LA “ TERRE DE FRANCE ”

Un ballon français étant tombé
en Alsace, les enfants d'un village voisin accoururent et pillèrent
les sacs de lest pour emporter un peu de « terre de France ».
Ceci est une jolie histoire naïve et touchante. Un ballon français
ayant atterri dans la campagne aux environs de Strasbourg, tout de suite
autorités et gendarmes se précipitèrent pour faire
subir aux aéronautes l'interrogatoire de rigueur.
Mais, ils n'étaient pas accourus seuls. Des enfants d'un village
voisin étaient venus en foule. Or, pendant qu'on interrogeait
les aéronautes, le ballon dégonflé reposait tranquillement,
entouré de quelques sacs de lest encore pleins. Quand les voyageurs,
enfin libérés, voulurent reprendre possession de leur
matériel, les sacs étaient vides. Tous les petits gamins
alsaciens du village voisin s'étaient emparés du sable,
comme si le sable était d'or. Les aéronautes purent encore
voir un petit retardataire de sept ans qui s'enfuyait à toutes
jambes en serrant sur son coeur la petite bouteille qu'il avait remplie
de « terre de France ».
VARIÉTÉ
ESCROCS DE GÉNIE
La puissance du titre et du galon. -
Le faux Pontis de Sainte-Hélène.- Anthelme Collet. - Les
transformations d'un escroc. - Que de génie mal employé
!
Qui donc osera prétendre que nous sommes
un peuple peu respectueux de l'autorité ?... L'autorité,
nous en avons le fétichisme, au contraire. La moindre casquette
galonnée nous en impose. Quant à l'uniforme, il a sur
nous autant de prestige que le titre de noblesse.
Les escrocs, psychologues avisés, pour la plupart, exploitent
volontiers ce travers de notre nature.
Et c'est un véritable psychologue que ce Cognel dont les aventures
ont, ces temps derniers, joyeusement défrayé la chronique.
Non content de s'offrir une particule, il s'en attribua deux pour être
plus sûr d'éblouir les gens qui n'en ont pas du tout :
il s'appela Durand de Bellefond de Gournay. A ses particules il ajouta
le prestige d'une haute fonction officielle, se nomma de sa propre autorité
administrateur principal des colonies, se décora de la Légion
d'honneur et se composa un bel uniforme : pantalon à bande d'or,
képi galonné, écharpe de soie tricolore.
Comment un aussi reluisant personnage n'eut-il pas réussi ? Il
fit merveille, en effet, tout le monde le prit au sérieux, citadins
et campagnards, commerçants et fonctionnaires, et jusqu'aux conseillers
généraux, et jusqu'au curé et jusqu'au colonel
du régiment.. tout le monde « marcha »....0 puissance
du galon !
Nous sommes un peuple sensible aux titres, aux belles façons
et aux belles paroles. Et c'est là tout le secret du génie
des escrocs !
Notre crédulité fait toute leur science...
Mais ce qui peut nous consoler c'est que nous ne sommes pas plus gogos
que nos pères. Peut-être même le sommes-nous un peu
moins. II suffit., pour s'en convaincre, de parcourir dans les recueils
de causes célèbres, l'histoire des grands escrocs d'autrefois.
Certains d'entre eux firent, grâce à la crédulité
de leurs contemporains les plus étonnantes carrières.
Qu'est-ce qu'un Cognel auprès de ce Coignard, forçat évadé,
qui se faisait appeler M. le comte Pontis de Sainte-Hélène,
ou de cet Anthelme Collet, qui, pendant prés de vingt ans, mystifia,
escroqua, et trompa la vigilance de la police de France et d'Italie
?...
L'histoire de Coignard offre un merveilleux point de départ pour
un roman feuilleton. Forçat évadé du bagne de Toulon,
il était passé en Espagne, à l'époque de
l'empire, et là, il avait fait la connaissance d'un émigré,
le comte Pontis de Sainte-Hélène. L'assassina-t-il ?...
On l'accusa de ce crime, mais il s'en défendit toujours, et la
chose ne fut jamais bien éclaircie. Toujours est-il que l'émigré
mourut de façon mystérieuse, et que Coignard tira profit
de cette mort. Il prit les papiers du disparu, rentra en France sous
la Restauration, et se présenta partout sous le nom du comte
Pontis de Sainte-Hélène. Tant d'années s'étaient
écoulées depuis le départ pour l'émigration,
tant de nobles avaient disparu dans la tourmente que personne ne se
trouva pour démasquer l'imposteur.
