VIVE SAINTE-BARBE !

Ce sont deux mineurs qui, à la remontée
de la fosse, fêtent ainsi, au cabaret voisin, leur patronne, le
verre en main.
Car sainte Barbe n'est pas que la patronne des pompiers et des canonniers,
elle est aussi, de temps immémorial, celle des travailleurs du
sous-sol. Nos lecteurs verront même que, parmi ces « fêtes
d'hiver » auxquelles est consacrée notre « Variété
», il n'en , est guère qui soit plus solennellement, plus
joyeusement et plus fidèlement célébrée
que celle de sainte Barbe en pays minier.
En vain le syndicalisme révolutionnaire, ennemi de toute tradition
corporative, adversaire de toutes réjouissances qui n'ont pas
l'anarchie pour but ou pour point de départ, a-t-il essayé
de combattre la fête de sainte Barbe, celle-ci a résisté
à ses attaques. Et le 4 décembre, en toutes régions
minières, l'antique patronne du métier est encore fêtée
aujourd'hui avec la même ferveur qu'autrefois.
VARIETÈ
Fêtes d'Hiver
Sainte Catherine, patronne des jeunes
et vieilles filles. - Saint Eloi et la fête des « Noirs
». - Sainte Barbe chez les mineurs. - Saint Nicolas, agent matrimonial.
Depuis les derniers jours de Novembre jusqu'à
Noël se succèdent, à peine interrompues, dans maintes
villes et campagnes de France, de curieuses réjouissances populaires,
intimes ou solennelles et qui montrent bien que les coutumes d'antan
ne sont pas toute mortes en notre pays.
Il y en a pour tout le monde : pour les garçons, pour les filles
et aussi pour les petits enfants. C'est le gai moment de l'année,
celui où s'échangent les souhaits et les petits cadeaux
destinés à entretenir l'amitié ; c'est l'heure
des joyeux festins à la table familiale et des bonnes causeries
au coin de l'âtre.
Voici d'abord la fête d'une sainte éminemment populaire,
la bienheureuse sainte Catherine.
Sa légende ?... Elle est aussi simple que poétique. Fille
de sang royal, Catherine eut, dès sa plus tendre enfance, la
nuit, dit-on, qui suivit son baptême, un songe où la Vierge
lui apparut tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Et Jésus
lui dit, d'une voix plus harmonieuse que le chant des archanges, qu'elle
serait belle entre les belles et qu'il voulait la choisir pour son épouse.
La tradition assure même qu'en s'éveillant l'enfant trouva
à son doigt un anneau que son divin fiancé y avait glissé.
Catherine demeura fidèle au voeu de l'Enfant Dieu. Elle refusa
tous les prétendants qu'attiraient sa haute naissance et sa merveilleuse
beauté, et, demeurée chaste toute sa vie, elle devint
ainsi la patronne des jeunes filles.
De par une tradition malicieuse, elle est surtout, aujourd'hui, la patronne
des vieilles filles. Et, à ce propos, vous plaît-il de
connaître l'origine de l'expression populaire « Coiffer
sainte Catherine » ?
Deux versions différentes prétendent l'expliquer. Les
voici toutes deux, Nos lectrices choisiront celle qui leur plaira le
mieux.
Jadis, dit l'une, en certaines contrées de France, le jour où
une jeune fille se mariait, elle devait confier à la meilleure,
à la plus fidèle de ses amies le soin d'arranger sa coiffure
nuptiale.
Une croyance voulait, en effet, que cette fonction éphémère
portât bonheur à celle qui en était chargée
et lui fît trouver sans tarder un époux. Cette croyance,
d'ailleurs, n'a pas encore complètement disparu et l'on voit
encore aujourd'hui des jeunes filles qui, sous l'empire de cette innocente
superstition, ne manquent pas d'assister à la toilette nuptiale
de leurs amies et s'ingénient surtout à attacher la première
épingle au bonnet de la fiancée.
