L'HÉROÏQUE SUICIDE

Après s'être défendu
vaillamment contre une bande de Ouadaïens révoltés,
le médecin major Pouillot s'est brûlé la cervelle
pour ne pas tomber entre les mains de ces sauvages.
Le médecin major Pouillot, parti en tournée
d'Arada, avec son ordonnance et une escorte de quatre tirailleurs sans
armes, tomba au milieu d'une bande de 300 Ouadaïens révoltés
qui l'attaquèrent.
Le docteur commanda aussitôt de faire demi-tour. Mais la petite
troupe fut vite rattrapée. L'ordonnance du docteur ayant fait
feu fut immédiatement abattue à coups de lances et de
sagaies.
Le docteur déchargea alors son revolver sur les assaillants et
se voyant entouré et débordé par l'ennemi, il ordonna
aux tirailleurs encore debout de se sauver, puis, rechargeant son revolver,
il tourna son arme contre lui-même et se tira un coup de feu sous
le menton.
VARIÉTÉ
La Mode et l'Actualité
A la Turque. - L'actualité inspiratrice
des coquetteries féminines. - Rose Bertin, modiste de Marie-Antoinette,
et ses « poufs » sensationnels. - La mode d'autrefois nous
rend indulgents pour la mode d'aujourd'hui.
Voici le moment de l'année où
s'affirme la mode, et l'on nous annonce qu'elle sera plus à la
turque que jamais. En dépit de l'insuccès de la jupe-culotte,
nos élégantes n'ont point renoncé à s'habiller
comme leurs soeurs ottomanes. N'ayant pu leur ressembler par les jambes,
elles leur ressembleront par la tête et porteront, dit-on, des
bonnets à la Turque et maints ornements empruntés au costume
musulman.
La mode eut de tout temps le sens de l'actualité. Ne soyez pas
surpris si les événement, de la guerre italo-turque inspirent
ses fantaisies, et si le nom de Tripoli apparaît dans les créations
nouvelles de nos modistes et de nos couturiers.
L'art d'exploiter au profit de la mode les événements
sensationnels qui passionnent l'opinion semble même avoir été
pratiqué naguère plus encore qu'aujourd'hui. En des temps
où la mode ne craignait aucun ridicule, il fit florès
; et personne n'y excella autant que cette Rose Bertin, la marchande
de modes de Marie-Antoinette, dont M. Émile Langlade vient
de nous conter la vie dans un livre des plus curieux et des plus attrayants.
Rose Bertin était fille d'un cavalier de la maréchaussée
d'Abbeville. Jolie, active, intelligente, elle s'en était venue
toute seule à Paris, dès l'âge de seize ans, et
était entrée comme ouvrière, chez Mlle Pagelle,
la modiste alors en vogue, qui tenait boutique à l'enseigne du
Trait Galant.
Tout de suite, la jeune Abbevilloise s'était signalée
par son goût, son imagination, sa dextérité dans
la composition des ornements féminins, en même temps que
par son charme et sa bonne grâce. De ce fait, Mlle Pagelle la
chargeait volontiers des rapports avec ses clientes les plus huppées.
Un jour que la petite Rose était allée porter quelques
fournitures à Mme de Conti, la vieille princesse, séduite
par sa bonne mine, lui offrit sa protection et l'engagea à s'établir
à son compte. Comme entrée de jeu, Mme de Conti lui fit
donner les commandes pour le mariage de Mlle de Penthièvre, qui
épousait le duc de Chartres.
Rose se surpassa. A la cérémonie qui fut célébrée
à Versailles, le 5 avril 1769, ce ne fut qu'un cri d'admiration
pour les superbes toilettes de la jeune modiste.
Rose Bertin était lancée.
