AU SALON D'AVIATION

La foule devant l'aéroplane du
« Petit Journal »
Ce n'est pas aux lecteurs du Petit Journal
qu'il faut rappeler le magnifique exploit, accompli en septembre dernier,
par notre collaborateur René Lebaut et le sapeur Brégi.
Débarqués à Casablanca, sur la côte atlantique
du Maroc, ils montèrent le merveilleux aéroplane construit
par l'ingénieur Bréguet et prirent leur vol vers Fez.
Ils suivirent d'abord la côte jusqu'à Rabat, puis, de ce
point, ils s'élancèrent hardiment au-dessus de ce pays
encore à demi-hostile. En route, ils essuyèrent des coups
de feu tirés par des Marocains. Au-dessus de Méquinès,
ils faillirent, par suite du manque de carburant, tomber de 1.500 mètres
d'altitude. Ils parvinrent enfin dans la capitale de Moulay Hafid et
furent salués par la colonie européenne, enthousiasmée
de l'audace des deux hardis pilotes.
C'était la première fois qu'un aéroplane volait
au-dessus de ce pays qui, demain, sera français. Après
avoir été à la peine, il est bien juste que ce
splendide appareil soit à l'honneur et la foule se presse, au
salon de l'aviation, pour l'admirer.
VARIÉTÉ
LA GRISETTE
Une statue. - La Grisette, son panégyriste,
son peintre, son poète, son romancier. - L'ouvrière parisienne
aux temps romantiques. - Comment une midinette devint vingt fois millionnaire.
On vient d'élever à Paris une
statue à la Grisette. C'était une jolie statue du sculpteur
Jean Descomps qui se morfondait, depuis longtemps déjà,
dans un quelconque dépôt de marbres. Un beau jour un conseiller
municipal d'un quartier populeux la vit. Elle lui plut ; il la demanda
pour son quartier. On la lui accorda.
Et la Grisette se dresse aujourd'hui à l'angle du boulevard Richard-Lenoir
et du Faubourg du Temple. Les gentilles ouvriéres qui, chaque
matin, descendent des hauteurs de Belleville vers le centre de Paris
peuvent la saluer au passage.
On a mis là cette statue sans tambour ni trompette, sans inauguration,
sans ministre, sans musique, sans discours, il paraît que l'éloquence
ministérielle ne pouvait décemment célébrer
la Grisette.
Et pourquoi donc, bon Dieu ? En quoi la Grisette n'en est-elle pas digne
?... Les ministres ne feraient-ils pas mieux de louanger la petite ouvrière
qui travaille pour gagner sa vie, plutôt que d'exalter trop souvent
les vagues mémoires de tous ces politiciens d'arrondissement
auxquels on consacre si abusivement le bronze et le marbre dès
qu'ils sont décédés !
Pauvre Grisette ! on l'a mise là, à son coin de rue, sans
un mot de bienvenue. Suppléons donc à l'indifférence
des orateurs officiels, et faisons ici l'éloge de la Grisette.
D'abord d'où vient ce mot « Grisette ? »
La grisette était autrefois une étoffe légère
faite ordinairement d'un mélange de soie, de laine, de fil, de
poil ou de coton. On l'employait pour les vêtements des femmes
du peuple. C'est donc l'étoffe qui a donné son nom à
celles qui la portaient.
Dans le principe, la grisette, comme l'indique son nom, était
uniformément grise, mais, par la suite, on en fit de toutes couleurs
et de toutes façons.
Dès le XVIIe siècle les jolies filles du peuple s'habillaient
de grisette et étaient déjà désignées
sous ce nom. On trouve ces vers dans un vaudeville de Dancourt :
De jeunes fillettes,
Aimables, bien faites
Autant que vous l'êtes,
Font dans leurs grisettes
Bien plus de fracas
Que de vieux appas
En or de ducats.
Et La Fontaine déclare que :
Sous les cotillons des grisettes
Peut loger autant de beauté
Que sous les jupes des coquettes.
Notre grand fabuliste semble d'ailleurs avoir
grande estime pour la Grisette, car, ailleurs, il dit encore :
Une grisette est un trésor.
L'ouvrière jeune, pimpante et jolie,
la petite ouvrière insouciante et rieuse, fut de tout temps l'un
des charmes de la rue parisienne.
Filles des modes de jadis; grisettes de naguère
; midinettes d'aujourd'hui, appelez les comme il vous
plaira ; Manette ou Manon, Mimi-Pinson, Musette ou Jenny l'ouvrière,
Louise ou Florine, sont les petits démons familiers de notre
capitale.
