ÉMOUVANTE COUTUME DE
LA TOUSSAINT EN BRETAGNE

Les Couronnes à la mer
Parmi les nombreuses traditions touchantes que
la Bretagne a conservées pieusement, il en est une particulièrement
émouvante qui se rattache à la fête de la Toussaint.
De même que nous allons ce jour-là, dans les cimetières
des villes et des villages déposer des fleurs sur les tombes
des parents disparus, de même, sur certains points de la côte
bretonne les veuves et les enfants des marins victimes de la fureur
des flots, vont jeter des couronnes dans la mer, cimetière immense
des naufragés.
C'est l'hommage à la mémoire de tous ceux, qui ne sont
pas revenus, de tous ceux qui ne reposent point dans la terre natale.
Telle est la pieuse et belle tradition qu'évoque la gravure de
.notre première page.
VARIÉTÉ
D'Artagnan
Un monument au héros d'Alexandre
Dumas. - La légende et l'histoire. - Les hauts faits d'un cadet
de Gascogne. - L'autre d'Artagnan. - Célébrons nos gloires
militaires.
On va élever à Auch, ancienne
capitale de la Vasconie, un monument à Artagnan.
Comment, me direz-vous, la France n'est elle pas assez riche en illustrations
réelles pour qu'il faille consacrer le bronze et le marbres à
des célébrités fictives ? D'Artagnan est une figure
populaire, certes; son nom est dans toutes les mémoires ; mais
il ne doit cette notoriété qu'à l'imagination et
au génie d'un grand conteur. D'Artagnan n'est qu'un personnage
de roman.
Eh bien, détrompez-vous ; si la célébrité
de d'Artagnan est due surtout au roman fameux d'Alexandre Dumas, le
héros des Trois Mousquetaires n'en est pas moins une figure historique.
Le grand romancier populaire l'a trouvée toute armée,
toute équipée dans les mémoires du temps ; il n'a
eu qu'à l'orner des milles fantaisies de son inépuisable
imagination.
D'Artagnan s'appelait de son nom officiel Charles de Baatz. Il naquit
vers 1623, à Lupiac {Gers), de Bertrand de Baatz et de Françoise
de Montesquiou, son épouse, Bertrand de Baatz, issu d'une vieille
famille bourgeoise qui s'était enrichie dans le commerce au XVIe
siècle vivait en bon petit hobereau dans sa terre seigneuriale
de Castelmore.
il semble bien qu'il ait dû laisser péricliter le patrimoine
de ses aïeux, à moins qu'il n'ait été un père
peu généreux, car il est certain que Dumas n'a rien inventé
lorsqu'il nous le montre ne donnant à son fils au moment du départ
de celui-ci pour Paris, qu'un vieux cheval et une maigre somme de dix
écus, le tout assaisonné de quelques bons conseils.
C'est avec ce mince bagage que Charles de Baatz se mit en route vers
l'an 1640. Son père lui avait encore donné une lettre
de recommandation pour M. de Tréville ou de Troisvilles, un compatriote
illustre, commandant des Mousquetaires du roi Louis XIII, et qui, fort
bien en cour, voyait, de ce fait, arriver chez lui tous les cadets de
Gascogne en quête de quelque place dans la maison du roi.
Voilà bien les débuts de l'histoire de notre héros,
tels que les conta Alexandre Dumas, et tels qu'il les trouva dans les
Mémoires de M. d'Artagnan, composés et publiés
par Courtilz de Sandras, qui avait été l'ami du fameux
mousquetaire.
Vous voyez que, pour commencer son roman, Dumas n'a pas eu besoin de
faire appel aux ressources de son imagination.
Les personnages qu'il met en scène sont vrais. Il n'est pas jusqu'à
la dispute de d'Artagnan avec un seigneur inconnu, qui, à Meung-sur-Loire,
le fit bâtonner et lui vola sa lettre à M. de Tréville,
qui ne soit parfaitement véridique. Courtilz de Sandras rapporte
en effet qu'en route, le futur mousquetaire eut, avec un M. de Rosnay,
une querelle dans laquelle il perdit son cheval sa bourse et sa lettre
de recommandation. Ainsi dépouillé, il eut été
fort empêché d'arriver à Paris, s'il n'eût,
par fortune, rencontré un certain M. de Montigré, personnage
riche et généreux qui, sur sa bonne mine, lui prêta
quelque argent. Grâce à ce viatique, notre jeune homme
put gagner la capitale, s'y loger, s'habiller décemment, et se
présenter chez M. de Tréville avec « le plumet sur
l'oreille et le ruban de couleur à la cravate. »
Le roman concorde donc parfaitement en tout ceci avec l'histoire...
