qui subsiste encore aujourd'hui, et dans lequel un marchand de vins grec à construit sa boutique.
Mais, de bonne heure, Tripoli tomba au pouvoir des Sarrazins. Les Espagnols s'en emparèrent en 1510. Vingt ans plus tard, Charles Quint la céda aux chevaliers de Saint Jean de Jérusalem qui l'occupèrent jusqu'à 1551, époque où elle tomba définitivement dans les mains des Turcs.
Dès lors, Tripoli, de même qu'Alger et Tunis, devint le repaire de ces pirates barbaresques qui couraient la mer sur leurs tartanes, s'emparaient des chrétiens, les emmenaient captifs et les vendaient comme esclaves.
A maintes reprises, les états de la chrétienté durent envoyer des flottes pour châtier ces forbans. En 1683, Louis XIV dépêcha contre eux Duquesne avec plusieurs vaisseaux. Les Tripolitains rendirent les esclaves chrétiens et firent leur soumission. Mais deux ans plus tard, ils recommençaient leurs courses. L'amiral d'Éstrées reçut ordre de les mettre à la raison. Il arriva devant Tripoli le 19 juin et commença le bombardement le 22. Le 24, les Tripolitains épouvantés demandaient la paix. Ils libéraient les esclaves et payaient une contribution de 500.000 francs.
Cependant, oublieux du châtiment qu'ils avaient reçu, ils arrêtaient quelques années plus tard le consul de France et le mettaient en prison. Nouvelle expédition contre eux en 1692. Puis, en 1728, nouveau bombardement de Tripoli.
Ces pirateries durèrent jusqu'en 1835, époque où la Porte Ottomane se décida à intervenir et à ruiner définitivement l'autorité du pacha de Tripoli.
Depuis lors, la Tripolitaine et la Cyrénaïque ne sont plus que deux vilayets de l'empire ottoman. Mais comme en maintes autres parties de leur empire, les Turcs n'ont rien fait pour y favoriser l'essor de la civilisation moderne.
Tripoli est restée, à peu de chose près, la vieille cité barbaresque du temps des pirates et des janissaires.
Le baron de Kraft qui la visita en 1860, disait : « On a souvent fait cette remarque que les villes de l'empire ottoman, séduisantes à l'aspect extérieur, perdent beaucoup à être vues de près. Tripoli n'échappe pas à la règle. Dès que vous avez mis le pied sur le quai, vous effacez de votre mémoire l'impression avantageuse de la ville vue du large et vous faites le procès à la réalité. A peine la porte franchie, vous trouvez des rues sales et irrégulières comme dans toutes les villes d'Orient : des échoppes misérables, des maisons délabrées, des immondices à cacher le pavé s'il y en avait un. »
Le tableau est encore tel que le décrivait le voyageur de 1860, s'il faut en croire les voyageurs d'aujourd'hui.
M. de Mathuisieulx, qui vit Tripoli, il y a quelques années, dit qu'elle est une ville décevante. Vue de la mer, au soleil levant, c'est une étroite mosaïque blanche, enchâssée dans les palmiers et profilant sur le ciel les fines aiguilles de ses vieux minarets : un bijou oriental. M. de Mathuisieulx a fort bien rendu le charme de cette apparition : le château du pacha ottoman, le vieux fort espagnol « surmonté d'un phare récent qui le fait ressembler à un chandelier », d'autres donjons croulants, hérissés de vieux canons encloués ; au-dessus des remparts qui séparent la ville de la mer, « la gradation des terrasses et des coupoles qui trempent leur badigeon de chaux vive dans l'azur flamboyant du ciel ».
Mais le voyageur ajoute que cette impression d'enchantement s'évanouit malheureusement dès que l'on met le pied sur les quais crottés de la douane.
De même, Mme Myriam Harry, la célèbre voyageuse aux pays d'Orient, décrit « les rues étroites, glissantes, gluantes, véritables rues de repaire de corsaires, et où l'on voit encore sur les murs, peints au henné ou dessinés à la braise, des sambouks et des balancelles, anciens bateaux de la piraterie. »
Les Italiens auront là fort à faire pour imposer les pratiques de la civilisation moderne. Et s'ils pénètrent au coeur du pays, il y a tout lieu de penser que de rudes épreuves les attendent.
C'est dans le Fezzan, la partie méridionale du pays, dans le Soudan Tripolitain, que se trouve le foyer de la fameuse confrérie des Senoussiya, la. plus farouche des sectes musulmanes, et l'une des plus puissantes. C'est là, à Djerboub, dans l'oasis de Koufra, que s'élève le tombeau du fondateur de la secte Sidi Mohammed ben Ali es Senoussi, là que séjourne son fils et successeur, Sidi el Mahdi, sur qui toutes les populations musulmanes ont les yeux fixés. Sidi et Mahdi est le grand chef religieux dont l'autorité s'étend sur tout le Sahara central, sur le Hedjaz et le Yémen, une partie de la Syrie et de l'Egypte, sur le Bornou, le Ouadaï et jusqu'au Touat.
On peut imaginer quel soulèvement éclaterait parmi ces peuplades le jour où les « Roumis »envahiraient ce pays et porteraient la conquête jusqu'au tombeau du saint prophète des Senoussiya.
Mais c'est la rançon des conquêtes entreprises au nom de la civilisation. Elles ne s'accomplissent qu'au prix de rudes labeurs et d'une formidable dépense d'argent et de vies humaines.
N'ayons-nous pas eu, en Algérie, près de cinquante ans de guerre presque ininterrompue ; n'avons-nous pas dépensé d'inépuisables réserves d'hommes ; nos soldats, nos officiers, nos explorateurs n'ont-ils pas accompli par milliers des actes d'héroïsme et d'abnégation pour la conquête du centre africain ?... Et que nous réserve l'avenir au Maroc ?
Nos frères latins, dans la campagne qu'ils entreprennent en Tripolitaine vont aussi, sans doute, vers de rudes épreuves. Mais ils seront soutenus par la pensée qu'ils travaillent et qu'ils luttent pour la grandeur de leur pays et pour le triomphe de la civilisation.
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 15 octobre 1911