LE DURBAR DE DELHI


Le Héraut demande les trois hurrahs traditionnels pour le Roi et la Reine

Le Durbar de Delhi a eu lieu le 12 décembre avec une grandiose solennité.
Dans l'immense plaine du durbar se pressait la foule pittoresque venue de tous les points de l'Inde.
Après que « 35 catégories différentes » de fonctionnaires et grands personnages hindous eurent prêté hommage, l'Empereur Roi et l'Impératrice-Reine se rendirent processionnellement au Pavillon Royal. Après d'éclatantes sonneries de trompettes, les Hérauts d'armes et les trompettes à cheval firent face au Pavillon Royal, et le Héraut Impérial lut en anglais la Proclamation annonçant le couronnement de Sa Majesté à Londres le 22 juin. Elle fut ensuite lue en Urdu. Nouvelles sonneries, les troupes présentèrent les armes, nouvelle salve de cent un coups de canon, « feu de joie » par les troupes à pied. Nouvelle sonnerie. Le Héraut leva alors son casque et demanda trois hurrahs pour leurs Majestés, le général commandant les troupes fit de même pour les soldats. Nouvelle sonnerie, et le Maître des Cérémonies déclara le Durbar terminé. Tous les cortèges s'en furent avec la même pompe.

VARIÉTÉ

Les Splendeurs de l'Inde

Le pays des merveilles.- Une grande civilisation .- Durbars de naguère et d'aujourd'hui. - Les éléphants.

L'lnde fut de tout temps le pays des merveilles. Dix siècles avant l'ère chrétienne, alors que notre pauvre Europe était encore plongée dans les ténèbres de la barbarie, ce pays jouissait déjà de tous les bienfaits d'une civilisation avancée. Six cents ans avant J.-C. cette civilisation avait même atteint son apogée, et le pays était en proie à cette décadence morale qu'amènent fatalement l'excès du bien-être et des richesses, et dont la plupart des nations européennes souffrent aujourd'hui. C'est même cet état avancé de la civilisation hindoue qui suscita la réforme plus morale que religieuse du Bouddhisme. Car le Bouddha était bien plutôt qu'un prophète, un moraliste préoccupé, non de créer une religion, mais de ramener les peuples de l'Inde à la simplicité des moeurs et à la vertu.
A l'époque où nos ancêtres vivaient dans des huttes et des cavernes, l'Inde comptait des villes immenses toutes peuplées de palais de marbre. Les hautes castes des Brahmanes et des Kshatryas, c'est-à-dire des prêtres et des guerriers, étaient éminemment polices ; la femme, loin d'être comme dans nombre de civilisations anciennes, réduite au rang d'esclave, était, au contraire, dans l'Inde antique, entourée de respect. La science et la poésie lui étaient également familières.
La peinture et la sculpture créaient des chefs-d'oeuvre ; quant à l'architecture, les ruines qui subsistent encore de ce lointain passé suffisent à en attester l'originalité, la richesse, la splendeur. La littérature avait produit déjà les plus somptueux poèmes qui soient sortis de l'imagination des hommes.
L'art du théâtre même était arrivé à un degré de perfection dont nous pouvons nous rendre compte, car d'anciennes pièces hindoues sont venues jusqu'à nous. Et ces drames, tels Sacountala ou le Chariot de Terre cuite sont des oeuvres d'une puissance comparable à celle des plus fameux chefs-d'oeuvre des littératures dramatiques de l'Europe.
Rousselet, dans son célèbre ouvrage sur l'Inde des Rajahs, a noté cette antériorité de la civilisation hindoue sur toutes les civilisations européennes, de même que l'ancienneté des familles royales qui occupent la plupart des trônes de l'Inde.
« Si l'on compare, dit-il, l'antiquité et l'illustre origine des dynasties qui ont régné ou qui règnent encore sur les différents royaumes du Rajesthan, avec les plus célèbres de l'Europe, il est aisé de voir que la supériorité sur ce point reste incontestablement aux Rajpouts. Déjà maîtres d'un immense empire dans les premiers siècles de notre ère, nous les voyons encore régner sur de vastes et riches contrées, au milieu de villes embellies de superbes monuments, dans le même temps où quelques peuplades incultes de l'occident élèvent leur premier souverain sur le pavois... »
Or, l'Inde a gardé à travers les siècles les traditions somptueuses de son antique civilisation. Rien n'a pu les abolir, ni l'invasion du mahométisme, ni la conquête européenne. L'Inde est restée aujourd'hui, comme aux temps qui précédèrent le Bouddhisme, le pays de toutes les magnificences et de toutes les splendeurs.