Or, sainte Catherine étant demeurée célibataire,
comme nous l'avons vu plus haut, cet usage ne put jamais être
observé à son égard. Il en résulte que toute
fille qui reste pour coiffer sainte Catherine n'a aucune chance de trouver
jamais un époux...
L'autre version est plus simple et plus vraisemblable
aussi.
Elle se rapporte à la coutume, de tous temps respectée
par les jeunes filles, de couronner de fleurs l'image de leur patronne,
coutume avec laquelle toute jouvencelle qui se mariait devait rompre
inéluctablement.
De ce fait, le soin de coiffer sainte Catherine restait confié
à celles-là seules qui ne se mariaient pas.
Il advint que certaines de ces fidèles servantes de sainte Catherine
demeurèrent chargées de la couronner de fleurs plus longtemps
qu'elles-mêmes ne l'eussent désiré.
Et c'est ainsi que la malignité populaire donna à l'expression
« coiffer sainte Catherine » le sens railleur que nous lui
connaissons.
Sainte Catherine, en dépit même de cette tradition goguenarde,
n'est pas uniquement, quoi qu'on en pense, la patronne des vieilles
filles... D'ailleurs, est-on vieille fille à vingt-cinq ans ?...
C'est pourtant l'âge auquel nos midinettes parisiennes sont considérées
comme « coiffeuses de Sainte-Catherine ». Tous les ans,
dans les ateliers de la rue de la Paix, il y a un grand branle-bas le
25 -novembre. On fait, à grand renfort de rubans et de chiffons,
les bonnets les plus amusants et les plus originaux du monde, et l'on
en coiffe les « Catherines de vingt-cinq ans » qu'on promène
sur le boulevard, à la grande joie des curieux. Regardez-les
passer ces « Catherines », et avouez qu'elles sont joliment
affriolantes, pour des « vieilles filles ».
Il est encore maintes familles en France où l'on ne manque pas
le jour de la Sainte Catherine de célébrer la grâce
et la jeunesse.
Il est même certaines contrées où la fête
prend un caractère de réjouissance publique. Je sais notamment
quelques vieilles cités de notre Flandre française où
revit ce jour-là une curieuse coutume qui semble un lointain
souvenir de l'occupation espagnole.
Dès le soir, la ville appartient aux chanteurs et aux musiciens.
Des jeunes gens se réunissent et vont donner des sérénades
aux demoiselles, aux soeurs et aux fiancées de leurs amis. Rien
de plus pittoresque que ces groupes qui parcourent les rues avec des
lanternes multicolores.
Les chants, surtout, sont d'un merveilleux effet. Je me rappelle avoir
entendu un de ces chœurs dans le silence de la nuit. C'était
une délicieuse poésie de Musset : le Lever. Un
soliste à la voix vibrante, accompagné d'un choeur de
bouches fermées qui faisaient comme un frémissement, disait
cette strophe :
Mets ton écharpe blonde
Sur ton épaule ronde,
Sur ton corsage d'or ;
Et je vais, ma charmante,
T'emporter dans ta mante
Comme un enfant qui dort.
Et, ma parole ! entraîné par imagination,
je m'attendais à voir paraître au balcon la senorita drapée
dans sa mante ; je pensais voir l'échelle de soie se déployer...
Hélas ! la sénorita ne parut point! les chanteurs s'en
allèrent plus loin répéter leur chanson ; et je
m'éloignai songeant aux vers de la ballade de Victor Hugo :
Il est des filles à Grenade,
Il en est à Séville aussi
Qui, pour la moindre sérénade,
A l'amour demandent merci...
Mais il n'en est pas de même en nos vieilles
cités flamandes.
Et c'est fort bien qu'il en soit ainsi, puisque ce jour de Sainte-Catherine
est la fête de l'innocence et de la chasteté.
***
A peine les derniers échos des aubades de Sainte-Catherine, se
sont-ils éteints, que d'autres chants retentissent, rythmés
par les marteaux sur les enclumes. Voici saint Eloi, puis, aussitôt
après sainte Barbe, jours de joyeux chômage et de bombance
pour tous les « noirs », ceux de la forge et de la mine.
