LA CATASTROPHE DU VAUDELENAY


Descente des scaphandriers à la recherche des victimes

Ce n'est que plusieurs jours après l'épouvantable accident du Vaudelenay qu'il fut possible de faire explorer le fond de la rivière par les scaphandriers pour rechercher les corps des victimes.
On sait que sous le poids du train, l'unique pilier soutenant le tablier métallique du pont s'était écroulé, entraînant avec lui dans la rivière, les deux locomotives qui traînaient le convoi, les tenders, un wagon de première et deux wagons des troisième classe. Un autre wagon de troisième classe avait été entraîné, mais étant tombé près de la levée, il se renversa sur le côté et les voyageurs purent se hisser sur le toit. Après plusieurs heures d'attente et d'angoisse, ils purent être sauvés grâce au dévouement héroïque des soldats du 6e génie d'Angers.
La crue de la rivière ayant rendu le courant extrêmement violent, les opérations de sauvetage furent des plus difficiles et des plus dangereuses. Ce n'est que trois jours plus tard que, les eaux ayant baissé, on se décida à réclamer le secours des scaphandriers, et que ceux-ci, descendus dans la rivière qui charriait encore toutes sortes de débris, purent reconnaître enfin exactement l'endroit où gît l'épave tragique..

VARIÉTÉ

Les Ponts qui s'écroulent

Interventions diaboliques. - Histoire de quelques ponts tragiques. -- Un train qu'on n'a jamais revu. - Les Ponts-de-Cé et Montreuil-Bellay. - Le réseau maudit.

