L'ÉPÉE D'UN BRAVE

Comment le père du capitaine Fiegenschuh reçut cette relique du héros mort pour la France.

Le musée de l'Armée s'enrichira prochainement d'une pièce remarquable qui lui viendra d'Alsace. Il s'agit de l'épée du capitaine Fiegenschuh le héros d'Abéché tué 1e 10 janvier 1910 au Massalit.
On se rappelle l'émotion intense qui étreignit tout le pays lorsqu'on apprit la mort héroïque du vaillant soldat. Quand on vint alors annoncer aux parents de l'officier, la triste nouvelle, le père Fiegenschuh qui est aveugle depuis 1895, s'écria : « Il est mort en brave, pour son pays ! » Quant, à la mère, elle dit : « Hélas ! nous n'avons pas un seul souvenir de lui !
Ce souvenir les braves gens l'ont aujourd'hui, et le plus glorieux des souvenirs.
Après de longues recherches, on était parvenu à retrouver l'épée du vaillant officier alsacien, mort pour la France. Pendant un certain temps, cette relique resta déposée au ministère de la Guerre, dans le cabinet même du ministre. Depuis quelques jours, elle se trouve aux mains de la famille Fiegenschuh, qui habite La Robertsau, aux portes de Strasbourg. En recevant l'épée de son fils, le vieux père Fiegenschuh éclata en sanglots, embrassa longuement la garde...
La famille Fiegenschuh gardera l'épée par devers elle pendant un certain temps, puis en fera remise au Musée de l'Armée.

VARIÉTÉ

Les petits prodiges

L'enfant chef d'orchestre. - Les petits virtuoses fameux. - Pic de la Mirandole et ses émules.
Le savant qui tette sa nourrice. - Pauvres petits prodiges !

On mène très grand bruit en ce moment autour d'un jeune garçon de sept ans qui serait, parait-il, un chef d'orchestre extraordinaire.
Ce « kapellmeister » à la bavette est Italien. Ses parents lui servent d impresario et le baladent à travers l'Europe pour l'exhiber aux dilettantes ébahis. Il revient de Russie, où le tsar, non content de l'applaudir, l'a embrassé. Excusez du peu !... Bientôt il ira à Londres ; après quoi, j'imagine qu'il viendra à Paris... Vous pensez bien qu'on ne saurait manquer de présenter ce phénomène au peuple le plus badaud de la terre.
L'étonnant de l'histoire, c'est qu'il paraît que ce prodigieux enfant, qui dirige à volonté toutes les oeuvres des musiciens classiques ou modernes, ne sait pas lire une partition. Il lui suffit d'entendre une fois à l'orchestre et une fois au piano l'oeuvre qu'il doit diriger, et la voilà sténographiée dans sa mémoire, avec toutes les nuances, tous les rythmes, toutes les reprises des instruments divers. Si vous ne trouvez pas ça miraculeux, c'est que vous êtes bien difficile.
La raison qu'on donne de cette organisation surprenante, c'est que tous les parents de cet enfant sont musiciens. Il a été élevé, si l'on peut dire, dans une atmosphère d'harmonie. De là, ces dons exceptionnels, favorisés par une mémoire extraordinaire, et, peut-être aussi, par un travail préparatoire, accompli sans doute à huis clos sous la direction paternelle.
Je dis « peut-être », parce qu'il serait imprudent de rien affirmer en pareille matière : la nature a parfois des fantaisies surnaturelles. Mais, à quiconque a tant soit peu de connaissances musicales, il paraîtra pour le moins singulier qu'un marmot de sept ans qui, de l'aveu même de sa famille, ne sait pas lire une partition, puisse diriger à l'orchestre les oeuvres des maîtres.
S'il se contentait d'être virtuose, nous ne nous étonnerions pas. Le fait n'est pas excessivement rare d'un enfant de cet âge jouant merveilleusement de quelque instrument. Les concours du Conservatoire nous en offrent même assez souvent des exemples. Mais,de virtuose à chef d'orchestre il v a une nuances. Pour diriger l'orchestre les oeuvres des maîtres, il ne suffit pas d'avoir le goût et le sens de la musique avec beaucoup de mémoire, il ne suffit même pas d'être musicien et de connaître à fond ce qui n'est même pas le cas tous les secrets de l'harmonie ; il faut encore de nombreuses études, une connaissance approfondie de la technique de tous les compositeurs classiques, toutes choses qui ne se peuvent acquérir que par de longues années de pratique et de travail.
Aussi peut-on rester sceptique quand on vient vous raconter qu'un jeune garçon de sept ans, qui ne sait pas l'harmonie, vous dirige quatre-vingts ou cent musiciens jouant. indifféremment du Beethoven ou du Bach, du Berlioz ou du Wagner.
L'hypothèse la plus probable, c'est que ce petit prodige, bien stylé par l'impresario paternel, « fait les gestes », et qu'il les fait à propos. C'est déjà quelque chose, évidemment ; mais souffler n'est pas jouer, battre la mesure n'est pas diriger.
Et voilà pourtant de quoi épater les populations !...

