UN CATACLYSME AU JAPON


L ÉRUPTION DU VOLCAN SAHOURA-SIMA

Une fois de plus, l'ardeur volcanique de la terre japonaises vient de s'éveiller et de semer la ruine et le deuil sur toute une région.
Le volcan Sakoura-Sima, dont l'éruption a causé des désastres sans nombre, est situé dans la baie de Kagoshima. La ville du même nom, qui se trouve à quelque distance du volcan, a été bouleversée de fond en comble par le cataclysme. L'éruption passée, la ville, dit une dépêche, ressemblait à un champ de bataille. Ses habitants avaient fui, affolés, vers la côte. Presque toutes les maisons avaient été détruites par la chute des rochers et. par le tremblement de terre.
Toute la côte occidentale de l'île « a sauté ». Un raz de marée a passé sur la ville, pendant que des secousses sismiques ébranlaient la terre : maisons, routes, voies ferrées, tout est détruit sur une distance de plusieurs kilomètres. Treize mille immeubles sont anéantis, soixante-dix mille habitants ont disparu.
Le volcan de Sakoura-Sima n'avait pas eu d'éruption depuis 1779.

VARIÉTÉ

LE PAYS DES VOLCANS

C'est le Japon. - Cataclysmes volcaniques.- Le Fouji-Yama. - Villes d'eaux japonaises. - L'île qui paraît et disparaît.
- Le tempérament frénétique des Japonais.

