Une curieuse tradition du 1er janvier dans les théâtres parisiens


LE BAISER DU POMPIER
Il y a dans le monde des comédiennes une tradition qui se transmet d'âge en âge : c'est que pour avoir de beaux rôles et du succès, il faut absolument embrasser un pompier dans la première minute de l'année nouvelle.
Aussi, ces soirs-là, nos braves pompiers de service arrivent sur la scène frétillants et bien astiqués. Leur casque brille, leur moustache se rebiffe. Et je ne sais quelle majesté en leur aspect martial laisse paraître qu'ils se sentent pour un jour les mystérieux intermédiaires de la Destinée.
De ces jolis baisers de comédienne qui effleurent à minuit leurs joues bien rasées, les pompiers de Paris gardent peut-être quelque trouble ; des feux s'allument qu'ils ne sauraient éteindre... Mais tout de même ils ne donneraient pas leur soirée pour deux galons...

VARIÉTÉ

Propos du jour de l'An

Les étrennes à travers les âges.-- Comment on coule le plomb. - Joyeusetés du jour de l'an. - Les visites à fond de train. -
Présages de bonheur pour l'année nouvelle.

Les habitudes et les traditions dont chacun se plaint sont généralement celles qui se perpétuent et demeurent vivaces en dépit des récriminations.
C'est ainsi que, depuis des siècles, on peste de donner des étrennes et l'on continue plus que jamais à en donner tout en pestant.
Car la manie des étrennes est vieille comme le monde. Tout au moins remonte-t-elle aux premiers siècles de l'histoire de Rome.
Il est vrai qu'en ce temps-là les cadeaux n'étaient pas ruineux et se donnaient uniquement au souverain.
Ils consistaient, en effet, en bouquets de verveine cueillis dans certains bois sacrés et que l'on envoyait au roi en signe de bon augure pour la nouvelle année.
Puis, au fur et à mesure que se développait la civilisation et que le luxe remplaçait l'heureuse simplicité, des premiers âges, les Romains se montrèrent plus magnifiques en leurs présents. Sous les empereurs, l'usage de donner des étrennes était devenu général. Le jour des calendes de janvier et les cinq ou six jours qui suivaient, le peuple se pressait au palais et portait ses présents au maître. Ces cadeaux consistaient en pièces de monnaie, en médailles et en bijoux. On conte que Caligula, qui n'avait nulle confiance dans ses serviteurs, se tenait ce jour-là à l'entrée de son palais et recevait de ses propres mains les étrennes de ses sujets.
C'est comme ça qu'on fait les bonnes maisons.
Le christianisme, proscrivant tous les usages de Rome, voulut interdire les fêtes des calendes de janvier ; il prononça en vain l'anathème contre ceux qui continuaient à les célébrer, déclara « diaboliques » les cadeaux qu'on échangeait à cette occasion... Rien n'y fit : les étrennes résistèrent à l'excommunication.
On n'eut d'autre ressource que de substituer des fêtes chrétiennes aux réjouissances païennes. Jusqu'au milieu du XVIe siècle, l'année eut pour point de départ la fête de Pâques. Ce fut le véritable jour de l'An, où l'on échangeait souhaits et présents.
L'usage des étrennes ne fit que se répandre plus encore quand on revint, pour le début de l'année à la date du 1er janvier. Sous Louis XIV, c'était à la cour une habitude générale. Ce fut pis encore sous Louis XV, époque prodigue entre toutes.
Déjà, en ce temps-là, on ne se contentait pas d'échanger des petits cadeaux entre amis et gens de même condition, on donnait des étrennes à tous les officieux qui venaient comme de nos jours tendre la main au logis des bourgeois.
Depuis que, sur l'initiative de Piarron de Chamousset, la petite poste de Paris avait été créée, messieurs les facteurs ne manquaient pas, chaque premier de l'an, d'entrer dans les maisons et, de réclamer leur petit pourboire
Comme ils le font encore aujourd'hui, ils offraient à la clientèle un joli calendrier sur lequel étaient imprimés ces vers :

Recevez ce petit présent,
C'est l'étrenne du sentiment.
Comptez toujours sur un facteur
Pour vous plein de zèle et d'ardeur,
Et n'oubliez pas le commis
De la p'tit' poste de Paris.