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On a comparé cet enfant à Mozart. Mais Mozart, lorsqu'il vint à Paris, en 1763, - il avait alors sept ans, lui aussi - ne fut présenté que comme un virtuose. Il jouait à ravir du clavecin et du violon, mais il n'avait pas la prétention de diriger des orchestres.
Déjà, il avait fait fureur à la cour d'Autriche ; il fit fureur à la cour de France. Et cet enfant n'était pas que virtuose : il était musicien ; il savait lire une partition, toutes les partitions qu'on voulait bien lui désigner. Il prestesse sans une faute, et avec une prestesse incomparable, les morceaux les plus ardus. Même, il composait. On prétend qu'à cinq ans il avait fait déjà un concerto pour le piano.
Au point de vue musical, Mozart est à coup sûr le plus étonnant des enfants prodiges ; mais il n'est pas le seul. Chacun sait que Lully, petit marmiton au service de Mlle de Montpensier, jouait si joliment du violon que la princesse le remarqua et le fit entendre par le roi.- Ce fut le point de départ de sa carrière de grand musicien.
Haendel, à douze ans, était déjà célèbre comme virtuose. Schubert, Rameau, tout enfants, jouaient fort bien du clavecin et s'essayaient à la composition.
A peine âgé de quatre ans, le Jeune Meyerbeer montrait déjà les dispositions les plus rares et un goût d'une remarquable précocité pour la musique. Son biographe, Arthur Pougin, raconte que, saisissant au vol les mélodies des orgues qui venaient s'arrêter devant la maison paternelle, il les transportait aussitôt sur le piano, cherchant et souvent réussissant à les accompagner convenablement de la main gauche. En 1800,- il avait alors neuf ans - il se fit entendre à Berlin dans un concert public, et tout le monde s'accorda à voir en lui un musicien appelé à devenir illustre.
Je pourrais citer bien d'autres musiciens d'autrefois qui furent, en leur enfance, des prodiges ; mais à quoi bon chercher des exemples dans le passé, alors que nous avons, dans le présent, le plus extraordinaire, le plus merveilleux de tous ?
Je veux parler de M. Camille Saint-Saëns, la plus haute gloire de la musique française de ce temps. L'enfance de M. Saint-Saëns est comparable à celle de Mozart. Tout petit, il montrait un tel goût pour la musique, qu'à trente mois on lui donnait son premier piano, un piano minuscule. On lui apprit le nom des notes et on lui mit sous les yeux la méthode de Carpentier. En un mois, il l'avait parcourue entièrement. Il ne voulait plus d'autres jouets et poussait des cris dès qu'on fermait l'instrument.
A cinq ans, il jouait des sonates d'Haydn et de Mozart. A dix ans, il donna son premier concert à la salle Pleyel et joua des concertos de Beethoven et de Mozart avec accompagnement d'orchestre. Quelqu'un qui se trouvait là s'étonnait qu'on fit jouer du Beethoven à cet enfant :

- Quelle musique jouera-t-il quand il aura vingt ans ?
- Il jouera la sienne ! répondit sa mère avec un juste orgueil.