Certains ethnologues ont attribué à la nature volcanique des îles japonaises le tempérament belliqueux de leurs habitants.
De fait, le Japon est le véritable domaine de Vulcain, et si la légende des Cyclopes avait existé en Extrême-Orient, il n'est pas douteux qu'on eût donné pour asile à ces forgerons farouches les flancs du Fouji-Yama.
De Fornose jusqu'à la pointe du Kamtchatka, l'archipel japonais compte plus de trois mille huit cents îles et îlots. C'est un immense cordon volcanique dont plus d'un cratère est aujourd'hui encore en activité.
Le feu et l'eau sont en rivalité constante, dans les profondeurs de ces régions ; et si les volcans ne jouaient le rôle de soupapes de sûreté, le pays serait continuellement exposé aux plus épouvantables cataclysmes.
Le Japon, d'ailleurs, ne compte plus le nombre des éruptions et des tremblements de terre.
L'une des plus épouvantables révolutions telluriques que les annales japonaises aient enregistrées est celle qui, dans l'espace de quelques heures, aux environs de Yédo, creusa le lac Mitu-Umi et fit sortir de terre la célèbre montagne du Fouji-Yama, dont la hauteur atteint près de 4.000 mères. Le fait remonte, s'il faut en croire la légende, à la fin du troisième siècle avant notre ère.
Ce Fouji-Yama devint dès lors, pour les Japonais, l'objet d'une vénération étrange - vénération mêlée de crainte, sans doute, car, à plusieurs reprises, le volcan sema ses ravages sur les terres d'alentour.
Le Ni-hon-go-ki, l'un des plus anciens livres des traditions japonaises, conte ainsi la première grande éruption du Fouji :
« sous le règne de l'empereur Kwanmou, la 19e année de l'ère Yen-reki, une éruption du Fouji-Yama dura plus d'un mois. Pendant le jour, l'atmosphère était obscurcie par la fumée du cratère ; pendant la nuit, l'éclat de l'incendie illuminait le ciel. On entendait deux détonations semblables au tonnerre. Les cendres que lançait le volcan tombaient comme de la pluie. Au bas de la montagne, les rivières étaient couleur de feu... »
Périodiquement, le Fouji continua son oeuvre dévastatrice. Contentons-nous de noter les dates de ses deux éruptions les plus importantes. En 864, i1 fut en feu pendant dix jours et son cratère lança jusque dans l'océan d'énormes quartiers de roches. Des centaines de familles de paysans, habitant des villages au pied de la montagne, furent ensevelies sous la lave.
Enfin, le 23e jour du 11e mois le l'année 1707, une épouvantable éruption du Fouji-Yama accompagnée de plusieurs tremblements de terre, désola de nouveau la contrée et fit un grand nombre de victimes.
Cependant, tous ces méfaits de la montagne légendaire n'empêchent pas les Japonais de lui témoigner une admiration exaltée. Ils l'appellent de divers noms qui signifient « l'Immortelle » et « l'Inépuisable » et disent d'elle qu' « elle n'a pas sa pareille au monde ». Leur mythologie assure que c'est dans les flancs du Fouji que se trouve le séjour des bienheureux.
On sait, d'autre part, combien l'art de la peinture et de l'estampe au Japon a vulgarisé la physionomie de cette montagne célèbre. Il n'est pas un peintre japonais qui n'ait mêlé la silhouette du Fouji à ses compositions. On la retrouve à chaque page dans les oeuvres d'Hiro-Shigé, le grand paysagiste, et dans celles d'Hokousaï, l'artiste le plus fécond et le plus illustre du Nippon.
Il faut dire que sa silhouette est de la plus majestueuse beauté.
« Selon les heures du jour, dit un voyageur français qui en fit l'ascension, sa cime couverte de neige pendant près de dix mois dans l'année, ses pentes verdoyantes ou dénudées, formées de débris de scories, s'éclairent de lueurs merveilleuses. Le Fouji-Yama, que chacun vient visiter, même de :provinces assez lointaines, prend alors des aspects fantastiques qui exaltent l'imagination des poètes. Ils chantent chaque jour, encore ses beautés. C'est au Japon, la montagne populaire partout représentée et dont la vue ne se lasse jamais. Elle est figurée sur les laques et les porcelaines précieuses, aussi bien que sur les moindres éventails et sur les images que les artistes japonais savent si bien peindre. »
L'ascension de la montagne sacrée exige, chez les Japonais, certains rites particuliers. Les pèlerins, habillés de toile blanche, ont la tête couverte d'un grand chapeau en forme de champignon destiné à les garantir contre les ardeurs du soleil.
Ce costume d'ascension ne doit jamais être nettoyé. On voit au Fouji des gens revêtus de vêtements usés, couverts de poussière, et d'une coupe très ancienne. Ces vêtements sont ceux avec lesquels leur père pour grand-père firent. l'ascension de la montagne. Ils les ont conservés tels, sans les brosser, et ils les portent avec fierté.
Les pélerins ainsi vêtus sont les plus respecté car l'état de leurs habits prouve qu'ils firent plusieurs fois la visite du Fouji ou que leurs ancêtres y allèrent souvent rendre hommage à Bouddha.
Malgré sa hauteur, le Fouji est facile d'accès, et l'on peut parvenir à la cime sans trop de fatigues.
Chose curieuse, au bord même de ce cratère, coule une source fraîche et d'une merveilleuse pureté. C'est la « source d'argent », dont les bonzes qui gardent le sanctuaire bouddhique installé sur une plate-forme au sommet de la montagne, offrent une coupe aux pèlerins.