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Le Durbar qui vient de se tenir à Delhi en l'honneur du roi et de la reine d'Angleterre en est un éclatant témoignage.
Mais, me direz-vous, qu'est-ce qu'un durbar ?
Demandez-le à un de nos confrères, M. Chauvelot, qui a longuement voyagé dans l'Inde et assisté à quelques durbars.
Un Durbar hindou, dit-il, c'est mieux qu'une fête et encore beaucoup mieux qu'un gala. A vrai dire, le vocable hindoustani demeure intraduisible... comme intraduisible bien souvent l'ésotérisme des brahmanes et des bonzes bouddhiques !
» Le Durbar procède à la fois de la fête religieuse, de la fête militaire et de la fête mondaine. Le peuple est admis seulement aux deux premières. Et c'est pour lui l'occasion de grandes réjouissances : danses, spectacles dramatiques et surtout festins... le tout « aux frais de la princesse » quand le souverain est une Bégum, comme à Bhopal, ou bien « aux frais du prince quand le dispensateur de ces largesses est un nabab musulman, comme le Nizzam d'Hyderabad, ou un Maharajah hindou, comme S. A. Jagaiit Singh, à Kapurthala.
» Lorsque ces festivités sortent du cadre national au delà des frontières des États indépendants, lorsqu'elles deviennent impériales, -disons anglaises, - la « douloureuse » atteint un chiffre exorbitant, elle devient l'occasion de prodigalités ruineuses... Témoin le grand Durbar de Delhi, en 1903, qui coûta au gouvernement anglo-indien la somme de 200.000 livres sterling (cinq millions de francs) et à propos duquel le vice-roi d'alors, lord Curzon, qui faisait bien les choses, dépensa de sa cassette particulière la somme coquette de 15.000 livres (425.000 francs).
Et M. Chauvelot conclut :
» Ceci prouve que l'Inde d'aujourd'hui n'a pas démérité d'elle-même, et que toujours elle demeure la terre, peut-être unique, des splendeurs, des ruissellements et des éblouissements... »
Le premier grand durbar impérial qui eut lieu dans l'Inde se tint à Agra, en l866. .
Auparavant, les représentants anglais de la Compagnie des Indes avaient à diverses époques présidé des Durbars où s'étaient trouvés réunis un certain nombre de rois hindous alliés ou vassaux de l'honorable compagnie, mais en 1866, le vice de l'Inde, qui était alors sir John Lawrence avait pour mission de représenter non plus une compagnie de marchands anglais, mais la reine Victoria, qui portait depuis 1858 le titre d'impératrice des Indes.