***
Son magasin, à l'enseigne du Grand Mogol, rue Saint-Honoré,
fut pendant vingt ans, suivant l'expression de M. de Nolhac, «
le laboratoire principal des modes françaises à l'époque
la plus active et la plus agitée de leur histoire. Pendant vingt
ans, on y vit à l'oeuvre l'avisée Picarde, entourée
de ses trente-six ouvrières, trônant parmi les plumes,
les gazes et les linons, inventant sans cesse des modèles inédits,
déployant dans ces futiles créations les trésors
de l'imagination la plus rare, sollicitée par toutes les grandes
dames et trouvant pour chacune d'elles ce qui convient le mieux au visage
et flatte le mieux la vanité... »
C'est que les « modes », alors, ne constituaient pas comme
aujourd'hui la seule spécialité des chapeaux. Une marchande
de modes au XVIIIe siècle devait avoir des connaissances complètes
de toutes les choses de la toilette. L'Almanach général
des Marchands de 1772, énumère tous les objets que doit
fournir la marchande de mode grands bonnets, demi-négligés,
baigneuses, coiffures de toute espèce, toques et chapeaux en
fleurs et plumes, chapeaux à voile à l'anglaise, mantelets,
pelisses, « respectueuses », « parlements »,
« calèches », cols et cravates, sacs à ouvrage,
noeuds d'épée, souliers et pantoufles d'étoffes
brodés en or, en argent et en soie ; pièces lacées,
collets de ruban, cordons de montre et de canne, bourses à cheveux
et à argent, guirlandes, agréments, crêpes, effilés,
mouchoirs de soie, fichus de gaze, manchons d'étoffe, mitaines
et gants de toute espèce, éventails, et enfin habits de
cour et de théâtre »
Vous voyez que la marchande de modes était non seulement modiste,
mais encore couturière, lingère, mercière, gantière
et même quelque peu cordonnière. Dans un champ si vaste,
Mlle Bertin allait pouvoir exercer à souhait son activité
et ses talents.
Elle fit merveille en tous les genres, mais c'est surtout dans les bonnets,
les « poufs » et autres arrangements pour la coiffure que
son imagination se donna libre carrière. Aucune modiste, en aucun
temps, ne sut tirer des idées en cours ou des événements
d'actualité plus d'inspiration. Pas un fait sensationnel ne se
produisait sans que Mlle Bertin s'empressât de le traduire par
quelque création nouvelle.
M. Langlade observe justement que cet empressement à saisir le
fait marquant, l'événement du jour, l'actualité
pour en timbrer sa marchandise, caractérisa tout particulièrement
le commerce de la grande modiste.
Au temps où débuta Mlle Bertin, le goût était
comme aujourd'hui tout à la turque. Ses premières créations
furent des bonnets à la Sultane et des robes à la
Musulmane. Mais ces bonnets et ces robes au goût du jour
ne se signalaient pas encore par l'originalité qui devait bientôt
être la marque distinctive de la modiste du Grand Mogol.
La première invention sensationnelle de Rose fut la coiffure
au quès aco. Ce nom avait été inspiré
à la modiste par un mémoire que Beaumarchais venait de
publier contre le sieur Marin, gazetier. auquel le spirituel auteur
du Barbier de Séville attribuait un blason satirique
de sa composition avec cette devise : « Quès aco, Marin
? » Le pamphlet avait eu à Paris un énorme
succès, et chacun d'aller répétant à tout
instant : « Quès aco ?... Quès aco ? »
Rose Bertin saisit là-propos et composa la coiffure au Quès
aco. C'était un panache de trois plumes qu'on portait derrière
la tête. Du jour au lendemain, toutes les élégantes
s'affublèrent du Quès aco.
Au Quès aco succéda le pouf aux Sentiments,
autre coiffure d'actualité, car chacun sait que les questions
de sentiments ne tinrent jamais plus de place dans la vie féminine
qu'en ce temps-là.
Le continuateur de Bachaumont déclare que le pouf aux Sentiments
est une coiffure infiniment supérieure aux Quès aco
par la multitude de choses qui entrent dans sa composition et par
le génie qu'elle exige pour les varier avec art. « On l'appelle
pouf, dit-il, à cause de la confusion d'objets qu'elle
peut contenir, et aux sentiments parce qu'ils doivent être relatifs
à ce qu'on aime le plus. »
Le pouf aux sentiments comportait, en effet, les objets les plus divers
: fruits, fleurs, légumes, oiseaux empaillés, poupées
ou autres bibelots entraient dans sa composition, c'était une
manière d'affirmer ses goûts, ses préférences,
d'afficher même ses sentiments.