Au temps jadis, la construction d'un pont n'allait jamais sans l'accomplissement de certains rites traditionnels. Nos lointains aïeux avaient gardé, des temps du paganisme, la tradition des sacrifices expiatoires ; et, quand ils avaient construit un pont, pour obtenir des divinités mystérieuses de l'onde et du sol qu'elles assurâssent sa solidité, ils leurs sacrifiaient volontiers quelques animaux de basse-cour. Moyennant quoi, les dieux, satisfaits, permettaient aux hommes de passer sur le pont sans danger.
Le diable s'occupait beaucoup de la construction des ponts. Dans toutes les légendes relatives à nos anciens ponts, le Malin joue son rôle. Témoin la fameuse légende du Pont du Diable, trop connue pour être rapportée ici, et dans laquelle, comme chacun sait, le démon fut finalement victime de ses propres machinations.
M. Dupont-Ferrier, qui connaît mieux qu'homme au monde l'histoire de nos vieilles traditions populaires, observe qu'autrefois, en effet, les ponts qui s'écroulaient tombaient bien souvent par la faute du Malin.
« Chacun savait à Saint-Jean-de-Mont, rapporte-t-il, que saint Martin avait construit un pont pour relier la terre ferme à l'île d'Yeu ; un beau jour, un coup de pied du diable anéantit le pont dans la mer. A la pointe du Raz, c'était saint Guénolé qui avait jugé bon de jeter un pont jusqu'à l'île de Sein. Mais le saint aimait trop les âmes de cristal. Il imagina de faire son pont en belle glace, bien transparente. Le diable voulut le traverser et, tout aussitôt, la brûlure de ses pieds produisit son effet. Il enfonça ses sabots fourchus dans la glace qui fondit. L'arche se troua lamentablement et, à l'endroit où tomba Satan, tous les poissons, incontinent, se trouvèrent frits... »
Voilà de belles histoires qui n'auraient plus cours aujourd'hui. Quand un pont s'écroule, nous ne songeons plus à nous en prendre au démon. A surplus, le Malin peut-il se dispenser de ces besognes funestes : l'administration des Chemins de fer de l'État s'en charge bien pour lui.
La récente catastrophe du pont de Montreuil-Bellay, causée par son incoërcible incurie, évoque forcément le souvenir des accidents du même genre qui se produisirent au cours du siècle dernier, depuis l'époque de l'invention des chemins de fer. Ils sont plus nombreux qu'on ne le croit généralement.
L'écroulement d'un pont est une de ces catastrophes qui imposent à l'imagination des visions d'horreur tragique et qui impressionnent profondément l'âme populaire. C'est une de ces catastrophes dont on se souvient.
C'est ainsi que je me souviens, dans ma jeunesse, d'avoir entendu, à maintes reprises, des vieillards rappeler l'écroulement du pont d'Angers, événement qui s'était produit cependant plus d'un demi-siècle auparavant, mais dont chacun avait gardé le douloureux souvenir.
Il ne s'agissait pas d'ailleurs d'un pont de chemin de fer. Ce pont d'Angers était un pont suspendu. Il s'écroula, le 16 avril 1850, au passage d'un bataillon du 11e léger, qui se rendait par étapes en Algérie. Le bataillon, entraîné par la musique militaire, et composé de vieux soldats habitués à marcher ensemble en cadence, ne put rompre le pas, malgré le commandement qui en avait été fait. Le tablier du pont prit donc un mouvement oscillatoire accentué, bascula et se rompit en précipitant les infortunés soldats dans la rivière où beaucoup périrent, soit noyés, soit percés par les baïonnettes, qui étaient aux canons des fusils.
Parmi les écroulements de ponts de chemins de fer, il en est de non moins tragiques.
M. H. Gossin, dans son livre sur les chemins de fer, en cite deux qui se produisirent à peu près dans les mêmes conditions que la catastrophe récente du Vaudelenay.
Le premier eut pour théâtre les environs d'Antibes. Près de cette ville, se trouve le ruisseau de La Brague, qui, chaque hiver, au moment de la fonte des neiges, se transforme en torrent. Le chemin de fer traverse ce ruisseau sur un pont. Or, en raison du manque de cohésion du sol sur lequel reposaient les fondations de ce pont, on avait cru devoir, pour assurer la solidité, en multiplier les arches. Ce pont, qui n'avait que quatorze mètres de long, comptait quatre arches. De plus, il était précédé et suivi d'un remblai de deux kilomètres de long.
Cependant, la force du torrent était telle qu'en dépit de ces précautions, des affouillements se produisirent et entraînèrent la chute d'une pile du pont.
C'était le 5 janvier 1872. Il était six heure du soir quand l'accident eut lieu. Un train venant de Nice devait passer à Antibes quelques minutes plus tard. Le chef de gare de cette ville fit tout ce qu'il put pour l'arrêter. Il se porta au devant de lui avec tout son personnel armé de lanternes rouges. Mais la plaine était inondée jusqu'à quatre kilomètres du pont. « On eut beau, dit M. Gossin, entrer jusqu'aux épaules dans l'eau glacée et agiter les fanaux rouges, il fut impossible d'attirer à si grande distance, l'attention des agents du train. Celui-ci, arrivé au pont, s'abîma dans le torrent. Neuf wagons sur treize furent engloutis. »
Par bonheur, le train ne contenait qu'un petit nombre de voyageurs. On dut, à cette circonstance, de ne compter que huit morts et une dizaine de blessés. Chose inouïe après un tel plongeon, sept voyageurs sortirent sains et saufs de cette effroyable aventure.
Le 8 septembre de la même année, un accident pareil, et dû aux mêmes causes, se produisit, en Espagne, sur la ligne de Barcelone à Valence. Le torrent de Saint-Georges qui passe à Fraga, entre Tarragone et Tortosa, emporta une pile d'un pont du chemin de fer, et un train, arrivant quelques minutes après, fut précipité dans l'abîme d'une hauteur de huit mètres. Tour les wagons, sauf deux, dont la chaîne se rompit, tombèrent dans le torrent. On, compta seize morts et vingt-cinq blessés.