Comment n'eût-on pas donné un bon pourboire à des gens qui vous offraient de façon si gracieuse « l'étrenne du sentiment »?
Cependant, à l'aurore de la Révolution, la mode des étrennes eut à subir un rude assaut.
La constituante, sur la proposition de Lebrun, qui s'était élevée contre les « désordres qui se renouvellent an premier janvier dans diverses administrations, à l'occasion des étrennes », élabora un projet de loi contre les employés qui en demandaient.
Ce projet décrétait :
« Il ne sera permis à aucun agent de l'administration, ni à aucun de ceux qui, en chef ou en sous-ordre, exercent quelque fonction publique, de rien recevoir à titre d'étrennes, gratifications, vin de ville, ou sous quelque autre dénomination que ce soit, des compagnies, administrations de province, villes, communautés, corporations ou particuliers, sous peine de concussion. »
Louis XVI approuva ce projet par lettres patentes du 29 novembre 1789. Ça n'empêcha personne de donner ou de recevoir des étrennes.
En 1793, un autre édit, de la Convention, cette fois, supprimait les étrennes. Autant en emporta le vent. La Révolution, qui avait eu raison de toutes les pratiques de l'ancien régime, ne put vaincre celle-là.
Depuis lors, l'usage des étrennes s'est généralisé, a gagné toutes les classes de la société ; il a résisté à tous les cataclysmes, s'est perpétué à travers les circonstances les plus tragiques.
En 1709, pendant l'année du grand hiver, alors qu'à Paris le combustible manquait, les Parisiens s'étaient offerts, en guise d'étrennes, de petits fagots.
En 1871, pendant le siège de Paris, alors que les Prussiens jetaient les premières bombes sur la cité étroitement investie, les Parisiens ne manquèrent pas encore de s'envoyer des étrennes utiles. On s'offrit des petits pains blancs, des pigeons, des volailles, des oeufs ( ils ne coûtaient pas moins de 2 fr. 50 la pièce). Vous voyez qu'une douzaine d'oeufs constituait un présent de valeur.
Bref, la coutume des étrennes, bien loin de s'affaiblir, est plus répandue que jamais. Et notez qu'elle n'est point particulière à notre vieille Europe, et que, dans le monde entier, le renouvellement de l'année est l'époque désignée pour l'échange des petits cadeaux qui entretiennent l'amitié.
Une tradition qui remonte si haut et qui tient une telle place dans l'humanité, est respectable après tout, et mérite de vivre. Ceux qui reçoivent des étrennes ne me contrediront pas.
Quant à ceux qui en donnent, qu'ils pestent contre ces abus, qu'ils maudissent cette tyrannie, mais qu'ils se consolent en songeant que leur générosité a semé autour d'eux, chez les humbles et les petits, un peu d'aisance, un peu de joie.

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De toutes les traditions du premier de l'an, celles des étrennes est la seule qui ait subsisté chez nous. Mais d'autres peuples, plus conservateurs des habitudes du passé, ont gardé certaines pratiques touchantes ou pittoresques.
C'est ainsi qu'en Allemagne subsiste, la nuit du 31 décembre au 1er janvier, la coutume de « couler du plomb ».
C'est une petite cérémonie qui se passe en famille, à la ville aussi bien qu'à la campagne.
Ce plomb qu'il s'agit de couler fait l'objet d'une industrie toute nationale. Il affecte des formes diverses qui sont celles d'objets usuels. On trouve aussi des plombs en forme de coeur ; ce ne sont pas les moins recherches, particulièrement par les demoiselles.
C'est à minuit tapant qu'il faut couler le plomb, si l'on veut que les prédictions qui sortiront de l'opération aient quelque valeur.
Donc, à minuit, on met le plomb sur le feu, et dès que l'objet commence à fondre, apparaît un petit papier qui se trouve à l'intérieur. Il faut retirer ce papier avant qu'il soit atteint par la flamme, car c'est lui qui contient l'horoscope.
Cela fait, on laisse tomber le plomb fondu dans une cuvette d'eau froide : il s'y solidifie immédiatement, en prenant les formes les plus variées et les plus inattendues. Chacune de ces formes a sa signification spéciale. Le plomb a-t-il pris la figure d'un bateau ? L'intéressé fera certainement dans l'année un grand voyage. Le plomb, affecte-t-il la forme d'un coeur ? Il y aura mariage, c'est évident. Le plomb se forme-t-il en perles ?... Ce: sont des bijoux, c'est la richesse à n'en pas douter.
Je vous laisse à penser si cette coulée de plomb passionne les petits coeurs de vingt ans.
C'est encore à minuit, le 31 décembre, que les jeunes filles doivent se regarder dans un miroir ou dans une cuve d'eau. Et ce n'est pas leur propre visage qu'elles y verront : c'est celui du jeune homme qui viendra dans l'année les demander en mariage.
Cette nuit-là, les jeunes personnes doivent encore faire attention à tous les cris poussés par les animaux du voisinage : aboiements des chiens, gloussements des poules, hennissements des chevaux, mugissements des boeufs, bêlements des chèvres. L'amoureux viendra certainement du côté où l'un de ces bruits se sera produit aux environs de minuit,
Ces petites cérémonies intimes n'empêchent pas la fête d'être bruyante au dehors. Dès que minuit sonne, c'est de toutes parts une pétarade ininterrompue. Les pièces d'artifice partent de toutes les portes, de toutes les fenêtres. Il y a comme un instant de folie : on crie, on chante, on se bouscule. Puis, bientôt, tout rentre dans l'ordre : les plus sages regagnent leur logis ; les autres vont finir la nuit à la brasserie.
En Amérique aussi, le jour de l'an est jour de saturnales. Malgré le froid terrible qui sévit généralement à New-York à cette époque de l'année, les rues regorgent de promeneurs.
Il est d'usage d'agiter des cloches pareilles à celles que les vaches suisses portent au cou. Tout le monde a sa cloche. Jugez par là du carillon qui emplit les rues. Les gens gais sont munis également d'instruments qui rappellent les balais de papier qui sévissent chez nous aux jours du carnaval. Ce sont de petits bâtons au bout desquels sont fixées quelques plumes : on les appelle des ticklers, des chatouilleurs. Et si l'on ne vous trouve pas assez gai, on vous en chatouille, en effet, le visage au passage.
Ce sont là réjouissances indiscrètes et d'un ordre assez peu relevé. Mais en tous pays du monde, quel que sait le peuple et si avancé qu'il soit en civilisation, dès que la foule est assemblée, il ne faut plus s'attendre à des jeux innocents. Trop heureux si la gaité populaire se contente de vous chatouiller le bout du nez.
Nous retrouvons ces manifestations bruyantes du jour de l'an à l'autre bout du monde, chez les peuples de l'Extrême-Orient.
Le Têt, fête du renouvellement de l'année chez les Chinois et les peuples de l'Indo-Chine, est également une fête de plein air. Ce jour-là, à Hué, on promène un monstre de carton, un dragon pareil à la Tarasque de Tarascon ou au Doudou que, de temps immémorial, les habitants de Mons, en Belgique, font déambuler dans leurs rues.
De même que la marmaille de Tarascon suit la Tarasque et celle de Mons le Doudou, de même, tout le populaire de Hué suit le Dragon. Et la promenade va finir sur les remparts de la ville, où le monstre sert d'aliment à un gigantesque feu de joie.