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Tous ces jeunes prodiges que je viens de citer sont de ceux qui tinrent les promesses de leur enfance. Mais combien d'autres ne furent que des étoiles vite éteintes ! Combien d'autres succombèrent jeunes sous de poids de leur génie naissant !
Ce n'est point en musique seulement que se manifeste la précocité prodigieuse de certains enfants. On en trouve des exemples dans la plupart des autres arts ; on en trouve également dans la littérature et même dans la pratique des sciences les plus ardues.
Vous n'êtes point sans avoir ouï parler de ce fameux Pic de la Mirandole, dont le nom est resté comme le synonyme du savoir universel.
Dès son enfance, il se voua avec un entraînement extraordinaire à l'étude de toutes les sciences. La philosophie, les langues, la poésie, les mathématiques, la jurisprudence, la théologie, les recherches d'érudition, les sciences occultes même, furent les premiers jeux de cet enfant extraordinaire, qui semblait devoir reculer les bornes du savoir humain. A dix ans, on le considérait, en Italie, comme le premier orateur et le première poète de son temps.
De tous les savants dont la jeunesse se manifesta prodigieuse par l'étude, il est un de ceux qui vécurent le plus longtemps. Pic de la Mirandole mourut en 1491 à l'âge de trente et un ans.
Bien d'autres furent moins favorisés du ciel : tel, par exemple, cet autre prodige, Jean-Philippe Baratier, qui naquit le 19 janvier 1721, à Schwabach, près de Nuremberg.
A l'âge de trois ans, Jean Baratier savait écrire. A quatre ans, il parlant le latin avec son père, le français avec sa mère et allemand avec sa servante. A sept ans, il savait de plus le grec et l'hébreu. A neuf ans, il composa un dictionnaire grec des mots les plus difficiles de l'Ancien et du Nouveau Testament, soit deux volumes de trois à quatre cents pages in-4°. En 1732 ( il avait alors onze ans ), il composa une traduction française d'un manuscrit hébreu du XIIe siècle, l'Itinéraire de Benjamin de Tudèle, avec des notes et des dissertations qui remplissent un volume et étonnent encore aujourd'hui les commentateurs par l'abondance des lectures et la force de logique qu'elles supposent dans leur jeune auteur.
Tout à coup, il s'éprit d'une grande passion pour les mathématiques ; et trouva des méthodes de calcul nouvelles. Puis il se livra aux études astronomiques et composa des mémoires qui lui valurent d'être nommé membre de l'Académie de Prusse.
En 1738, il proposait à d'Académie des Sciences de Paris une boussole qu'il avait inventée avec trois mémoires des plus savante sur des questions astronomiques.
Son étonnante intelligence s'exerçait sur toutes les sciences. Il étudia les langues et les littératures de tous les temps et de tous les pays, traduisit les inscriptions des médailles des antiquités égyptiennes, chinoises, indiennes, grecques et romaines. Il commençait à s'occuper de l'explication des hiéroglyphes, lorsqu'il mourut, à l'âge de dix-neuf ans, le 5 septembre 1740.
Quand ils sont trop savants, les enfants vivent peu.
Nous en trouvons une nouvelle preuve dans l'histoire de Henri de Heinecken, qui naquit à Lubeck, le 6 février 1721.
A l'âge de dix mois ce phénomène parlait et posait des questions. A douze mois, il récitait couramment une traduction en vers du Pentateuque ; à treize, tout l'Ancien Testament ; à quatorze, le Nouveau. A dix-huit mois, il apprenait l'Histoire universelle, la géographie; le latin, l'anatomie, et, entre deux tétées que lui donnait sa nourrice, il conversait avec elle en patois bas-allemand. Ces débuts promettaient à l'Allemagne un Pic de la Mirandole plus moderne que l'autre et par suite plus instruit, quand les parents du jeune prodige, conseillés par son maître, eurent la vaniteuse et funeste ambition de le présenter au roi Frédéric IV de Danemark. L'enfant, alors âgé de trois ans, obtint les honneurs d'une audience solennelle où le monarque, assisté des hommes les plus savants du royaume, voulut s'assurer lui-même de son érudition. L'enfant, très faible, pouvant marcher à peine, était porté dans les bras de sa nourrice et, comme Antée touchant la terre maternelle, entre deux discours, il reprenait des forces au contact de sa porteuse, car, si avancé qu'il fut à tant d'égards, à trois ans il tétait encore. Et c'était un spectacle peu banal que celui de ce savant, mêlant à des dissertations d'économie politique et de théologie ces intermèdes puérils. Le voyage à Copenhague le fatigua beaucoup. Revenu en Allemagne, il ne fit plus que languir, sans rien perdre toutefois de sa force intellectuelle. Il vit venir la mort avec courage, demanda un squelette pour vérifier un détail d'anatomie, discuta la question de l'immortalité et mourut en disant : « Seigneur Jésus, recevez mon âme. » Il avait quatre ans.
La littérature fournit aussi des petits prodiges ; mais ceux-là, on les appelle plus communément des « enfants sublimes ». N'empêche qu'il :serait préférable, parfois, de laisser dans l'ombre les oeuvres de leur enfance. On nous a exhumé ces temps derniers des vers écrits par Victor Hugo à douze ans de la prose de Flaubert, à quinze ans qui, très certainement n'ajouteront rien à la gloire de ces deux écrivains.
La vérité, c'est que l'homme seul est capable de créer. Enfant, on peut être un virtuose, un interprète habile, on peut donner, par des ressources extraordinaires de mémoire, l'illusion de la science, mais le génie créateur on ne saurait l'avoir qu'après des années d'études et quand on a pu enfin dégager sa personnalité de ces études mêmes et de l'imitation d'autrui. Compositions de musiciens en culotte courte, vers de poètes à la bavette ne peuvent être que des balbutiements.

