UNE TOUCHANTE COUTUME DE L'ÉPIPHANIE EN ESPAGNE

 


Les bienfaiteurs des écoles et des orphelinats s'habillent en Rois Mages pour apporter des jouets aux enfants pauvres.

Un jour de Noël d'une de ces dernières années, on vit apparaître tout à coup, à l'entrée d'un des ports les plus pittoresque de la côte bretonne, un bateau à bord duquel se trouvait un vénérable passager qui n'était autre que le père Noël en personne.
Tous les enfants du village, prévenus de cette arrivée sensationnelle, étaient réunis sur le port. Le père Noël débarqua au milieu d'eux, et sortant de son bateau tout un assortiment de jouets, il leur en fit incontinent la distribution.
Sans doute avez-vous deviné déjà -- car vous n'avez plus l'âge, des heureuses naïvetés - que ce père Noël n'était pas un vrai père Noël. Ce s'était autre qu'un poète, M. Saint-Pol-Roux, qui, habitant le joli village breton, avait trouvé cette manière originale de donner un peu de joie et un peu d'illusion aux enfants des pêcheurs.
Or, ce que fit cette année-là M. Saint-Pol-Roux en Bretagne, de généreuses personnes le font tous les ans en Espagne, le jour de l'Épiphanie.
Ce jour-là, les bienfaiteurs des écoles où vont les enfants du peuple, et ceux des orphelinats où sont recueillis les enfants privés de famille, jouent aussi pour les pauvres petits la sublime comédie qui donne l'illusion et poétise la charité.
Ils s'habillent en Rois Mages et s'en viennent apporter des joujoux aux enfants déshérités du sort.
Et c'est une fort jolie et touchante coutume qui relève d'un bris de pittoresque la banalité des cérémonies habituelles du jour des Rois.

VARIÉTÉ

LE PARJURÉ

Vieilles traditions du Jour des Rois

Une fête familiale. - L'origine d'une mode. - Légendes du « Parjuré ». - L'alarme des pains chauds. - Les billets des Rois.