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Mais le pays où se produisit le plus grand nombre d'accidents de ce genre, c'est, comme bien vous pensez, l'Amérique. Dès les commencements de l'exploitation des chemins de fer aux États-Unis, plus d'un pont avait été construit sans que fussent prises les précautions nécessaires pour assurer sa solidité et sa résistance aux charges de plus en plus lourdes imposées par le développement du transit.
D'autre part. sur les grands fleuves d'Amérique, il fallait, tout en construisant des ponts pour les trains, se préoccuper de laisser également la voie libre aux bateaux de fort tonnage qui remontent ces fleuves assez profondément dans l'intérieur des terres.
C'est dans ce but qu'on construisit un grand nombre de ponts tournants. Mais il arriva que l'ouverture intempestive de ces ponts causa parfois les plus terribles catastrophes.
Telle, par exemple, celle qui se produisit dans la nuit du 27 au 28 juin 1864, sur la rivière Richelieu, entre Québec et Montréal, au Canada.
Un train spécial, parti de Québec et portant cinq cents émigrants européens, s'engagea sur le pont à un moment où celui-ci était ouvert pour le passage d'un train de bateaux. Malgré les signaux, le mécanicien ne s'arrêta pas, et le convoi fut précipité dans le gouffre d'une hauteur de quarante-cinq pieds. Il y eut près de cent morts et trois cent quatre-vingts blessés. Une vingtaine de personnes seulement échappèrent indemnes à la catastrophe. Le mécanicien qui l'avait causée, s'en tira sain et sauf.
En 1887, le pont de Forest-Hills, dans la banlieue de Boston, s'écroula au passage d'un train. Ce pont franchissait une route. Plusieurs voitures furent précipitées dans le vide. Il y eut vingt-six personnes tuées sur le coup et cent quinze blessées. Les victimes étaient, pour la plupart, des ouvriers et des demoiselles de magasin qui se rendaient à leur travail dans la grande ville voisine.
Une catastrophe particulièrement horrible, c'est celle qui eut lieu, en Amérique encore, sur le chemin de fer de Toleda-Victoria. and Western. Un train, chargé de 960 excursionnistes allant visiter les cataractes du Niagara, franchissait en pleine nuit un pont de bois, sur une petite rivière alors desséchée. En arrivant au pont, le mécanicien s'aperçut qu'il était en feu. En vain essaya-t-il de bloquer ses freins. Trop tard ! Le pont s'écroula et tout le convoi fut précipité dans le ravin.
Les flammes du pont qui éclairaient ce tableau sinistre ne tardèrent pas à se communiquer aux débris des wagons amoncelés, de sorte que les malheureux voyageurs qui n'étaient que blessés risquaient de périr carbonisés.
M. Gossin cite cet incident dramatique : Une famille, le père, la mère et l'enfant restaient pris sous les décombres. Quand, au matin, on arriva pour les secourir : « Ne vous occupez pas de moi, dit le père, sauvez ma femme ; quant à mon enfant, je crois qu'il est mort. » La mère fut retirée, mais des tronçons de bois brisé avaient pénétré dans sa poitrine et elle expira dès qu'on les eut arrachés ; l'enfant était mort ; le père avait les deux jambes brisées. « Je n'ai plus rien à faire dans cette vie et, avant qu'on eût pu l'en empêcher, il saisit son revolver et se fit sauter la cervelle.
Il y eut près de deux cents morts et autant de blessés. En ramassant les uns et les autres, on s'aperçut que tous avaient été dépouillés de leur argent, de leurs montres et de leurs bijoux. On trouva même des cadavres auxquels on avait coupé les doigts pour prendre les bagues. Et l'on apprit alors que c'était une bande de malfaiteurs qui avaient mis le feu au pont afin de provoquer la catastrophe et de pouvoir piller à leur aise les morts et les blessés.