Mais, m'allez-vous dire, ce nom de d'Artagnan, ce nom magique et qui
sonne comme un éclat de clairon, c'est au moins Damas qui l'inventa
pour le donner à son héros. Pas même !... Charles
de Baatz savait qu'à Paris on raillait volontiers les Gascons
pour leurs noms singuliers, « noms à tuer chien »,
disait Tallemant des Réaux. Il décida donc d'en changer
et prit celui d'une terre appartenant à sa mère, la terre
d'Artagnan. C'est sous ce nom qu'il fut inscrit aux Mousquetaires ;
c'est ce nom qu'il illustra par maintes actions d'éclat. Notre
héros avait dix-huit ans lorsqu'il quitta le château paternel.
Damas qui, pour les besoins du roman, place cette scène quinze
ans plus tôt qu'elle ne se passa en réalité, laisse
du moins à son personnage l'âge qu'il avait réellement.
« Figurez-vous, dit-il en traçant le portrait de d'Artagnan,
un don Quichotte de dix-huit ans, don Quichotte décorselé,
sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu d'un pourpoint
de laine dont la couleur bleue s'était transformée en
une nuance insaisissables de lie-de-vin et d'azur céleste. Visage
long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d'astuce ; les
muscles maxillaires énormément développés,
indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans
béret, et notre jeune homme portait un béret orné
d'une espèce de plume ; l'oeil ouvert et intelligent ; le nez
crochu, mais finement dessiné ; trop grand pour un adolescent,
trop petit pour un homme fait, et qu'un oeil peu exercé eût
pris pour un fils de fermier en voyage, sans la longue épée
qui, pendue à un baudrier de peau, battait les mollets de son
propriétaire quand il était à pied et le poil hérissé
de sa monture quand il était à cheval... »
La silhouette n'est-elle pas d'une parfaite vraisemblance ?
Notre don Quiche s'en fut donc, dès son arrivée à
Paris, trouver M. de Tréville, espérant l'intéresser
à son sort, bien qu'il eût perdu la lettre paternelle qui
devait lui donner accès auprès du chef des mousquetaires.
Il trouva l'antichambre du personnage encombrée de Gascons qui
lui firent bon accueil.
Or, Dumas, assure que le vénérable seigneur de Baatz avait
dit à son fils, entre autres conseils :
« Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je
vous ai fait apprendre à manier l'épée ; vous avez
un jarret de fer, un poignet d'acier ; battez-vous à tout propos
; battez-vous d'autant plus que les duels sont défendus et que,
par conséquent, il y a deux fois du courage à se battre...»
Dès le soir même, le jeune homme suivait le conseil paternel.
Il servait de second à l'un de ses compatriotes et mettait son
adversaire hors du combat. Le lendemain, nouveau duel contre un garde
du Cardinal qui avait traité d'Artagnan d' « apprenti mousquetaire
» et qui reçut pour cette insolence trois superbes coups
d'épée.
En ce temps-là, une belle estocade suffisait à lancer
un homme. Louis XIII, qui ne manquait jamais de se réjouir quand
ses mousquetaires sortaient vainqueurs de quelque querelle avec les
gens du Cardinal, apprit l'exploit du jeune Gascon. Il le fit venir,
le complimenta, lui donna cinquante louis pour s'équiper et autorisa
M. de Tréville à le prendre dans sa compagnie.
Notre cadet avait dès lors le pied à l'étrier ;
il fit belle carrière comme vous l'allez voir.
Ici, force nous est de négliger la fiction pour suivre l'histoire
de notre héros.
Cette même année, d'Artagnan prend part au siège
d'Arras et s'y fait remarquer par sa valeur.
En 1644, sous les ordres du comte d'Harcourt, il va se battre en Angleterre
pour la cause de Charles Ier. De retour en France, il assiste au siège
de Gravelines et à celui de Bourbourg, où il reçoit
trois balles dans sa casaque et une dans son chapeau.
Il quitte alors les mousquetaires pour entrer au service de Mazarin.