En 1857, une terrible révolte avait bouleversé l'Inde. L'Angleterre l'avait vaincue.. Neuf années de calme et de prospérité venaient de s'écouler, pendant lesquelles la puissance anglaise s'était affermie. Vingt-six princes souverains et un très grand nombre de feudataires puissants avaient répondu à l'appel du vice-roi. Un seul refusa d'assister au durbar. C'était le Maha Raina d'Oudeypour. Lui dont les ancêtres n'avaient jamais courbé la tête devant un vainqueur, lui qui portait parmi ses innombrables titres celui de « Soleil des Hindous » devait-il sacrifier l'honneur de vingt siècles devant l'orgueil britannique ? Pouvait-il venir se mettre aux pieds, d'un Anglais ?
On n'osa pas insister pour obtenir sa présence. Mais à l'occasion du durbar, devaient être distribués aux principaux souverains le grand cordon d'un ordre : l'Étoile de l'Inde. On ne pouvait oublier le Maha Rana, et, puisqu'il ne venait pas, on lui envoya le sien. Nouveau refus.
- Mes ancêtres, répondit l'orgueilleux rajah, n'ont jamais porté d'emblème de servitude.
Et il renvoya le grand cordon à Agra.
Eh bien, l'Angleterre ne fit pas d'éclat. Elle est patiente et confiante en ça force. Avec raison. Aujourd'hui tous les princes hindous ont accepté sa suprématie, et c'est avec enthousiasme qu'ils se précipitent à toutes les manifestations en l'honneur de la puissance anglaise.
Au second grand durbar impérial qui se tint à Delhi en 1877, tous étaient là.
« Jamais peut-être, écrivait alors un journaliste français qui assista à ces fêtes, jamais , peut-être, l'auguste capitale de l'Hindoustan n'avait vu pareille affluence de maharajahs, rajahs, maharanas, ranas, maharaos et nawabs, pas même, dit-on, sous les règnes des illustres empereurs Chah Djahan, Aureng Zeb et Djahan Ghir. Tous les princes alliés et vassaux à divers degrés de la Grande-Bretagne dans la péninsule hindoue, jouissant encore d'une certaine indépendance, avaient répondu à l'appel du vice-roi, sauf deux ou trois petits chefs dont l'absence équivalait sans doute à une disgrâce, et les royaumes conquis et cédés étaient représentés par leurs gouverneurs anglais, plus puissants que bien des rois dans le reste du monde..»
Cette fois le Maha Rana d'Oudeypour était venu sans se faire prier. En l'espace de onze ans, l'habile diplomatie anglaise avait triomphé de son orgueil et de ses scrupules, et le « Soleil des. Hindous » avait pâli devant la puissance britannique.
A côté de lui, à côté du roi de Cachemire, du maharajah Scindia de Gwalior, du gaïcovar de Baroda, de la Bégum de Bhopal, des rois d'Indore, de Mysore, de Djaïpour, etc., on voyait le riche nizzam du Deccan, roi de Haïderabad, qui, deux années auparavant, malgré les efforts des agents politiques anglais, n'avait même pas voulu se déranger pour aller saluer le prince de Galles, lors du voyage que le futur Édouard VII avait fait dans les Indes.
On peut juger par là de l'habileté avec laquelle la politique anglaise sut de tout temps poursuivre son oeuvre en ce pays des Indes.