Le XVIIIe siècle qui n'aima pas moins les grâces naïves
que les élégances apprêtées, raffola des
petites modistes en casaquin autant que des belles dames en paniers.
C'était la joie des désoeuvrés de muser par les
rues où se trouvaient les boutiques des marchandes de modes et
de jeter à travers les vitrages des yeux indiscrets sur les petites
modistes assises dans un comptoir à la file l'une de l'autre.
Écoutez leur historien :
« Elles arrangent ces pompons, ces « colifichets, ces galants
trophées que la mode enfante et varie... Vous les regardez librement
et elles vous regardent de même...
« Ces filles, enchaînées au comptoir, l'aiguille
à la main, jettent incessamment l'oeil dans la rue. Aucun passant
ne leur échappe. La place du comptoir voisine de la rue est toujours
recherchée comme la plus favorable, parce que les brigades d'hommes
qui passent offrent toujours le coup d'oeil d'un hommage... »
Des « filles des modes » ont conquis le coeur de plus d'un
poète en renom, de plus d'un galant abbé, voire de plus
d'un gentilhomme.
« Elles vont le matin aux toilettes avec des pompons dans leurs
corbeilles. Il faut parer le front des belles, leurs rivales ; il faut
qu'elles fassent taire la secrète jalousie de leur sexe, et que,
par état, elles embellissent toutes celles qui les paient et
qui les traitent avec hauteur. Quelquefois le minois est si joli, que
le front altier de la riche dame en est effacé. La petite marchande
en robe simple se trouve à une toilette dont elle n'a pas besoin
; ses appas triomphent et effacent tout l'art d'une coquette. Le courtisan
de la grande dame devient tout à coup infidèle ; il ne
lorgne plus, dans le coin du miroir, que la bouche fraîche et
les joues vermeilles de la petite qui n'a ni suisse, ni aïeux...
»
Brunes piquantes, ou blondes sans fadeur, l'oeil bien ouvert, le nez
bien tiré, les dents du plus bel émail du monde, qu'il
faisait beau les voir dans leurs ajustements du dimanche, vêtues
de zinzolin, coiffées d'un cabriolet charmant avec un fichu de
gaze, un collier de cailloux du Médoc et une paire de mitaines
de soie à jour ornées de bracelets à boucles pour
les retenir au bras.
Dans cet équipage, leurs amis les menaient aux boulevards tout
comme les grandes dames, boire du lait à la ferme de la Grange-Batelière,
danser aux Porcherons, parfois même plus loin, jusqu'à
Passy, jusqu'à Chaillot ou bien encore tout là-haut, à
Montmartre, où l'on dégustait la piquette du crû
en regardant tourner les moulins.
Jules Jantin, qui connut le beau temps des Grisettes, parle de cette
mince étoffe de bure qui leur donna son nom... Pauvre robe de
grisette !... La Mimi-Pinson de Musset n'en avait qu'une, et encore
la mettait-elle en gage pour porter des médicaments et des friandises
à son amie Rougette malade.
« Sortez le matin, par un beau jour qui commence, disait Janin,
et regardez autour de vous : quelle est la première femme éveillée
dans ce riche Paris qui dort encore : c'est la grisette ! Elle se lève
un instant après le jour, et, tout de suite, la voilà
qui se fait belle pour toute la journée. Son ablution de chaque
jour est complète ; ses beaux cheveux sont peignés de
fond en comble ; ses vêtements son reluisants de propreté,
je le crois bien ma foi ! c'est elle-même qui les a faits, elle-même
qui les a blanchis ! En même temps elle pare aussi la mansarde
qu'elle habite ; elle met en ordre le pauvre rien qu'elle possède;
elle décore sa misère comme d'autres femmes ne sauraient
pas décorer leur opulence.
« Ceci fait, elle jette un dernier regard sur son miroir, et,
quand elle s'est bien assurée qu'elle est aussi jolie aujourd'hui
qu'elle l'était hier, elle s'en va à son travail...
« En effet, et voilà ce qu'elles ont de touchant et de
respectable : qui dit une grisette, dit, en même temps, un petit
être charmant et content de peu, qui produit et qui travaille
; une grisette oisive n'est pas dans la nature des grisettes : elle
devient alors tout autre chose ; elle sort tout à fait de cet
honnête département des grisettes ; une fois oisive, elle
franchit la faible limite qui la sépare du vice parisien...