Et le voilà qui fait de la diplomatie. Le ministre le charge
de plusieurs missions en Allemagne et en Angleterre dont il s'acquitte
à son honneur. Mais le cardinal est chiche ; il paie mal ses
serviteurs. D'Artagnan vit à Paris misérablement. Il songe
même un moment à abandonner tout espoir d'avenir et à
regagner son Béarn natal. La pauvreté de ses ressources,
seule, l'empêche de mettre son projet à exécution.
Bien, lui en prit, d'ailleurs. En 1649, Mazarin se décide à
récompenser ses services. Il le fait nommer lieutenant aux Gardes.
Cinq ans plus tard, d'Artagnan est capitaine au même régiment.
En 1654, notre homme revient à la diplomatie ; il est chargé
d'une mission confidentielle auprès de Cromwell. Mais au retour,
il reprend son épée ; et, pendant trois ans va se battre
presque sans un instant de répit.
En 1659 - d'Artagnan a alors trente-cinq ans - au Louvre, en présence
du roi et du cardinal, messire Charles de Castelmore d'Artagnan épouse
noble dame Charlotte-Anne de Chanlecy, veuve de messire Jean-Eléonor
de Damas.
Union brillante, mais malheureuse. La dame, à ce qu'il paraît,
était de naturel jaloux, et son mari lui donna maintes occasions
de douter de sa fidélité. Tant et si bien qu'à
la fin, Charlotte de Chanlecy lasse des équipées de son
volage époux, l'abandonna et se retira dans un couvent.
D'Artagnan, dans l'intervalle, avait quitté les gardes pour revenir
aux mousquetaire. Le duc de Nevers, capitaine de la célèbre
compagnie, le prit pour lieutenant et se reposa sur lui de tous les
soins du service. C'est d'Artagnan qui, chaque jour, prenait les ordres
du roi et veillait sur sa personne. Il acquit, de ce fait, à
la cour, influence et considération.
Le roi ne sort pas une fois en apparat sans que d'Artagnan caracole
à la portière de son carrosse. Lorsqu'en 1660 a lieu la
joyeuse entrée à Paris de Louis XIV et de Marie-Thérèse
qu'il vient d'épouser, on remarque surtout en tête du cortège,
la compagnie des cent vingt mousquetaires, vêtus de la casaque
bleue, ornée de grandes croix d'argent à flammes d'or
qui finissent en fleurs de lys. D'Artagnan chevauche à leur tête,
aussi paré, disent les mémoires du temps, « qu'un
autel de confrérie.» Les rubans de son cheval, assure-t-on,
n'ont pas coûté moins de vingt pistoles... Le cadet gascon
n'en avait pas autant en poche lorsqu'il avait quitté vingt ans
auparavant le domaine paternel.
D'Artagnan est chargé de toutes les missions d'honneur et de
confiance. C'est lui qui va en Angleterre complimenter officiellement
le roi Charles II rétabli sur le trône ; c'est lui encore
qu'on charge d'arrêter Fouquet à Nantes et de le ramener
à la Bastille. Pour cette seule mission, il reçoit mille
louis d'or.
En 1667, il remplace le duc de Nevers à la tête de la première
compagnie des mousquetaires avec le grade de brigadier des armées
du roi. Nous trouvons l'écho de cette nomination dans une lettre
en vers adressée à Madame, le 30 janvier 1667, par le
gazetier Charles Robinet.
Robinet,énumérant les dernières décisions
prises par le roi, écrit :
A la teste des Mousquetaires
Il a mis pour lieutenant
Un de ces preux de maintenant
Que le sieur d'Artagnan l'on nomme.
Et les campagnes succèdent aux campagnes.
En 1672, à quarante-neuf ans, d'Artagnan est nommé maréchal
de camp. Il eût atteint sans nul doute le grade suprême
de maréchal de France, si la mort ne fût venue tout à
coup interrompre cette belle carrière militaire.
L'année suivante, au siège de Maestricht, il mena ses
Mousquetaires à l'attaque d'une demi-lune avec une fureur endiablée.
Après un engagement acharné, les troupes qu'il avait sous
ses ordres durent se replier devant des forces vingt fois supérieures,
laissant sur le terrain quatre-vingts morts et cinquante blessés.
