LE RÊVE SUPRÊME DU GRAND PATRIOTE


Le rêve suprême de Déroulède, le rêve de toute sa vie, son rêve unique, ce fut le retour des provinces perdues à la France.
Dès la guerre finie, il n'eut plus qu'un désir : voir la France reprendre aux Allemands par la fonce ce que par la force ils nous avaient enlevé.
Et il écrivait :

Je n'ai jamais formé qu'un seul voeu : leur déroute.
Les voir chassés du sol qu'ils nous ont arraché.
Si j'ai changé parfois et de guide et de route,
C'est vers Metz et Strasbourg que j'ai toujours marché.

Oui, c'est vers Metz et Strasbourg qu'il marchait lorsqu'il allait par la province, prêchant la religion de la Patrie.
Jean Lecoq, dans le Petit Journal, rappelait à ce propos une belle réponse de l'apôtre national.
« C'est ainsi, dit-il , qu'un soir il vint dans ma petite ville. Le théâtre, où il parlait, débordait d'une foule attentive et silencieuse. Nous étions là nous, des jeunes, nous tous qui gardions le souvenir d'une enfance douloureuse attristée, par l'invasion, et nous écoutions avidement cet homme qui personnifiait nos indignations et nos espérances.
Soudain, d'un coin de la salle, un de ces niais qui ne peuvent s'imaginer qu'en réunion publique on parle d'autre chose que de politique, lui lança je ne sais plus quelle interruption absurde, le sommant, si je .me souviens bien, de donner son avis sur une question qui divisait alors les partis, et teignant de le considérer comme un homme qui venait mendier chez nous quelque candidature.
» Ah ! la réponse ne se fit pas attendre.
»-Je viens ici vous parler de patriotisme, et non de politique, s'écria Déroulède. Mais si vous croyez que je cherche un mandat, eh bien, soit ! Je demande à être député de Strasbourg.
» Je vous laisse à penser, ajoute Jean Lecoq, si de tels mots, à une telle époque, déchaînaient l'enthousiasme... » .
Ah ! ce rêve de retrouver françaises les provinces perdues, avec quelle ferveur il l'a poursuivi toute sa vie ! Un jour, il disait à Falateuf, l'avocat qui venait de plaider pour lui :
- L'Alsace-Lorraine ! Mais si on me disait que, pour qu'elle nous soit rendue, il fallait me laisser enduire de pétrole et brûler vif... mais je le ferais tout de suite avec joie !
Ce rêve, il est mort sans le voir accompli, mais, dans une pièce admirable qui est comme sa profession de foi, et que nous reproduisons dans nos « Pièces à dire », il a écrit ce vers :

Dieu veuille un jour qu'un grand Français l'achève :
Et tel doit être le voeu de tous les bons Français.

VARIÉTÉ

LE POÈTE-SOLDAT

Paul Déroulède. - L'internationalisme à la fin de l'Empire. - Deux jeunes héros. Sur la barricade. - Les chants du soldat. - Idéal et générosité.

L'homme qui vient de mourir fut comme l'incarnation du patriotisme agissant. Il n'est point un Français, homme de coeur, de quelque parti qu'il soit, qui ne s'incline devant sa dépouille.
Rien n'est plus beau qu'une vie toute entière consacrée à une passion unique, quand cette passion, la plus haute, la plus noble, la plus désintéressée des passions, s'appelle l'amour du pays.
Cet amour, Déroulède l'éprouva jusqu'au paroxysme ; il lui sacrifia tout : sa jeunesse, sa fortune ; il lui consacra son coeur, son intelligence, son talent ; il n'eut point dans son existence une pensée qui n'en fût inspirée ; il n'a pas écrit une seule page, un seul vers qui n'aient eu pour but de l'exalter
Nos abstracteurs de quintessence, nos poètes alambiqués peuvent dédaigner la forme simple et rude de ses petits poèmes, cette forme est celle qui convient aux chants d'un poète-soldat ; certaines pièces sont vibrantes comme des sonneries de clairon ; c'est de la belle poésie populaire : cela coule de source, et ça vous prend au coeur.
On vous dira : ce n'est pas de l'art. La belle affaire ! C'est de l'émotion vraie, c'est de la force, c'est de la vie, c'est de la sincérité. Et cela vivra tant qu'il y aura des Français qui aimeront la France.