Le faux Pontis obtint du service dans les armées du roi. Le duc
de Berry le prit comme aide-de-camp. On lui confia même le commandement
d'une légion de la Seine avec le grade de lieutenant-colonel.
Or, un jour de l'été de 1818, il y eut revue des troupes
de Paris sur la place Vendôme. Parmi les curieux que l'appareil
militaire avait attirés, se trouvait un ancien forçat
du bagne de Toulon récemment libéré.
Quand défila la légion de la Seine, cet homme fut frappé
par la physionomie de l'officier qui la commandait.
- Comment s'appelle ce lieutenant-colonel ? demanda-t-il au badauds
qui l'entouraient.
-C'est le comte Pontis de Sainte-Hélène, lui répondit
quelqu'un.
Pontis de Sainte-Hélène... Nous allons bien voir.
Et, s'approchant à quelques pas derrière l'officier.
- Bonjour Coignard ! lui cria-t-il.
Le lieutenant-colonel se retourna d'un mouvement brusque et pâlit
en reconnaissant l'homme qui l'avait interpellé.
Alors, celui-ci, le montrant du doigt, se mit à crier :
- Cet individu n'est pas le comte Pontis de Sainte-Hélène,
c'est Pierre Coignard, ancien forçat du bagne de Toulon.
Le faux Pontis s'était ressaisi. Il essaya de donner le change,
de jouer l'indignation. Mais l'autre s'obstinait. Des agents de la Sûreté,
cachés dans la foule, étaient accourus.
- Faites-le donc descendre de cheval, dit l'homme ; vous verrez qu'il
traîne la jambe comme moi-même, comme tous ceux qui ont
traîné la chaîne et le boulet.
On força le faux Pontis à mettre pied à terre ;
il claudiquait, en effet. On l'arrêta. Une rapide enquête
permit de constater que l'homme avait dit vrai. Alors Coignard avoua.
Et l'on apprit que depuis son retour à Paris, il y dirigeait
une bande de voleurs. Toutes les maisons où son grade et son
faux nom lui donnaient accès avaient été dévalisées.
Ce lieutenant-colonel des légions de la Seine, cet aide de camp
du duc de Berry n'était qu'un chef de cambrioleurs.
***
L'histoire d'Anthelme Collet est plus extraordinaire encore. Celui-ci,
c'est l'escroc à transformations, le voleur insaisissable. Sherlock
Holmes auprès de lui n'est que de la Saint Jean.
Collet était né à Belley, en 1785, d'une famille
de braves gens. Son père, parti comme volontaire aux armées
du Rhin, ayant laissé sa peau sur quelque champ de bataille,
sa mère étant morte peu après, l'enfant fut élevé
par un grand-père, homme rude et sévère qui le
destinait au métier des armes.
Mais le gamin avait la paresse et l'instinct de rapine dans le sang.
Un beau jour, las de recevoir des taloches, il s'enfuit de la maison
de son grand-père, non sans avoir escroqué quelques commerçants
du voisinage.
Un de ses oncles était curé d'une église de Chalon-sur-Saône.
Le jeune Anthelme se réfugia chez lui et manifesta d'abord l'intention
d'entrer dans les ordres. L'oncle, ravi de cette pieuse intention, l'emmène
en Italie et le fait entrer au couvent.
Mais notre garnement ne tarde pas à se dégoûter
des sévérités de la vie monastique. Il fuit le
couvent comme il avait fui la maison de son grand-père et s'en
va chez un autre de ses parents, ancien soldat de la campagne d'Egypte,
qui le fait entrer à l'Ecole militaire.
D'ailleurs, le jeune homme n'a pas plus de goût pour cette nouvelle
existence. Il n'aime en réalité que la paresse et les
plaisirs. Et, dès lors, sa vie va se partager entre deux vocations
qui ne le satisfont ni l'une ni l'autre : chaque fois qu'il sera soldat,
il voudra être moine, chaque fois qu'il sera moine, il voudra
être soldat.
Pour le moment, il porte le sabre. Incorporé au 101e de ligne,
il est caporal au bout d'un mois, sergent au bout de cinq, sous-lieutenant
au bout de dix. Ce n'est pas qu'il soit un parfait militaire, mais les
hommes manquent ; il en meurt beaucoup ; et les survivants montent vite
en grade.