« Mais cependant, puisqu'elle travaille, quel est donc le travail
de la grisette ? Il serait bien plus simple de dire tout de suite quel
n'est pas son travail, car qui dit une grisette dit une fille bonne
à tout, qui sait tout, qui peut tout. Une légion de fourmis
travailleuses suffit à produire des montagnes ; eh bien ! la
grisette est comme la fourmi. Les grisettes de Paris, ces petits êtres
fluets, actifs et pauvres, Dieu le sait ! opèrent autant de prodiges
que des armées. Entre leurs mains industrieuses se façonnent
sans fin et sans cesse la gaze, la soie, le velours et la toile.
« A toutes ces choses informes, elles donnent la vie, elles donnent
la grâce, l'éclat ; elles les créent pour ainsi
dire et, ainsi créées, elles les jettent dans toute l'Europe
; et croyez-moi, cette innocente et continuelle conquête à
la pointe de l'aiguille est plus durable mille fois que toutes nos conquêtes
à la pointe de l'épée... »
Le portrait de nos jolies Midinettes n'a varié à aucune
époque ?... Regardez-les passer le matin, alertes et vives, lorsque,
des quartiers excentriques, elles descendent vers la rue de la Paix
; écoutez-les, à midi, lorsqu'elles vont, babillant, faire
leur tour de boulevard avant de regagner l'atelier ; suivez-les, le
soir, quand elles rentrent au logis, à peine lasses d'une journée
de travail. Elles répandent autour d'elles un parfum de jeunesse
et de bonne humeur...
***
La grisette, vous le voyez, a eu son panégyriste. Elle a eu aussi
ses peintres. Gavarni, Daumier, Henri Monnier l'ont célébrée
par leur crayon ou leur pinceau.
Elle a eu son poète. Et quel poète ! Le plus éternel
des poètes. Musset a immortalisé Mimi Pinson, cette blonde
qui n'avait qu'une robe et qu'un bonnet. Il l'a dorée malgré
la simplicité de sa mise ; il a chanté sa grâce
et sa beauté ; son honnêteté et son courage.
Mimi Pinson peut rester fille
Si Dieu le veut, c'est dans son droit.
Elle aura, toujours son aiguille
Landerinette !
Au bout du doigt.
Pour entreprendre sa conquête.
Ce n'est pas tout qu'un beau garçon :
Faut Être honnête ;
Car il n'est pas loin de sa tête
Le bonnet de Mimi Pinson.
La grisette a eu aussi son romancier. Paul de
Kock a décrit dans vingt volumes sa vie, ses moeurs, son goût
des simples plaisirs.
« Des grisettes, dit-il, il y en a de jolies, de drôles,
de piquantes, d'étourdies, de sentimentales, d'honnêtes,
de sages même. Et pourquoi pas ? Molière dit : Où
la vertu va-t-elle se nicher ! Mais il faut bien qu'elle se réfugie
quelque part : elle est moins rare dans les mansardes que dans les boudoirs.
Quand on n'a que cela pour tout trésor, on tient à la
conserver... »
Et le romancier nous décrit une chambre de grisette, «
séjour curieux et piquant pour un observateur. »
« Figurez-vous une petite chambre ornée d'un papier à
treize sous le rouleau ; point de rideaux à la fenêtre,
mais une corde tendue devant, et toujours un jupon ou une chemise qui
sèche, avec accompagnement de paires de bas... »
Une couchette, quelquefois un lit de sangle, une petite table de noyer,
parfois une commode, deux chaises ; sur la cheminée tout un méli-mélo
d'objets divers ; mais toujours les deux carafes bleues remplies de
fleurs ; elles ne tiennent pas aux plus rares ; pourvu qu'elles aient
de la giroflée et du réséda, elles sont satisfaites,
elles en fourrent des paquets dans leurs carafes ; il faut que cela
dure toute la semaine et que cela sente bon quand même... »
Tel est le logis d'une grisette au temps de Paul de Kock.