C'était un spectacle curieux que celui qu'offraient, au temps jadis, les routes de nos régions septentrionales la veille de l'Epiphanie.
Ce jour-là, dans toutes les maisons, dans toutes les fermes, les domestiques avaient congé ; c'était un privilège établi de temps immémorial. Chacun regagnait son village natal afin d'y prendre part au festin obligatoire dont le boudin était la pièce de résistance. -
Il y avait même une jolie légende picarde qui assurait que, ce jour-là, les oiseaux eux-mêmes s'en retournaient coucher au nid qui les avait vu naître.
Donc, la veille des Rois, dans l'après-midi, les domestiques, valets et servantes des fermes prenaient congé pour aller passer la « bonne nuit » des Rois chez eux.
Chacun recevait de la fermière une livre de beurre, une demi-douzaine d'oeufs ( cadeau précieux, car les neufs sont rares en cette saison) et une demi-pièce de lard, ou jambon ou du boudin. Le berger avait, en plus des autres, deux livres de laine pour que sa ménagère pût filer et tricoter des bas pour les enfants.
Ainsi lestés, le paquet de victuailles porté sur l'épaule au bout d'un bâton, les braves gens s'en allaient vers le logis familial à travers les routes et les sentiers brodés de givre ou tout blancs de neige.
Et, le soir, c'était fête jusque, dans les moindres chaumières. Partout on mangeait le boudin blanc avec des pommes ou le lapin sauté avec des pruneaux, sans compter la traditionnelle galette des Rois.
Cette fête de l'Épiphanie était, avant la Révolution, célébrée d'une façon générale en nos provinces. Dans nos vieilles cités, le « magistrat », c'est-à-dire les membres du conseil communal se réunissaient à la Maison Commune et tiraient un roi. C'était pour eux l'occasion d'un plantureux repas de corps que ces bons édiles se payaient aux frais des contribuables.
Dans les écoles, les élèves tiraient également un roi. Celui que le sort appelait à la royauté recevait le sceptre des mains du pédagogue. On lui plaçait sur la tête une couronne de papier doré et tous les écoliers de reconduisaient chez lui aux cris répétés de « Vive le roi ! »
Lorsque deux écoles se rencontraient, elles se livraient à un combat dont l'issue était d'arracher la couronne et le sceptre au roi du parti vaincu. Les vainqueurs portaient ces dépouilles en triomphe par la ville et, dès qu'ils rencontraient une autre école, c'était un nouveau combat.
Ces traditions batailleuses n'étaient d'ailleurs pas en usage que chez les enfants des écoles. Ce jour-là, après de joyeux festins et d'abondantes libations, il arrivait parfois aux membres des diverses corporations qui avaient tiré le roi de la fève de se battre ainsi pour le plaisir.
Pour nos bons aïeux, il n'était pas de fête complète sans quelque joyeuse mêlée où l' on frappait parfois un peu plus fort que de raison.
Ces moeurs violentes sévissaient jusque dans la plus haute société et il advint même qu'un jour d'Epiphanie, un roi de France faillit en être la victimes .
C'était le 6 janvier l52l. La cour de France était alors réunie au château de Romorantin.
On avait tiré les Rois, et la fève avait élu le comte de Saint-Pol. François 1er, par manière de plaisanterie, s'avisa de déclarer la guerre, la guerre pour rire au monarque élu par le sort.
Il réunit une bande de joyeux courtisans et s'en fut assiéger la maison de Saint-Pol, lequel achevait la nuit en festoyant avec Jacques de Montgomery, le comte de Lordes et divers autres seigneurs de ses amis.
Ce jour-là, il neigeait. La température était on se peut plus inclémente. L'assaut commence; on se lance des boules de neige. A ces projectiles à peu près inoffensifs succèdent des oeufs, des macarons, des pommes cuites.
Puis, tout a coup, les assiégés, à bout de munitions et las de la persévérance de leurs adversaires, mettent la cheminée à contribution.
Quelqu'un -Jacques de Montgomery, dit-on, - prend un tison enflammé, le lance par la fenêtre. Le roi en est atteint à la tête. Le tison lui brûle en parti la chevelure et lui creuse au menton une profonde cicatrice.
Les traces de la brûlure demeurèrent si apparentes que François ler dut laisser pousser sa barbe pour le dissimuler. Et, singulier enchaînement des choses ! c'est par suite de cet accident, qui força également le monarque à modifier l'économie de sa coiffure, que la mode s'introduisit en France de porter les cheveux courts et la barbe longue.
Entre toutes les corporations ouvrières, celle qui célébrait le plus solennellement cette coutume du jour des Rois, était la corporation des porte-faix, des porte-sacs, comme disaient nos pères. Le portefaix nommé roi était couronné par ses confrères. On lui mettait en main pour lui tenir lieu de sceptre, une épée au bout de laquelle était piquée une orange ; on plaçait le roi sur un pavois et on le transportait ainsi par la ville aux cris de : « Vive le roi ! » Ce royaume n'était pas aussi éphémère que les autres de la même époque, puisqu'il durait toute l'année ; celui que le sort avait élu régnait sur ses camarades jusqu'à l'année suivante. Ces derniers devaient déférer à ses avis pendant tout le cours de son règne ; c'était lui qui maintenait la police et qui prononçait sur toutes les contestations. Ses jugements étaient sans appel.