Voici la description d'un de ces poufs porté par la duchesse
de Chartres, qui était, comme on l'a vu plus haut, une cliente
de Rose Bertin : « Au fond était une femme assise sur son
fauteuil et tenant un nourrisson ; ce qui désignait le duc de
Valois, fils de la duchesse, et sa nourrice. A droite était un
perroquet becquetant une cerise, oiseau précieux à la
princesse ; à gauche, était un petit nègre, image
de celui qu'elle aimait beaucoup ; le surplus était garni d'une
touffe de cheveux du duc de Chartres, son mari, du duc de Penthièvre,
son père, du duc d'Orléans, son beau-père. Tel
était l'attirail dont la princesse se chargeait la tête.
»
On citait encore comme particulièrement remarquable le pouf de
la duchesse de Lauzun. « La duchesse de Lauzun parut un jour chez
la marquise du Deffant avec un pouf délicieux ; il offrait tout
un paysage en relief ; d'abord, une mer agitée, des canards nageant
sur les bords, un chasseur à l'affût prêt à
les coucher en joue sur le sommet, un moulin dont la meunière
se faisait courtiser par un abbé, et tout en bas de l'oreille,
on voyait le meunier conduisant un âne. »
Vous pouvez juger par ces descriptions sommaires si la modiste qui faisait
de telles coiffures devait avoir le sens du pittoresque.
Ces créations extravagantes eurent un succès « fou
» - le mot convient à merveille en la circonstance. - Les
concurrents de Rose Bertin furent obligés de la suivre dans ces
excentricités. Certains s'évertuèrent même
à la dépasser.
On cite à ce propos le marchand de modes Beaulard dont Meister
disait en 1774 dans sa Correspondance littéraire :
« Cet homme se met à la torture pour représenter
sur la tête des jeunes femmes, soit au naturel, soit allégoriquement,
les articles les plus importants des gazettes. On voit sur un bonnet
la rentrée du Parlement, sur un autre la bataille d'Ivry et Henri
IV, ou bien un jardin anglais, et enfin tous les événements
anciens et modernes.
Dans les Souvenirs sur Marie-Antoinette, par la comtesse d'Adhémar,
on lit, au sujet de ce Beaulard, l'anecdote suivante:
« Une étrangère arrive chez lui.
» - Monsieur, dit-elle, je désire que vous inventiez pour
moi un bonnet distingué ; je suis Anglaise, veuve d'un amiral
; je n'ai rien à ajouter ; votre goût fera le reste.
» L'habile modiste combine, réfléchit, se met à
l'oeuvre et, deux jours après, il apporte à la fière
insulaire un bonnet réellement divin. Avec de la gaze bouillonnée,
il avait représenté une mer agitée, et, au moyen
de rubans taillés, et d'autres brimborions, on voyait voguer
une flotte portant pavillon de deuil à cause de la viduité
de la dame. Lorsqu'elle parut avec ce merveilleux travail, on poussa
des cris d'admiration. »
***
En 1774, Louis XVI et Marie-Antoinette montent sur le trône. Rose
Bertin, devenue la modiste en titre de la reine, saisit l'occasion d'une
aimable flatterie à l'égard des souverains en créant
le pouf à la circonstance.
La circonstance qu'illustrait cette création nouvelle de la modiste
en vogue, était celle du changement de règne ; et le pouf
était ainsi composé : sur la gauche était placé
un grand cyprès garni de soucis noirs, au pied duquel un crêpe
se trouvait disposé de façon à représenter
de nombreuses racines ; du côté droit, une grosse gerbe
de blé était couchée sur une corne d'abondance
d'où sortaient, en quantité, des raisins, des melons,
des figues et autres fruits parfaitement imités ; le tout emmêlé
de plumes blanches. Ce n'était pas autre chose qu'un rébus
dont la traduction était celle-ci : Tout en pleurant le feu roi,
tandis que la douleur plonge ses racines les plus profondes au coeur
de ses sujets, on entrevoit déjà les richesses que le
nouveau règne leur promet.
Il existait de ce pouf quelques variantes : Un soleil levant éclairait
un champ de blé où moissonnait l'Espérance. C'était,
plus sommairement exprimé, le même rébus.