Blessé au siège de Gaète, notre sous-lieutenant,
transporté à l'hôpital de Naples, conquiert les
bonnes grâces de l'aumônier par sa piété exemplaire.
- Mon père, lui dit-il, je sens que j'étais né
pour l'état ecclésiastique.
- Qu'à cela ne tienne, mon fils, je vous aiderai à remplir
votre vocation.
Il fut convenu que Collet déserterait avec l'aide de l'aumônier.
Mais notre jeune gredin ne voulait pas partir sans viatique.
Une circonstance le servit à souhait. Auprès de son lit,
se trouvait un chef de bataillon qui, grièvement blessé
et sentant venir sa dernière heure, lui confia ses papiers, ses
bijoux, sa bourse, avec mission de rapporter le tout à sa famille.
Collet brûla les papiers, vendit les bijoux, garda la bourse et
s'en fut se réfugier au couvent de Saint-Pierre, à Caserte.
Là; il mena d'abord vie exemplaire, apprit l'art de prêcher,
reçut la tonsure et les ordres mineurs, après quoi on
l'envoya dans les Pouilles, quêter pour le couvent. Il ramassa
ainsi une somme de mille écus qu'il mît soigneusement de
côté dans une poche secrète de sa soutane. En outre,
il trouva le moyen d'escroquer de plus de vingt mille francs le banquier
de la communauté.
Mais il jugea prudent de ne pas rentrer au couvent.
Vêtu d'un habit bourgeois, nanti d'un faux passeport au nom du
marquis Dada, il achète carrosse et livrée et part pour
Gaète. En chemin, il fait connaissance d'un officier français,
le capitaine Tholozan, lui enlève, avec une dextérité
de prestidigitateur, son portefeuille contenant sa commission et le
brevet de chevalier de la Légion d'honneur. Et notre ex-moine
fait son entrée à Rome sous le nom de l'homme qu'il a
dépouillé.
Là, il se répand dans la haute société.
On le croit millionnaire. Accueilli par le cardinal Fesch, il s'installe
au palais archiépiscopal, vole dix mille écus au banquier
du cardinal, se fait livrer pour 60.000 francs de bijoux par le joaillier
de Son Eminence, escroque divers fournisseurs du palais, va même
jusqu'à alléger de ses .petites économies le jardinier
du cardinal. Et, quand il n'a plus personne à voler, il change
de costume, se fabrique un faux passe-port et s'en va tranquillement
se reposer et jouir en paix à Lugano du fruit de tant de rapines.
Mais la nostalgie de l'escroquerie ne tarde pas à le reprendre.
Sous prétexte de monter un théâtre et de jouer la
comédie, il se fait confectionner par un tailleur un habit de
général, un autre de commissaire ordonnateur, un autre
encore d'évêque. Et ces trois vêtements au fond de
sa valise, il part, revêtant tantôt l'un, tantôt l'autre,
et volant, tout au long de sa route, militaires, ecclésiastiques
et bourgeois.
Rentré en France, il abandonne la robe violette pour l'humble
soutane du prêtre. Il se présente à Briançon,
à Gap, où il ne tarde pas à conquérir les
bonnes grâces de l'évêque, tant et si bien que celui-ci
lui confie une cure de son diocèse. Et voilà notre homme
qui dit la messe, baptise, confesse, marie, enterre.
L'église dans laquelle il officie est vieille et pauvre ; le
clocher, branlant, menace ruine : Collet persuade à ses ouailles
qu'il faut restaurer la maison du Seigneur. Il est si éloquent,
si persuasif que tout le monde se saigne aux quatre veines pour l'aider
dans cette pieuse entreprise. Enfin, la somme est recueillie. Le digne
pasteur annonce qu'il part pour le chef-lieu pour chercher un architecte.
Il part en effet... et on ne le revoit plus.
Depuis si longtemps qu'il porte la soutane. Collet éprouve le
besoin de revenir à l'uniforme militaire. Il se fabrique une
commission de général et le voilà de nouveau parti
pour l'Italie. A Turin, il commet au préjudice d'un banquier
une escroquerie de dix mille francs. La police est lancée à
ses trousses. Elle a le signalement exact du faux général,
et compte bien le rejoindre sur la route de France qu'il a reprise aussitôt
son coup fait... Mais pas plus de général que sur la main.