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Tout cela, comme bien on pense, n'allait pas sans maintes ribotes ; et le jour des Rois était alors, bien plus que Noël aujourd'hui, la fête des abondantes bâfrées.
En Flandre, d'ailleurs, pays de franches lippées et de larges beuveries, on ne se contentait pas d'un jour de réjouissances. On avait trouvé le moyen de doubler la fête des Rois.
Les bons Flamands ne se contentaient pas de faire grande chère le 6 janvier. Ils avaient établi un usage qui n'est pas encore complètement abandonné, et suivant lequel le lundi suivant, « jour du Parjuré », ceux qui avaient été rois devaient offrir un festin à leurs amis.
Cette fête ou « Parjuré » devrait son origine à un incident du voyage des Mages à Béthléem.
Avant leur arrivée dans la petite ville de Judée où naquit l'Enfant-Dieu, Gaspard Melchior et Balthazar firent en route une fâcheuse rencontre, celle, du roi Hérode, qui leur fit promettre de revenir lui donner des nouvelles de Jésus. Ils y consentirent tout d'abord ; mais, comme Hérode ne leur inspirait nulle confiance, ils se gardèrent bien de tenir leur promesse, et, par conséquent, ils se « parjurèrent ».
Ce parjure et le jour où il eut lieu furent consacrés par une fête, celle du « Parjuré ».
Mais ce s'est point la seule explication de cette coutume. Une vieille chronique douaisienne nous en donne une autre origine qui mérite d'être contée.
Durant les premières années de la domination espagnole en Flandre, la ville de Douai comptait au nombre de ses échevins un digne bourgeois très riche, et dont d'obligeance et la charité étaient légendaires dans tout le pays. C'était le bon Van Elshoët, veuf et père d'une fille charmante, Marie, la plus jolie de la châtellenie de Douai, la Plus riche héritière du canton.
Le neveu du gouverneur de Douai, Rédriguez de Mello, frappé de sa bonne grâce et de sa beauté, se fit aimer d'elle. Mais bientôt, infidèle et volage, il partait pour un voyage en promettant à la pauvre fille qu'il serait de retour le lundi qui suit l'Epiphanie.
Ce jour-là, tout était préparé pour des fiançailles : la ville entière était en fête, les musiciens faisaient entendre des airs du pays sous les fenêtres de la fiancée.
On s'attendait plus que le marié.
Mais Rodriguez, parjure à son serment, n'était pas revenu. Et, quand on ouvrit enfin la porte qui conduisait à l'appartement de la jeune fille, on trouva Marie couchée, parée de fleurs et de pierreries ; elle était pâle, elle était morte.
Depuis, tous les ans à pareil jour, on célébra l'anniversaire de la mort de Marie et comme autrefois on se pouvait se réunir pour une cérémonie de deuil sans noyer son chagrin dans d'abondantes libations, la fête funèbre perdit son caractère d'année en année et devint un véritable jour de liesse.

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Toutes nos fêtes traditionnelles du temps passé avaient leur gâteau consacré. A Noël même, chaque province avait son gâteau spécial. Le Berry avait des cornabœux ou pains aux boeufs façonnés en forme de croissants ; la Lorraine, des ramés et des cogneux, pâtisseries figurant deux croissants adossés ; l'Orléanais, des cochelins taillés en losanges ; la Picardie et la Flandre, des cugnots ou quiénioles, gâteaux de forme oblongue encadrant de jolies figurines du petit- Jésus en sucre colorié.
A l'Épiphanie, la galette prenait des noms divers suivant les provinces. En Flandre, c'étaient les fameux « kocke-bakken », les « couquebacques » bien épais, faits de farine de sarrasin qui, naguère, étaient le plat favori des gourmets le jour des Rois, et surtout le jour du Parjuré.
Or, il faut que je vous conte, une plaisante histoire dont ces savoureux couquebacques qu'on faisait jadis à Lille, le lundi parjuré, furent les héros.
C'était en l'an 1668. Depuis quatre mois la métropole flamande était devenue française. Les troupes de Louis XIV y étaient entrées en conquérantes, et les Lillois, heureux d'être débarrassés de la tyrannie espagnole, les avaient accueillies avec enthousiasme.
Il faut dire que les Français avaient fait tout ce qu'il fallait pour conquérir les coeurs lillois. Pas un seul instant, la population n'avait été molestée par eux ; au contraire, la discipline des soldats, la bonne grâce des officiers n'avaient pas tardé à leur assurer la sympathie des vaincus.
Aussi, l'année 1667 n'était pas encore écoulée que la ville avait repris toute son activité commerciale et industrielle et que les habitants semblaient avoir toujours été Français tant ils paraissaient vivre à l'aise sous le nouveau régime que les victoires de Louis XIV leur avait imposé.
Ils s'y étaient même soumis si facilement que certains chefs de la garnison en avaient conçu quelque méfiance. Ce calme ne leur semblait pas naturel et ne leur disait rien qui vaille. Ne cachait-il pas quelque embûche ?
Bref, en dépit de la tranquillité de la ville, les officiers français étaient sur leurs gardes.
Et voilà que le lundi qui suit l'Epiphanie de l'an 1668, ils entendirent tout à coup dans toutes les rues un grand bruit de trompes qui, bientôt, se répandit sur toute la ville. Les trompettes qui jetèrent bas les murs de Jéricho ne durent point faire pareil tapage. A coup sûr, c'était là le signal d'un soulèvement. Le gouverneur fit sortir toutes les troupes, mais le bon peuple lillois les accueillit par un grand éclat de rire. Et la méprise fut expliquée.
De temps immémorial -- et l'usage en persiste encore dans certaines villes de Flandre --- les boulangers annoncent à grands coups de trompe le jour du Parjuré et aussi les jours du carnaval que les « couquebacques » sortent du four. L'alarme avait été chaude ; les tartes l'étaient aussi. Peuple et soldats les dégustèrent fraternellement.
Et cet incident est resté marqué dans les annales lilloises sous le nom d' « alarme aux pains chauds ».