Rentrés dans les retranchements français, les Mousquetaires
s'aperçurent que leur capitaine avait disparu. Or, ils avaient
pour lui tant d'admiration et d'attachement qu'un certain nombre d'entre
eux, bien qu'exténués pas plusieurs heures de combat,
retournèrent sur le lieu de l'engagement. Ils retrouvèrent
le corps de leur chef et le rapportèrent pieusement au camp.
D'Artagnan était mort d'une balle qui lui avait traversé
la gorge.
***
Telle est la vraie histoire du héros popularisé par le
célèbre roman d'Alexandre Dumas. Vous voyez que si d'Artagnan
doit sa célébrité plus encore à la légende
qu'à l'histoire, ses hauts faits authentiques sont cependant
de nature à lui mériter la glorification en place publique.
Au surplus, cet hommage, d'Artagnan l'a reçu déjà
à Paris. Allez voir le monument élevé à
Alexandre Dumas père sur la place Malesherbes. Sur la face postérieure
vous admirerez une superbe figure de mousquetaire : c'est d'Artagnan
en personne, sculpté par Gustave Doré. Le grand dessinateur
; qui s'était fait statuaire pour la circonstance, a su mettre
dans son ébauchoir, pour faire revivre le fougueux mousquetaire,
toute la verve et tout le pittoresque de ses meilleures illustrations.
Le nom de d'Artagnan se trouvera donc bientôt doublement glorifié
à Paris et dans le Midi natal de notre mousquetaire, il y a même
tout lieu de croire qu'il le sera prochainement une troisième
fois, dans le Nord.
Mais il est vrai qu'il ne s'agira plus cette fois du héros d'Alexandre
Dumas. Le d'Artagnan dont la mémoire sera célébrée
l'an prochain, selon toute vraisemblance, à Denain, est le cousin
du mousquetaire, Vaillant guerrier, lui aussi, et maréchal de
France, il fut le collaborateur de Villars dans la grande victoire du
24 juillet 1712 qui sauva la France envahie. Et ce sera justice d'inscrire
son nom à côté de celui de Villars sur le socle
du monument qu'achève en ce moment le sculpteur Gauquié
et qui sera érigé à Denain l'an prochain à
l'occasion du deuxième centenaire de la bataille.
Ce d'Artagnan s'appelait Pierre de Montesquiou-d'Artagnan . Sorti des
pages 1667, il servait d'abord dans les mousquetaires, sous les ordres
de son cousin, et fit toute la campagne de Flandre. Puis, pendant plus
de vingt ans, il guerroya sans discontinuer en Franche-Comté,
en Belgique, en Hollande..
Gouverneur des ville et citadelle d'Arras en 1696, il y forma un régiment
qui garda le nom de régiment d'Artagnan. Envoyé ensuite
en Flandre, il assita à la bataille de Ramillies et à
toutes les rencontres qui eurent lieu contre les Impériaux jusqu'en
1712.
A Malplaquet, le 11 septembre 1709, i1 commandait l'aile droite ; il
eut trois chevaux tués sous lui et conquit là son bâton
de maréchal.
Villars, qui l'avait vu à l'oeuvre, le réclama comme lieutenant
en 1711, lors de la constitution de l'armée des Flandres, suprême
espoir de la nation et du roi. D'Artagnan s'y conduisit en chef habile
et en vaillant soldat. Sur la foi de Saint-Simon, qui détestait
Villars et tenta, dans ses Mémoires, de rabaisser la
valeur du chef au profit du lieutenant, certains historiens font même
à Montesquiou-d'Artagnan l'honneur de lui attribuer l'idée
de la fameuse « manoeuvre de Denain », qui décida
du gain de la journée.
Rien ne prouve, d'ailleurs l'exactitude de cette assertion. Villars
est bien le vainqueur de Denain ; mais son lieutenant mérite,
par son courage et ses talents militaires, d'être associé
à l'hommage qui sera rendu l'an prochain à l'illustre
soldat qui sauva la France à Denain.
Voilà donc le nom de d'Artagnan triplement glorifié sur
la terre de France ; voilà, pour notre temps de pacifisme outrancier,
bien des souvenirs belliqueux évoqués !... Ne nous en
plaignons pas ; applaudissons au contraire à ces projets. Célébrer
la mémoire de ceux qui combattirent pour la gloire et la sauvegarde
de la France de naguère, n'est-ce pas le meilleur moyen de nous
venger de la lâcheté de certains Français d'à
présent ?
Ernest LAUT.
Le Petit Journal illustré
du 5 novembre 1911