Les « noirs » - eux-mêmes se plaisent à se
désigner ainsi - ce sont tous les ouvriers du fer : puddleurs
et mécaniciens, maréchaux ferrants, serruriers, cloutiers
et chaînetiers, tous ceux qui battent l'enclume et mettent en
oeuvre les métaux.
Or, le 1er décembre c'était autrefois, dans toute la France,
et c'est encore, dans beaucoup de cités industrielles, jour de
liesse pour les « noirs ». Les ateliers sont clos, les joyeuses
chansons succèdent aux sifflements haletants des machines et
au beuglement sourd des marteaux pilons.
Comme au temps jadis, les ouvriers du « stil de Monsieur Saint-Eloi
» fêtent leur patron.
Sans doute, fort peu de ces braves gens connaissent l'histoire du petit
orfèvre limousin qui, par son talent, devint maître des
monnaies du royaume, et, par sa sagesse, fut le conseiller de deux rois
de France. Ils ignorent peut-être qu'avant d'être évêque
de Noyon, ce travailleur habile fut un ministre intègre et généreux,
un ministre sur lequel les ministres de tous les temps pourraient prendre
exemple, et que le bon roi Dagobert, qui n'était pas si benêt
que le dit la légende, le tenait en estime très haute
et ne faisait rien sans le consulter.
Mais ce qu'ils savent bien, les « noirs » de nos usines,
c'est qu'Eloi fut un ouvrier comme eux, un ouvrier qui, parvenu aux
honneurs et à la richesse, ne rougit jamais de son origine, ne
cessa d'encourager les travailleurs et de soutenir le peuple, et montra
pour les pauvres une inépuisable charité.
Et c'est pour cela qu'en tout temps ils ont célébré
sa fête et que beaucoup d'entre eux la célèbrent
encore avec une véritable solennité.
La tradition de sainte Barbe n'est pas moins solidement ancrée
dans le monde des mineurs.
Quinze jours avant la fête, commence dans les mines une période
de travail acharné qu'on appelle la « quinzaine Sainte-Barbe
». On fait les « longues coupes », afin de gagner
double salaire et d'avoir la bourse bien garnie. Des ouvriers qui, temps
ordinaire, travaillent huit à neuf heures et gagnent 5 fr. 50
à 6 francs par jour, font, pendant cette période, des
journées de quatorze, quinze et seize heures qui leur rapportent
12, 14 et jusqu'à 17 francs.
Il s'agit de pouvoir faire bonne chère le jour de Sainte-Barbe.
Car le mineur, qu'une sotte légende entretenue par les fauteurs
de grèves, nous présente comme un misérable, hâve
et décharné, est, au contraire, un travailleur jovial,
un bon vivant qui ne laisse passer aucune occasion de réjouissances.
Sa patronne, sainte Barbe, il la fête sans débrider pendant
trois jours. Dès la veille, on danse dans les cabarets au son
de l'accordéon. Le jour de la fête, en cortège,
précédés des musiques des sociétés
houillères, les mineurs vont assister à la « messe
Sainte-Barbe ». Peu d'entre eux manquent à la cérémonie...
Ce n'est point que le mineur soit pieux de sa nature... Pas du tout
: il n'est ni croyant ni sceptique. Il est indifférent.
. Il n'a pas oublié les vieux cantiques naïfs en l'honneur
de la sainte patronne, les vieux cantiques qui ont bercé son
enfance.
Sainte Barbe que l'on révère
Dans les anciens calenderriers (sic)
Du feu garantis la barbe
La barbe des carbonniers.
Mais s'il les chante, ce sera sans la moindre
foi. Et ce n'est pas lui qui, dans un coup de grisou, penserait un seul
instant à invoquer le secours de sainte Barbe comme nos pêcheurs
bretons, dans la tempête, implorent la protection de sainte Anne-d'Auray.