Les agents ne rencontrent qu'un digne prélat, Mgr Pasqualini,
qui se rend en poste à Nice, et qu'ils saluent respectueusement
au passage.
Voilà donc notre escroc à Nice en habit d'évêque.
Il bénit, dit la messe, visite le séminaire, ordonne des
prêtres, et fait de superbes homélies. Puis il quitte un
beau jour la ville, organise une fausse attaque de brigands contre sa
propre voiture, assure qu'on lui a volé 80.000 livres et de nombreux
bijoux. Aussitôt, les fidèles de mettre la main à
la poche pour secourir Mgr Pasqualini ; et notre homme y gagne quelque
quarante mille livres.
Mais depuis trop longtemps Collet met en coupe réglée
le Midi et l'Italie. Pour exploiter l'Ouest de la France, il reprend
l'habit militaire et redevient le lieutenant Collet ; puis, il passe
dans le Nord et c'est sous l'habit ecclésiastique qu'il continue
ses exploits. Il se dit chanoine de l'ordre de Saint-Augustin, et fait
des quêtes fructueuses. Pourtant, à Boulogne-sur-Mer, un
sous-préfet méfiant a flairé l'escroc. Collet juge
bon de s'enfuir. On lance les gendarmes à sa poursuite. Mais
ils ne rencontrent qu'un brillant commissaire ordonnateur qui se rend
aux armées.
Dernier avatar : Collet redevient militaire. Il semble que le succès
de ses entreprises commence à lui faire perdre la tête.
A Valence, où il se présente sous le nom du général
comte de Borromeo, il parade, entouré d'un brillant état-major.
Aucun officier, aucun fonctionnaire n'a le moindre soupçon. Collet
en profite pour vider les caisses publiques. Gorgé d'or, grisé
d'honneurs, il pousse l'audace à l'extrême... Il venait
de passer à Montpellier, une revue de la garnison, et il était
à table chez le préfet, qui lui offrait un dîner
officiel, quand la maréchaussée arriva pour l'arréter.
On le mit en prison, et l'instruction de son procès commença.
Mais le gredin se taisait et la justice n'arrivait pas à établir
son identité. C'est alors que le préfet eut l'idée
ingénieuse de l'exhiber un soir à un grand nombre de personnes
qu'il avait invitées à dîner. Peut-être quelqu'un
le reconnaîtrait-il ?.... On amena donc le prisonnier, et, en
attendant le dessert, moment choisi pour l'exhibition, on l'enferma
dans une petite pièce voisine de la salle à manger. Mais
quand on alla chercher le prisonnier, on s'aperçut qu'il avait
disparu. Collet avait trouvé dans ce réduit une défroque
de marmiton qu'il avait revêtue et grâce à laquelle
il s'était enfui sans éveiller les soupçons.
Notre homme était riche, mais le démon du vol le tenait.
Il volait par plaisir, par dilettantisme, mettait une sorte de gloriole,
à mystifier les gens en même temps qu'il les dépouillait.
Les escroqueries recommencèrent. Collet fut repris, condamné
sous un nom d'emprunt à cinq ans de travaux forcés.
Ses cinq ans « tirés » il recommença ses pilleries,
fut repincé. Et, cette fois, son identité fut percée
à jour, et il fut condamné à vingt ans de travaux
forcés avec l'exposition et la marque.
Au bagne, il trouva le moyen d'avoir toujours de l'or et de ne manquer
de rien. On ne sut jamais qui lui faisait passer ces ressources mystérieuses,
dont il faisait, d'ailleurs, dit un de ses biographes, un excellent
usage. Il venait en aide à ses compagnons malheureux ; et les
forçats avaient pour lui une sorte de respect attendri. Ils l'appelaient
même « Monsieur l'Evêque », à cause de
sa figure ronde et glabre et de ses manières pleines d'onction.
Collet mourut au moment où il allait être libéré.
Il avait, dans les derniers temps de son séjour au bagne, publié
ses Mémoires; et, fidèle aux traditions de toute
son existente, il les avait vendus à deux libraires en même
temps.
« Je suis un homme de génie à ma manière
», dit-il dans ce livre. Et, quand on a lu son histoire, on ne
songe pas, à le démentir. On regrette seulement que ce
génie réel ait été si mal employé.
Dirigé vers le bien, quels résultats merveilleux n'eût-il
pas donnés !
Ernest L AUT.