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Le Fouji-Yama, s'il est le volcan le plus haut de l'archipel japonais, n'en est pas le plus actif.
Il existe, dans la province de Hizen, un autre volcan, le Wun-Zendaki, ou « montagne des sources chaudes », qui, s'il n'a qu'un peu plus du quart de la hauteur du Fouji, ne lui céda en rien, naguère, pour la fréquence et la violence de ses éruptions.
La dernière grande manifestation volcanique, au Japon, avant l'éruption récente, est celle du Bantaï-San, qui se produisit en 1881. Ce volcan, éteint depuis onze siècles, et couvert de végétation, se ralluma soudainement.
L'éruption, précédée d'un violent tremblement de terre, fut épouvantable. Douze villages disparurent à jamais sous des flots de cendre et de lave.
Comme conséquence de l'agitation volcanique de son sous-sol, le Japon possède de nombreuses sources d'eau chaude qui entraînèrent la création de stations balnéaires très fréquentées.
L'une des plus célèbres est celle de Kusatsu, où l'on soigne la goutte, le rhumatisme et maintes autres maladies. L'eau qui y jaillit à une température de 51 degrés, contient un grand nombre de sels minéraux et est conduite dans une série de piscines primitives où sa température s'abaisse de deux ou trois degrés. Mais il faut encore avoir un certain courage pour aller se plonger dans un bain de 48 degrés ; aussi la balnéation se fait-elle suivant un véritable cérémonial que voici :
Quand vient l'heure du bain, la station retentit de sons de corne appelant les baigneurs. Ceux-ci se rendent alors à l'établissement et, par groupes de quinze ou vingt, ils sont introduits dans la piscine. Pour éviter les congestions et les syncopes, ils commencent par s'asperger la tête, avec de l'eau chaude et descendent ensuite dans la piscine. sous la direction d'un maître baigneur. Une lois que tout le monde se trouve dans l'eau, celui-ci entonne une chanson dont les malades reprennent en choeur le refrain, ce qui semble donner du courage aux hésitants. Tout en chantant, le maître baigneur n'oublie pas d'annoncer toutes les minutes combien de temps on a encore à rester dans l'eau. A un moment donné il crie : c'est fini, et tout le monde sort précipitamment de la chaudière.
A Kaunawamura, station célèbre par ses bains de vapeur, les choses se passent d'une autre façon.
La chambre où l'on prend les bains de vapeur se compose d'une petite pièce circulaire entière entièrement en pierre, même le plafond, dans laquelle on pénètre par une porte basse se fermant au moyen d'une natte en paille de riz. Le sol est constitué par un treillis de joncs sur lequel passe un courant d'eau chaude naturelle dont les vapeurs enveloppent les baigneurs. En sortant de cette étuve, les malades traversent la rue et vont se jeter dans une piscine d'eau fraîche. L'eau naturelle . qui s'évapore, dans le bain de vapeur possède une température qu'aucun Européen ne saurait supporter. On raconte notamment que pour se suicider, les Japonais se jettent souvent dans les sources d'où jaillit cette eau et qu'ils y sont rapidement ébouillantés.
A côté de ces villes d'eaux où les baigneurs subissent stoïquement les tortures de l'eau chaude, il en est d'autres où ils sont traités d'une façon plus humaine. Ainsi à Beppu, qui est situé au bord de la mer, la température du bain et graduée suivant la maladie que l'on traite. Les piscines y sont même arrangées de telle façon qu'à la marée haute elles sont envahies par la mer qui, de cette façon, abaisse la température du bain.
Une station également curieuse est celle de Yumoto, dont l'eau ferrugineuse laisse déposer une boue jaunâtre. Les Japonais en profitent pour placer dans les sources de larges pièces de coton qu'ils laissent s'imbiber de sels minéraux. Une fois que les pièces ont pris une coloration jaune, elles sont retirées et séchées, puis vendues pour faire des ceintures aux enfants ou des robes, des kimonos, pour les grandes personnes.
Les vêtements confectionnés avec cette toile passent pour posséder des vertus curatives extraordinaires, puisque, d'après les croyances populaires, il suffit de les porter seulement pendant douze heures pour éviter une saison complète à la station.