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Mais revenons à notre chef d'orchestre de sept ans. Un de nos confrères, qui est allé lui rendre visite, l'a trouvé jouant avec des soldats de plomb.
Pauvre petit prodige !... Je gagerais qu'il a plus de plaisir à faire manoeuvrer sous ses doigts ses petits bonshommes qu'à discipliner sous sa baguette tous ces musiciens barbus qui doivent bien,.quelquefois, le regarder avec un peu de pitié.
Car je ne sais si vous êtes comme moi, mais c'est là le sentiment que m'inspirent généralement tous ces enfants prodiges. Je les plains, parce qu'ils sont enfants sans avoir le joies de l'enfance.
Est-il rien de plus pénible que de voir un enfant exprimer des sentiments ou remplit une fonction qui ne sont pas de son âge?
Je me rappelle, il y a quelques années, une fillette de huit à dix ans, qu'une mère inconsciente traînait dans les soirées, où elle lui faisait réciter des poème ou des fragments de tragédies. L'enfant a déjà la physionomie, la voix et toutes les allures de l'emploi. Elle faisait des mines et prenait des poses comme une cabotine accomplie. Elle disait, de la façon la plus naturelle du monde, des choses qu'elle ne pouvait comprendre, et qu'elle exprimait pour tant sur le ton le plus juste, grâce, évidemment, à une faculté d'assimilation extraordinaire et à la patience de ses maîtres.
Eh bien, le croiriez-vous, cette justesse de ton, qui m'eut ravi chez une vraie tragédienne, me semblait horriblement péniblement chez cette enfant. Je pensais, en écoutant la pauvre gamine déclamer des tirades, des tragédies de Corneille ou des drames de Victor Hugo, je pensais à tout ce qu'on avait dû lui imposer de travail pour arriver à ce résultat, à toutes les joies enfantines dont on l'avait privée ; je pensais aux poupées délaissées, aux rondes oubliées.
Et j'aurais voulu pouvoir dire à la mère, à cette mère coupable de sacrifier ainsi, pour sa vanité ou pour son profit, l'innocence morale de sa fillette, tout ce que cette sorte de proxénétisme avait d'abominable.
Oui, ce n'est pas toujours de l'admiration qu'on éprouve en face d'un enfant précoce, c'est plus souvent de la pitié. Un enfant précoce, c'est un petit malheureux qui n'aura pas connu ce qu'il y a de meilleur dans la vie : l'insouciance et la naïveté de l'enfant.
Ah ! n'encouragez pas trop chez l'enfant les passions précoces, ces passions fûssent-elles les plus hautes et les plus nobles ; faites qu'il reste enfant le plus longtemps possible. « Un enfant sans innocence est une fleur sans parfum », a dit Châteaubriand. Si vous voulez que la fleur sente bon, laissez-la au jardin ; si vous voulez que l'enfant reste pur, ne l'arrachez ni à son milieu ni aux jeux de son âge, et gardez-vous de le livrer trop tôt aux émotions de la vie, et à ses désillusions.

Ernest Laut

Le Petit Journal illustré du 8 Mars 1914