Cependant le mineur va à la « messe Sainte-Barbe »
parce que c'est la tradition, parce que son grand-père, son père
y allaient et que s'il n'y allait pas, il lui semblerait manquer à
un devoir.
Mais la fête de Sainte-Barbe est surtout pour les ouvriers de
nos houillères l'occasion d'une réjouissance en famille.
La grande préoccupation est de faire bonne chère : le
mineur est gourmet. Demandez aux bourgeoises de Valenciennes : elle
vous diront que, quelques jours avant la fête, il n'est plus possible
d'obtenir sur le marché ou dans les magasins de comestibles une
seule pièce de volaille ou de gibier : ce sont les femmes des
mineurs d'Anzin qui raflent tout, et à n'importe quel prix.
Cette habitude de fêter sainte Barbe dans les centres miniers
et de s'y préparer par une besogne intensive est telle que le
Parlement lui-même a dû la respecter lorsqu'il a discuté
la réglementation du travail dans les mines.
En effet, dans la loi portant réduction à neuf heures,
puis successivement à huit heures et demie et à huit heures
de la durée de la journée dans les houillères,
loi qui est entrée en vigueur en 1906, il a prévu que
des dérogations temporaires pourraient être autorisées
« lorsqu'il y a accord entre les ouvriers et l'exploitant pour
le maintien de certains usages locaux. »
C'est la tradition de la « quinzaine Sainte-Barbe » qui
motiva cette disposition légale, tradition forte, vous le voyez,
puisque la loi s'incline devant elle, et tradition bienfaisante aussi
puisqu'elle apporte de la joie dans ce monde des rudes travailleurs
de la mine où la besogne ne va jamais sans fatigue et sans dangers.
***
Nous avons tous, en notre enfance, chanté cette chanson naïve
:
O grand saint Nicolas, patron des écoliers
Apportez-moi des noix, des fruits dans mes souliers.
C'est qu'autrefois, Saint Nicolas était
le grand distributeur de jouets et de friandises aux enfants sages.
Le père Noël l'a aujourd'hui supplanté un peu partout
dans cette fonction. Cependant, en certaines provinces, notamment en
Lorraine, saint Nicolas a gardé cette heureuse prérogative
d'apporter de la joie chez les petits. Mais si le bambin n'a pas été
sage, c'est alors le père Fouettard qui lui rend visite à
la place de Saint Nicolas, et se charge du cadeau, en mettant dans les
chaussures du petit désobéissant un paquet de verges,
dont l'effet moral est irrésistible.
Évêque de Myre en Lycie, au quatrième siècle,
et persécuté sous Dioclétien, saint Nicolas est
devenu le patron des jeunes gens, parce que la légende lui a
attribué un joli et touchant miracle. Il aurait ressuscité
trois enfants d'une pauvre veuve, qui avaient été attirés
dans un guet-apens et dépecés par une sorte d'ogre anthropophage.
A la saint Nicolas se tenait naguère( peut-être se tient-elle
encore ?) en la ville d'Argon, en Belgique une foire des plus curieuses.
Cette foire était célèbre surtout parce que les
intérêts qui s'y débattaient étaient des
intérêts conjugaux.
C'était là que les garçons et filles des campagnes
environnantes qui se connaissaient antérieurement, achevaient
la connaissance et commençaient les préparatifs du mariage,
accompagnés de leurs familles respectives.
C'était là aussi que naissaient les premiers échanges
de coups d'oeil entre ceux qui ne se connaissaient pas, là que
se fixaient les nouveaux choix.
Bref, c'était la foire de la présentation.
Les promis achetaient un saint Nicolas en pain d'épices, se faisaient
de petits cadeaux, batifolaient un brin, s'accordaient de menues privautés.
Et tout cela se terminait fort honnêtement chez M. le Maire.
Réjouissances familiales, joie des grands et des petits, toutes
ces fêtes d'hiver sont des fêtes essentiellement morales.
Puisse la tradition s'en perpétuer.
Ernest LAUT.
Le Petit Journal illustré
du 3 décembre 1911