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Nous ne saurions oublier parmi ces traditions de l'Epiphanie une autre particularité qu'on trouve dans nos provinces septentrionales de même qu'en Belgique ce sont les billets des rois. La fève ne suffit pas aux Français du Nord, car la fève ne fait qu'un roi, et il leur faut toute une cour Ils ont donc, jadis, en des temps très lointains, inventé les Billets des Rois.
Ces billets sont au nombre de seize, réunis sur une feuille qui se vend pour la modique somme de cinq centimes. Chaque billet comporte une vignette et un quatrain : vignettes naïves et vers de mirliton... Mais n'importe ! Il y a le Roi, le Conseillers, le Secrétaire, le Valet de Chambre, le Laquais, le Médecin, le Verseur; l'Ecuyer tranchant, le Confesseur, le Suisse, le Portier, le Messager, le Musicien, le Ménestrier, le Cuisinier et le Fou. Tous ces personnages sont à cheval, sauf le dernier, qui chevauche un baudet.
Ainsi, en tirant au sort ces « billets », que l'on a préalablement découpés, tout le monde a son rôle au repas, est chacun, au dessert, chante son couplet, sur l'air du « Mirliti, du Mirliton du Mirlitaine ».
Cette coutume est fort ancienne. Elle florissait déjà au moyen âge ; et dans certains musées de Belgique, on conserve des Billets des Rois composés pour des seigneurs ou de riches bourgeois et qui sont de purs chefs -d'oeuvre d'enluminure.
On tire les billets le 6 janvier, et l'on fait un premier festin. Puis, le lundi suivant, jour du Parjuré, on renouvelle la bombance, aux dépens du roi, cette fois.
Et, ce jour-là, le fou a pour devoir de noircir le visage de tout convive qui, chaque fois que le monarque éphémère porte son verre à ses lèvres, aura omis de s'écrier : « Le Roi boit ! »
Lointaine réminiscence des antiques Saturnales et de notre moyenâgeuse Fête des Fous.
Voici, pour finir, un échantillon de la littérature des Billets des Rois. A tout seigneur tout honneur : choisissons le quatrain du Roi :

Je suis le Roi de la Table.
Mes peuples, m'épargnez rien ;
Si mon règne est peu durable,
Je veux vous faire du bien.

Ce s'est pas très relevé comme forme, mais au fond, c'est plein de bonnes intentions. Et se serait-il pas à souhaiter que ces volontés pacifiques et bienveillantes du Roi de la Table fussent plus souvent celles des rois de la terre ?
Ernest LAUT

Le Petit Journal illustré du 11 janvier 1914