***
Sait-on que ce grand patriote faillit, en sa jeunesse, se laisser prendre aux folles utopies de d'internationalisme.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les criminelles théories du pacifisme et de l'humanitarisme ont commencé de troubler les âmes et les cervelles
Des intelligences non moins hautes que celle de Déroulède s'étaient déjà laissé tenter par elles. Lamartine n'écrivit-il pas cette Marseillaise de la Paix, si peu en rapport avec ses sentiments patriotiques, et que, depuis lors, les socialistes révolutionnaires exploitèrent tant de fois au profit de leurs. idées ?
A la fin de l'Empire, la jeunesse des écoles était volontiers internationaliste Et antimilitariste par haine du régime impérial. Déroulède, comme la plupart de ses camarades, avait des sentiments républicains à la manière des gens de 1848 ; et, comme les bons rêveurs d'alors, toute cette jeunesse assagie chantait volontiers :

Les peuples sont pour nous des frères
Et les tyrans des ennemis.

Pourtant, le jeune homme n'avait certes pas été élevé dans l'indifférence patriotique.
Enfant de bonne bourgeoisie ( il était fils d'un avoué à la cour d'appel, et sa mère, Amélie Augier, était la sueur du célèbre auteur dramatique Emile Augier ) il avait reçu une éducation profondément française.
Sa mère lui avait appris à lire dans l'Histoire de France de Walter Scott ; et le premier livre qu'elle lui avait donné, le jour de sa première communion, c'était un Corneille. L'auteur du Cid fut son premier maître. C'est dans son oeuvre qu'il apprit l'héroïsme, l'abnégation, l'amour de la patrie, sans compter l'art de bien frapper un vers et de développer clairement une pensée.
A l'époque où il était encore collégien, Déroulède assista à deux spectacles qui demeurèrent profondément gravés dans sa mémoire : le retour triomphal de l'armée d'Italie et les obsèques d'un de ses oncles, le lieutenant-colonel Déroulède, tué en combattant en Cochinchine. Cette apothéose des soldats victorieux, ces honneurs funèbres rendus à l'officier mort au champ d'honneur firent sur lui la plus vive impression. Et ce fut le désir unique de toute sa vie : ou de revenir en France comme les premiers, ou de mourir comme le second.
Cependant, Étudiant au Quartier Latin, puis jeune journaliste et jeune avocat, embrigadé dans l'opposition bonapartiste, il ne me poussait point les sophismes qui semblaient alors inséparables de l'idée républicaine.
Déroulède, dans ses Feuilles de route, a eu le noble courage de s'accuser de cette faiblesse et d'en faire amende honorable.
Vers 1863, dit-il, il était de tradition au Quartier Latin de honnir le régime impérial ; et il y était de mode, ce qui est plus grave, de rabaisser les vertus militaires pour glorifier les vertus civiques et d'exalter la liberté individuelle en faisant fi de l'indépendance nationale. L'Humanité primait la Patrie.
» L'avenir nous semblait proche où le genre humain réconcilié, rejetant tout ensemble ses armes et ses chaînes, confondrait tous les peuples et toutes des races dans une embrassade mondiale...
» Tel était, à peu d'exceptions près, ajoute-t-il, et avec plus ou moins de violence selon les milieux, l'état d'esprit des républicains de l'époque... Sincère ou non, généreuse ou intéressée, la frénésie bonapartiste allait vraiment jusqu'au vertige. On en était arrivé à ne voir dans les drapeaux que les aigles qu'on en voulait arracher ; dans les soldats, que les soutiens ou, comme on disait, que les suppôts du tyran. Tout levier semblait bon qui ferait écrouler l'Empire. L'internationale fut un de ces leviers ; l'antimilitarisme en fut un autre ; et, comme l'amour de l'Armée n'est que le complément de l'amour de la Patrie, après avoir bafoué l'une on renia l'autre...»
Le poète avoue humblement qu'il faillit sombrer dans cette folie.
« En vérité, dit-il; si les néologismes inventés de nos jours pour nos néo-Français ,avaient eu cours à cette époque, j'aurais eu plus d'un titre à être classé intellectuel, pacifiste, antimilitariste, humanitariste, voire « internationaliste conscient. »