Le pouf à la circonstance vécut ce que vivent
les roses, et ne tarda pas à se voir remplacé par le pouf
à l'inoculation, autre invention de Mlle Bertin, dont M.
L'anglade donne l'explication suivante :
« Le roi avait été inoculé le 18 juin 1774.
Cette pratique de l'inoculation, en usage depuis des siècles
parmi les peuples voisins de la mer Caspienne, avait été
importée de Constantinople en Angleterre, en 1738, et en France
à partir de 1755. L'opération subie par le roi donna à
l'esprit toujours ingénieux de Mademoiselle Bertin l'idée
de composer un nouveau pouf, qui était bien encore un pouf de
circonstance mais qui prit le nom chirurgical, au moins bizarre pour
un ouvrage de modiste, de pouf à l'inoculation. On y voyait un
soleil levant, avec un olivier chargé de fruits, autour duquel
s'enlaçait un serpent qui soutenait une massue enguirlandée
de fleurs. Et cela voulait dire que la médecine, figurée
par le serpent, le classique serpent d'Ésculape, possédait
la force (la massue) capable de terrasser le monstre variolique. Quant
au soleil levant, il représentait le jeune roi vers lequel tous
les regards s'étaient tournés, le jeune roi arrière
petit-fils du Roi Soleil. Et l'olivier était le symbole de la
paix, en même temps que celui de la douceur dont les âmes
se sentaient pénétrées à la nouvelle de
l'heureux succès de l'opération à laquelle le roi
et les princes s'étaient soumis... »
En vérité, les amateurs de devinettes, de symboles et
d'allégories avaient de quoi se satisfaire en ce temps-là,
rien qu'en regardant la coiffure des femmes.
Et l'ardeur inventive de Rose Bertin continuait de se manifester à
propos des événements de chaque jour. Même les malheurs
du peuple étaient pour elle prétexte aux fantaisies de
la mode. En 1775, la cherté des farines avait occasionné
des troubles. Tout de suite, on vit apparaître les bonnets
à la Révolte.
Les victoires maritimes de 1778 et 1779 firent naître les coiffures
à la Boston, à la Philadelphie, à
la Grenade, au glorieux d'Estaing, à la Belle
Poule. Cette dernière consistait en une réduction
d'un vaisseau de ligne muni de ses mâts, de ses voiles et de tous
ses canons que les dames portaient en équilibre sur la tête.
L'année 1783, époque des premières expériences
aérostatiques, suscita la mode des coiffures à la Montgolfier,
au Globe de Robert. En même temps la. représentation
du Mariage de Figaro faisait naître les modes à
la. Chérubin, à la Suzanne, à
la Basile.
Tour à tour les succès de Janot à la foire, ceux
de Cagliostro dans les salons inspirèrent à Mlle Bertin
des modes d'actualité.
Et les couleurs n'étaient pas moins étranges que les formes.
Une année tout le monde fut habillé de couleur puce
; une autre année la couleur à la mode fut la couleur
cheveux de la reine. Une autre fois encore, comme on se plaignait
beaucoup à Paris de la saleté des rues, les modistes imaginèrent
une couleur boue de Paris ou fond de ruisseau.
Et ces extravagances durèrent jusqu'à l'aurore de la Révolution.
Au lendemain du 14 juillet 1789, on portait des bonnets à
La Bastille. représentant une forteresse en linon ; et,
après l'assassinat de Foulon, une marchande de modes, la Gautier,
mit en vente des rubans couleur sang de Foulon.
C'était d'un joli goût, comme vous voyez.
Voilà vers quelles excentricités l'actualité guidait
la mode autrefois. Certes, la toilette de nos femmes n'est pas toujours
exempte de ridicule et de mauvais goût, mais que dire de celle
de nos aïeules !... Lisez l'histoire de Rose Bertin et les descriptions
de ces bonnets, de ces « poufs », de ces robes créés
par sa folle imagination ce sera le bon moyen de vous rendre indulgents
pour les pires extravagances de la mode d'aujourd'hui.
Ernest Laut.
Le Petit Journal illustré
du 22 octobre 1911