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En Europe, le plus tragique accident qu'on ait eu à déplorer dans ce genre, est celui du pont de la Tay, survenu en Ecosse le 28 décembre 1879
Ce viaduc de la Tay se trouvait au delà de Dundee, presque à l'embouchure de la rivière. Il avait trois kilomètres de de long. Le jour où se produisit la catastrophe, une effroyable tempête soufflait sur la côte. Le train venant d'Édimbourg et se dirigeant vers Dundee contenait environ deux cents voyageurs. Il était 7 heures 1/2 du soir quand il aborda le viaduc.
L'employé de service, à l'entrée du pont, le vit passer devant lui et le suivit du regard comme il faisait chaque soir. Tout à coup, les feux de l'arrière disparurent à ses yeux. Inquiet, et ne recevant pas le signal qui devait lui annoncer l'entrée du train en gare de Dundee, l'homme prit une lanterne et s'engagea sur le pont. Malgré la pluie et le vent qui faisait rage, il suivit la voie, obligé de se cramponner au parapet pour n'être pas emporté. Tout à coup, le vide, apparut à quelques pas devant lui. Une partie du tablier du pont s'était écroulée, entraînant le train dans la rivière. L'homme n'avait entendu aucun bruit. Le fracas de l'ouragan avait couvert celui de la catastrophe. Quelques personnes placées sur la rive opposée, racontèrent qu'elles avaient vu comme une étoile filante tombant dans le fleuve. C'étaient les feux du train qui, décrivant une courbe pendant la chute, leur avaient donné cette impression.
Quant au train, enlizé dans la vase très épaisse, dans laquelle il pénétra comme un projectile, on n'en a jamais rien retrouvé. Ce fut la perte corps et biens dans toute son horreur.
Depuis lors, les deux accidents les plus graves de cette nature ont eu lieu chez nous, dans la même région, et sur le même réseau, celui de l'État.
Le 4 août 1907, par un beau dimanche, un train chargé de promeneurs qui s'en venaient d'Angers et des environs passer une journée à la campagne, dérailla sur le pont métallique qui traverse la Loire aux Ponts-de-Cé, à quelques centaines de mètres en amont des fameux ponts qui ont donné leur nom à la petite ville. Soudain, on entendit un terrible craquement. La locomotive tombait sur le tablier du pont et celui-ci, cédant sous le poids, s'effondrait. La machine, le tender, le fourgon et une voiture de 3e classe tombèrent dans le fleuve qui, à cet endroit, a une profondeur de trois à quatre mètres. La voiture de 3e classe était pleine de voyageurs, et cinquante malheureux se débattaient sous l'eau.
Quand on put leur porter secours, quand les riverains arrivèrent dans des barques à l'endroit où le wagon était submergé, il était trop tard : la mort avait fait son oeuvre. Sous l'action du courant, les cadavres, un à un, se détachaient de l'îlôt à peine visible formé par les débris du train et s'en allaient au fil de l'eau.
Après cette catastrophe, on eût pu croire que tous ces ponts du réseau de l'État, construits autrefois, au temps des locomotives légères, et pour un trafic infiniment moins important que celui d'à présent, seraient examinés, consolidés, refaits entièrement, même, s'il était nécessaire. On pouvait croire que la vigilance administrative s'exercerait pour empêcher le retour de pareille catastrophe.
Il n'en fut rien. Et l'affreux accident du pont de Montreuil-Bellay est une nouvelle conséquence d'une incurie que rien ne saurait excuser.
Et ce n'est pas tout. Après les Ponts-de-Cé, après le pont de Montreuil-Bellay, faudra-t-il s'attendre à d'autres catastrophes ? De toutes parts, on signale d'autres ponts des chemins de fer de l'État qui menacent ruine ou sont trop faibles pour supporter les charges excessives qu'on leur impose. L'anxiété règne chez toutes les personnes obligées de voyager sur ce réseau maudit.
Attendra-t-on que d'autres ponts s'effondrent, faudra-t-il encore le sacrifice d'autres vies humaines, pour qu'on décide enfin et les travaux et les sanctions également nécessaires ?...
Ernest LAUT.

 

Le Petit Journal illustré du 10 décembre 1911