***
Le coup de tonnerre de Wissembourg balaya toute cette idéologie.
Déroulède, nommé sous-lieutenant de la garde mobile, ne se contenta pas d'un emploi qui le tien au loin du danger. Il s'engagea dans les zouaves. Son frère, André Déroulède vint l'y rejoindre : il quittait le collège pour aller au combat.

C'était un enfant, dix-sept ans à peine,
De beaux cheveux blonds et de grands yeux bleus.

Mme Déroulède elle-même avait encouragé ses deux fils à courir au secours du pays. Et le poète a célébré en beaux vers cet héroïsme maternel :

Oui, cette femme au cœur français, à l'âme fière,
Qui mène vaillamment ses deux fils aux combats,
Oui, cette femme-là, cette femme est ma mère,
Et c'est mon frère et moi qu'elle a créés soldats.

On sait quel fut le sort des deux jeunes héros. André, blessé grièvement au plateau d'llly, transporté dans une ambulance allemande ; Paul, prisonnier, emmené en Silésie.
Ce furent pour lui de terribles jours que ces jours de captivité. De la forteresse où on le tenait captif, il écrivait à sa soeur des lettres débordantes d'espoir dans le relèvement du pays. Mais ces lettres passaient sous les yeux du commandant de la forteresse, un général prussien du nom de Von den Linden, qui se faisait une joie cruelle de blesser l'âme du jeune patriote.
Et c'était entre Déroulède, et lui un combat incessant, où la verve et l'à-propos du Français triomphaient aisément des lourdes injures de l'Allemand.
« Un jour, raconte Jules Clairetie, dans un article sur Déroulède, un jour le prisonnier avait parlé dans sa lettre des « troupes que le gouvernement de la Défense nationale pouvait mettre encore en ligne ».
» - Il y a un mot inexact, dit insolemment le général. Quand on est battu, on n'est pas une troupe, on est un troupeau.
» - Monsieur, fit Paul Déroulède, vous êtes ici pour me condamner à subir votre prison, mais non pas vos leçons de français. »
De fait, il fut mis au cachot. Mais il n'en continua pas moins à braver avec sa verve juvénile le commandant prussien qui le retenait prisonnier. Il mit même le comble à sa bravade, lorsque en s'évadant pour aller rejoindre l'armée de la Loire, il adressa au général une de ses cartes avec ces trois lettres goguenardes : P. P. C pour prendre congé.
A Tours, où il arriva tout d'une traite, Gambetta voulut le face capitaine. « Je ne suis qu'un soldat de trois semaines », dit Déroulède, donnez-moi les gallons de Sous-lieutenant, cela me suffit.
C'est en cette qualité qu'il fit, dans un régiment de turcos, la campagne de l'Est. On sait que sa conduite à Montbéliard lui valut une citation à l'ordre du jour et la croix, cette croix dont il portait pieusement le large ruban à la façon des demi-solde.
La guerre contre l'étranger finie, il fut appelé à Paris pour combattre la Commune. Et l'on cite plus d'un trait de son héroïsme et de sa générosité à l'égard des communards.
C'est ainsi qu'un jour, au pied d'une barricade, il se trouva aux prises avec une amazone de la Commune, qui, tout en lui adressant des injures variées, le visa, tira, le manqua.
Elle rechargeait son arme et faisait feu, en continuant à invectiver l'adversaire qui lui servait de cible et ne lui répondait que par des éclats de rire. Elle était exaspérée.
- Mon lieutenant, dit un caporal, je vais lui montrer comment on descend quelqu'un.
Paul Déroulède releva, le canon du fusil et après avoir salué ironiquement sa peu cavalière adversaire.
- Madame, quand on est à ce point maladroite, on ne se mêle pas de faire le soldat.
Et il redescendit dans la tranchée.
Ce soldat héroïque que la guerre contre l'étranger avait épargné, devait être blessé par une balle française.
C'était à la barricade de Belleville. Il y avait deux heures qu'on tiraillait sans parvenir à déloger les insurgés.
Déroulède vint trouver son chef :
- Voulez-vous me laisser faire, mon capitaine ?
- Allez.
Et Déroulède, toujours vêtu de son uniforme de turco, prit avec lui quelques chasseurs à pied, enfila les rues sous les balles, grimpa sur la barricade et saisissant le drapeau rouge planté sur les pavés, se mit en devoir de l'arracher.
C'est à ce moment qu'à bout portant, un jeune homme en bras de chemise, presque un enfant, dont la physionomie est restée toujours gravée dans la mémoire de Déroulède, lui envoya son coup de fusil. L'officier lâcha le drapeau rouge qui s'abattit sur les pavés, et son bras cassé tomba le long de son corps.
Mais que lui importait ! Les chasseurs l'avaient suivi, mettant en fuite les insurgés. La barricade était prise.