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Et les visites du jour de l'an ?... C'était une tradition de courtoisie qui disparaît de plus en plus de nos moeurs. Les grands chefs de nos administrations en dispensent généralement leurs subordonnés.
Le temps de nos dirigeants est précieux ; sans doute ne veulent-ils pas le perdre en salamalecs superflues.
En ce cas, signalons à ceux qui maintiendraient les visites du jour de l'an et craindraient une trop grande affluence, le subterfuge employé naguère par M. Roosevelt, au temps où il était Président de la République des Etats-Unis.
En bon Américain, M. Roosevelt n'aimait point perdre son temps. Obligé, de recevoir, au jour, de l'an, les milliers de concitoyens qui tenaient à lui porter leurs voeux, il avait fait placer, dans les salons de la Maison-Blanche, un orchestre militaire avec consigne de ne jouer que des pas redoublés et de les jouer rondement. Les visiteurs, sans y prendre garde, réglaient leur marche au rythme de la musique ; ils défilaient au pas accéléré. La cérémonie avait pris, la première fois, une demi-journée ; la seconde année, elle n'a duré que deux heures.
Voilà, n'est-il pas vrai, un exemple d'ingéniosité à recommander aux protocoles des pays démocratiques où le chef de l'État reçoit les citoyens qui croient devoir lui apporter leurs voeux de nouvel an.

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Et maintenant, bien que nous soyions, comme chacun sait, un peuple d'esprits forts, ça ne nous empêche pas de conserver précieusement quelques bonnes petites superstitions relatives au nouvel an. Laissez-moi vous les énumérer. Vous trouverez peut-être, en vous les rappelant jeudi prochain, l'indice de quelque espoir de joie pour l'an qui vient.
D'abord, le Matin du 1er janvier, ne manquez pas, en descendant de votre lit, de vous lever du pied droit... C'est du bonheur assuré pour toute l'année.
Remarquez bien, le jour de l'an, les voitures que vous rencontrerez et la couleur de leurs lanternes.
Si le premier véhicule que vous rencontrez est une voiture - ou une automobile - de maître, c'est signe de richesse et de réussite ; si c'est un fiacre, cela signifie médiocrité ; un chariot ; travail ; une simple charrette : misère ! La lanterne verte indique la malchance ; la lanterne rouge le succès. Si le numéro du fiacre est impair, c'est un présage heureux.
Enfin, tâchez de réussir le fameux problème des trois B : si vous rencontriez successivement un Boîteux, un Bossu et un Borgne, la veine ne vous quittera pas pendant toute l'année....
Ce n'est pas commode, évidemment, mais il y a ce jour-là dans nos rues tant de pauvres diables plus ou moins infirmes qu'il n'est pas impossible que vous fassiez cette triple rencontre.
Et c'est la grâce que je vous souhaite en terminant.
Ernest Laut.

Le Petit Journal illustré du 4 janvier 1914