***
On se rappelle ce que fut le dernier grand durbar, celui du 5 janvier 1903, pour la proclamation d'Édouard VII, empereur des Indes. Dans la plaine de Delhi, cent mille tentes avaient été dressées ; elles abritaient trois cent mille hommes, venus de tous les points de l'immense empire.
Six cent trente rajahs, défilèrent devant le vice-roi lord Courson et le duc de Connaught qui représentait le roi d'Angleterre. On vit passer des rois couverts d'or et de pierreries, comme des souverains de légende. Le Marajah d'Alwar parut dans sa voiture toute ornée de sculptures d'argent, traînée par quatre éléphants dont les défenses d'ivoire étaient plombées d'or massif. Le marajah de Patiala conduisait lui-même son char d'or dont les portières sont incrustées de dessins de pierreries. Le maharajah de Kishangara était précédé de sa meute de faucons apprivoisés, derrière lesquels quatre hommes portaient la trompette de ses aïeux, une immense trompe d'argent de trois mètres de long, dont le son, dit la légende, égale en puissance le bruit du tonnerre. Le marajah de Karauli vint dans sa voiture traînée par des dromadaires aux cous cerclés de topazes. Le marajah de Baroda se présenta dans un palanquin d'ivoire porté par vingt femmes couvertes d'améthystes.
Et l'on vit dans le cortège, mille autres splendeurs du même genre.
Une ligne immense d'éléphants, fermait la plaine de Delhi. Quand apparurent le duc et la duchesse de Connaught sur le terrain du Durbar, les hérauts firent un signe de leurs bâtons, et la muraille d'éléphants s'écroula d'un seul coup. Toutes les bêtes étaient tombées à genoux.
Ce jour-là les représentants des souverains anglais montèrent sur des éléphants « Le vice-roi et lady Curzon, suivant ce que rapporte un de nos confrères qui assista à cette fête merveilleuse, prirent place sur une bête énorme, célèbre dans toutes l'Inde et qui appartenait au rajah de Bénarès . On l'appelait Luchman Prosad. Le duc et la duchesse de Connaught furent placés sur le seul rival connu de Luchman Prosad, Mula Bux, appartenant au rajah de Djaïpour, Puis les souverains de l'Inde, également montés sur leurs éléphants, firent la haie. Quand les deux couples anglais furent engagés entre ces remparts vivants, les hérauts firent un nouveau signe. Et les grands éléphants saluèrent. Ils saluèrent en barrissant et en rejetant leurs trompes en l'air.
» Puis la double muraille se referma. s'ébranla, et ce fut un défilé comme on n'en avait peut-être pas vu depuis le temps du Grand Mogol.
» Chacune des énormes bêtes qui, marchant par couples, portaient avec lenteur les souverains de l'Inde était couverte jusqu'à terre de soies précieuses. Ces étoffes rutilaient de pierreries ou de broderies d'or. Les défenses étaient ornées d'anneaux d'or et émaillées en toutes couleurs. Sur son front puissant chaque éléphant portait une énorme plaque d'argent travaillé. De longues chaînes de métaux précieux. ou de gemmes, pendaient de ses oreilles. Des cloches d'église sonnaient à son cou. Sur son dos, il portait un howdah ou vaste siège d'or et d'argent, quelque chose comme un trône qui marche où le rajah, ruisselant de diamants, se trouvait assis.»
Ce dut être un spectacle d'une prodigieuse grandeur.
Or, ce spectacle ne s'est pas renouvelé cette fois et ne se renouvellera plus, paraît-il. On a enlevé au durbar cet attrait en exilant désormais les éléphants.
Dès que la population hindoue apprit qu'on avait décidé cette suppression, elle manifesta tout haut son émotion et un vif mécontentement. Elle tenait en effet à la tradition fastueuse et à la collaboration des éléphants. L'autorité anglaise jugea donc utile de lui donner de bonnes raisons pour la calmer, et elle chargea de ce soin un écrivain hindou.
Voici l'explication donnée par lui :
« Une procession d'éléphants est chose des anciens temps, d'une époque où l'on attachait peu de prix à la vie humaine.
» Aux jours d'autrefois, les rajahs employaient des brahmanes pour conduire leurs éléphants. Seuls, le sacrés brahmanes semblaient dignes de s'asseoir en tournant le dos aux rois et aux chefs. Mais, maintenant, la coutume de monter sur les éléphants a presque complètement disparu. Il serait donc très difficile pour l'empereur-roi de découvrir un saint évêque, entièrement versé dans l'art de manier un éléphant et qui, d'après l'étiquette d'Orient, aurait, seul, le droit de tourner le dos à Sa Majesté Impériale.
» De plus, l'éléphant est une bête sur laquelle on ne peut point compter.. Une foule nombreuse, le fracas des canons, ou un subit accès de colère lui font perdre la tête, qui constituerait un grand péril pour des milliers de vies humaines. Aussi notre bon et gracieux souverain a-t-il agi très sagement en décidant de ne pas recourir à un animal aussi dangereux. Une telle décision de sa part trouve l'intérêt et toute la sollicitude qu'il porte aux vies de ses fidèles sujets. »
Les Hindous ne pouvaient que se rendre à d'aussi bonnes raisons. Puisque c'est dans leur intérêt qu'on a pris le parti de supprimer les éléphants du durbar, ils ne peuvent qu'en remercier leur gracieux souverain. Mais il paraît qu'ils eussent souhaité qu'on leur marquât un peu moins de sollicitude et qu'on leur rendit leurs éléphants.
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 24 Décembre 1911