***
Sa blessure fut longue à guérir. Et c'est pendant l'inaction forcée qu'il dut subir de ce fait, qu'il composa ses premiers Chants du Soldat, ce livre fougueux qui eut le succès populaire le plus éclatant, ce livre dont Banville disait : « Il sent la bataille et la poudre, et, dès qu'on l'a ouvert, il nous enivre par un parfum de bravoure, d'insouciance, de jeunesse et de mâle vertu. »
Avec les Chants du Soldat, c'était une poésie nouvelle qui naissait, une poésie en harmonie avec l'âme des Français d'alors, tout vibrants encore de l'héroïsme dépensé, tout émus encore des deuils subis.
A propos de ces petits poèmes «, qui versaient à la France, dans son casque brisé, la boisson des forts », Paul de Saint-Victor écrivait ces lignes :
« Le tallent est grand, mais l'inspiration est plus haute encore. Le poète se soucie moins de ciseler ses vers que de les tremper. Leur éclat est celui des armes , leur cadence semble réglée sur celle d'une marche guerrière. il n'entre que du fer dans les cordes de cette lyre martiale. C'est de l'héroïsme chanté. »
D'autres chants suivirent : Chants du Soldat, encore, Chants du Paysan, Marche et Sonneries. Et toujours sur la lyre du poète éclatait la même note d'héroïsme et de regret.
Car ce fut là la source unique de son inspiration. Il exalta le courage des vaincus pour aviver les espérances ; et tout l'espoir de sa vie fut dans la pensée qu'il verrait un jour revenir au pays par la victoire les provinces que la défaite nous avait enlevées.
La mort, hélas ! l'a pris avant que son espoir se soit réalisé.
Ce culte unique et fervent, cette sorte d'obsession héroïque, cette constance patriotique poussée, jusqu'à l'idolâtrie, tout cela joint à son allure de capitan,lui avait valu quelquefois les railleries des méchants et des sots. Leur commune moquerie était de le comparer à Don Quichotte.
Don Quichotte, ?... Eh bien quoi ? N'a-t-on pas dit de nous tous, Français, que nous étions une nation de Don Quichottes?... Oui certes, on l'a dit maintes fois ; et appréciation au demeurant, ne saurait nous froisser. Il n'appartient pas à toutes les nations d'être des nations de Don Quichottes.
Cela veut dire qu'en France on n'hésite jamais à aller, même inconsidérément, au secours des faibles et des opprimés.
Qui osera nous le reprocher ? A chacun sa folie. Nous avons celle de la générosité et de l'idéal. Tâchons de n'en point guérir de sitôt, et souhaitons que notre France ait dans l'avenir beaucoup de Don Quichottes comme de grand Français qui vient de mourir !
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 15 février 1914