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Les îles méridionales et centrales du Japon sont éminemment volcaniques, mais que dire de l'île septentrionale, cette île de Yéso, si brumeuse et si froide, et dont chaque montagne est un volcan qui sommeille ?
Enfin, il n'est pas superflu de noter que l'archipel des Kouriles, qui continrent les îles japonaises jusqu'à la pointe du Kamtchatka, compte lui-même une bonne douzaine de volcans dont quelques-uns retrouvent de temps à autre toute leur activité.
Il arrive même que des éruptions volcaniques, se produisant au fond de la mer, fassent naître des îles qui ne tardent pas à disparaître comme elles sont venues.
Ce fait curieux se produisit il y a moins d'une dizaine d'années dans l'archipel des Liou-Kiou, au sud du Japon.
Le 14 novembre 1904, les habitants de l'île Ivo-Shima, près de l'île Borain-Shima, entendirent au loin un bruit effroyable.
Le bruit recommença quinze jours plus tard. Cette fois, on remarqua de gros nuages d'une fumée noire et blanche qui semblaient sortir de la mer.
Le 5 décembre, la fumée s'éclaircit et il fut possible de distinguer une petite île. Trois jours plus tard on apercevait trois îles dont les contours étaient très nets.
Le 12 décembre, une des îles parut s'agrandir considérablement. Elle avait l'apparence, d'une colline escarpée du côté de d'est, mais qui s'abaissait doucement du côté de l'ouest.
Le 2 janvier, la partie de l'île qui était en pente subit un changement complet et s'éleva progressivement jusqu'à atteindre le niveau de la partie la plus haute.
Les habitants d'Ivo tinrent une réunion et dix hommes s'offrirent pour tenter un petit voyage de découverte.
Ils atteignirent, dans un petit canot, le 1er février, l'île nouvellement formée.
Ils constatèrent qu'elle mesurait près de cinq kilomètres de circonférence et 160 mètres d'élévation moyenne au-dessus de la surface de la mer. Au nord, il y avait un lac d'eau, bouillante. La côte sud était formée d'une masse de rochers couverts d'une couche épaisse de terre.
Sur le point le plus élevé de l'île, les voyageurs plantèrent une perche avec le drapeau japonais et tracèrent sur une pierre l'inscription suivante : « Terre nouvelle. Appartient au Japon. Nombreux banzaïs (hourras) ».
La nouvelle de cette découverte fut transmise au gouverneur de l'île Bonin-Shima qui donna à la nouvelle île le nom de Nou-Shima.
Le gouvernement du Mikado fut informé qu'une terre nouvelle était née au soleil de l'empire. Immédiatement, un personnage officiel fut désigné avec mission d'inspecter cette île et d'y organiser l'administration japonaise.
Il partit sur un vaisseau de l'Etat. Mais en, arrivant, au début de juin, en vue de l'île Nou-Shima, il s'aperçut que l'île s'enfonçait dans la mer presque à vue d'oeil.
On n'en voyait plus que le point le plus élevée, qui était redescendu à six pieds seulement au-dessus du niveau de la mer.
Trois jours plus tard, l'île volcanique avait totalement disparu, entraînant avec elle sous les flots le drapeau japonais et l'inscription qui la faisait sujette du mikado.
Ainsi, toute la chaîne immense et presque ininterrompue des îles japonaises est constamment soumise aux fantaisies ses volcans. Cette chaîne volcanique se continue même jusque dans l'archipel de la Sonde, où les soulèvements telluriques causèrent sauvent d'épouvantables catastrophes.
Il nous suffira de rappeler la plus effroyable de toutes, l'éruption du Krakatoa, qui se produisit le 25 août 1883.
Plus de 40.000 personnes périrent, asphyxiées par la cendre, brûlées par la lave ou englouties par les vagues que la mer avait jetées sur le rivage.
Ce fut plus qu'une éruption : le volcan éclata, s'ouvrit entièrement sous la poussée d'une formidable, colonne de feu ; la terre ne fit pas que trembler : elle s'enfonça, De grands vaisseaux qui se trouvaient sur la côte furent projetés à plusieurs kilomètres dans des terres ; un grand nombre d'îles disparurent dans les profondeurs de l'Océan.
Ce fut, peut-être, de tous les cataclysmes de ce genre le plus considérable, celui, à coup sûr, qui fit le plus grand nombre de victimes.
Mais la nature volcanique de ces régions ne cause pas que des catastrophes. Il est au moins une de ses manifestations que les habitants apprécient comme un bienfait c'est le courant d'eau chaude, le Kouro-Sivo, le courant noir, comme l'appellent les Japonais, qui, venant du sud de Formose, longe les côtes orientales du Japon et répand sur elles la bienfaisante influence de sa température.

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On voit, par tous ces détails, que le Japon mérite bien le nom de « pays des volcans ». Et certains ethnologues expliquent par cette nature du sol ce qu'on a appelé chez les Japonais le « tempérament frénétique ».
Quoi d'étonnant, après tout, que, par un phénomène de transmission fort vraisemblable, l'ardeur éruptive de la terre passe quelquefois dans 'l'âme des habitants !
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 1 février 1914