« Et ne croyez pas, ajoute notre romancier, qu'une chambre si
pauvrement garnie soit un triste séjour : le matin on y chante
dès qu'on a les yeux ouverts... »
Et puis une fois habillée, la grisette se sauve en fredonnant
un couplet du dernier vaudeville du Gymnase - Le Gymnase jouait des
vaudevilles en ce temps-là. - Elle s'en va à son magasin
en marchant sur la pointe du pied, et en riant au nez des passants dont
la figure lui paraît comique. La grisette, assure Paul de Kock,
est essentiellement moqueuse, ce qui ne l'empêche pas d'être
compatissante, généreuse ; elle donnera son déjeuner
et tout ce qu'elle a dans sa poche à une pauvre femme qui viendra
lui dire qu'elle n'a pas de pain à donner à ses enfants
; et, pendant toute la semaine, au lieu de croquer du chocolat, elle
déjeunera d'une flûte et d'un verre d'eau. Mais elle n'en
sera pas plus triste et surtout pas plus vaine. Ce qu'elle oublie le
plus vite, c'est le bien qu'elle a fait...
Et vous voyez par là que nos gentilles midinettes d'aujourd'hui
sont les dignes descendantes des grisettes de naguère.
Le dimanche, c'était le grand jour pour les grisettes de ces
temps romantiques.
Elles allaient au bois de Romainville ou à quelque bal intra
ou extra muros, rarement à Tivoli - c'était trop luxueux
pour elles, mais bien plutôt à l'Élysée
Montmartre, à l'Ermitage et aux Montagnes françaises,
entre la barrière des Trois Couronnes et celle de Belleville.
Là, on tricotait des jambes toute la soirée ; après
on rentrait au logis et l'on s'endormait en rêvant de cachemires
et de falbalas.
***
L'histoire de la Grisette n'aurait pas que des pages de grâce
discrète ; elle serait très variée et aurait même
sa page héroïque.
En l'an 1799 il y avait à Toulouse une petite grisette blonde
comme Mimi Pinson et jolie comme elle. Cette grisette s'appelait Palmyre
et travaillait chez Mme Fourès une modiste de la ville.
Or, la modiste avait pour neveu un beau capitaine qui s'éprit
de Palmyre et l'épousa.
Mais voilà que fut décidée la campagne d'Égypte.
Le capitaine fut désigné pour partir. Palmyre qui l'aimait
passionnément ne voulut pas le quitter. Elle se déguisa
en hussard et le suivit pendant une partie de la campagne.
On assure même que le général en chef Bonaparte,
l'ayant vue dans ce costume, la trouva charmante et en devint éperdument
amoureux.
Parmi les grisettes célèbres, il ne faudrait pas oublier
cette fameuse Mlle Bertin, dont je vous contais récemment l'histoire
ici même.
Rose Bertin avait été grisette chez Mme Pagelle, rue de
Richelieu à l'enseigne du Trait Galant, avant de devenir
la modiste de Marie Antoinette, et, comme on l'appelait alors, «
le ministre des modes ».
L'autre jour enfin, un journal rapportait une histoire de grisette qui
est un vrai conte des Mille et une Nuits.
La midinette dont il s'agit s'appelle Mlle Aline - Ninine pour ses compagnes
d'atelier.
Elle était naguère employée chez une modiste de
la rue de la Paix. Or, un jour, vint chez cette modiste, une jeune Américaine
richissime qui voulait acheter des chapeaux. Ninine fut chargée
de guider son choix. L'Américaine la trouva charmante et la pria
de venir elle-même lui apporter à son hôtel les chapeaux
choisis. Ninine s'y rendit ; les jeunes filles causèrent. Bien
que de conditions différentes, elles se découvrirent les
mêmes goûts et les mêmes sentiments.
L'Américaine était atteinte d'une maladie grave ! elle
était tuberculeuse. C'était pour la distraire que son
père l'avait amenée à Paris. Cependant, elle ne
voulait voir personne ; seule Aline avait su conquérir son amitié.
Quand elle dut regagner l'Amérique, elle supplia sa nouvelle
amie de partir avec elle. Aline y consentit. Elle aussi s'était
attachée profondément à la Jeune malade. Lorsque
celle-ci, vaincue par le mal, dut s'aliter, Aline la soigna avec un
dévouement admirable ; et jusqu'au dernier jour elle ne quitta
pas son chevet.
Le père de la jeune fille adorait son enfant ; il ne lui survécut
que peu de temps. Mais, avant de mourir, et en souvenir du dévouement
d'Aline et de l'amitié que sa fille avait pour elle, il lui laissa
par testament toute sa fortune : dix-neuf millions et d'immenses propriétés
en Floride.
Et voilà l'histoire de Ninine, l'heureuse midinette, devenue
plus de vingt fois millionnaire par le fait de sa bonne grâce
et de son bon coeur.
Ernest Laut.