CELLES QU'ON NE VERRA PLUS SUR
LES CHAMPS DE BATAILLE

C'est fini des cantinières. Dans notre
« Variété », où nous avons tenté
de résumer leur histoire héroïque, nos lecteurs trouveront
la reproduction d'une lettre du ministre de la Guerre, annonçant
que dorénavant la cantinière ne suivra plus les armées
en campagne.
Déjà, Il y a quelques années, on lui avait enlevé
son martial et pittoresque costume.
C'est pourquoi nous avons voulu, à l'heure où la vivandière
elle-même disparaît de nos armées, évoquer
en une page le souvenir de cette belle figure guerrière et si
éminemment française qui se trouve mêlée
depuis plus d'un siècle à tous les actes glorieux de nos
armes.
Dans cette page, nos lecteurs trouveront les silhouettes pittoresques
de la vivandière de la Révolution, du Premier Empire,
celles des cantinières des principaux. corps du Second Empire
; enfin, une physionomie que tous les vieux Parisiens ont bien connue
et qu'ils ont maintes fois saluée au passage ; celle de la mère
Jarrethout, l'héroïque cantinière des francs-tireurs
de Paris-Châteaudun, qui fut décorée de la Légion
d'honneur.
Les cantinières ne se contentaient pas de verser à boire
aux soldats. Pendant la bataille, elles étaient pour eux de vraies
sueurs de charité. Combien furent victimes de leur dévouement
en soignant ou en ramassant des blessés.
Désormais, on ne les verra plus sur le front des troupes. Mais
ce n'est pas une raison pour que les Françaises ne se consacrent
plus à cette noble mission féminine qui est de porter
secours aux victimes des combats.
Les cantinières seront remplacées dans ce pieux devoir
par les infirmières volontaires, adhérentes de l'Association
des Dames Françaises, de l'Union des Femmes de France et de toutes
les sociétés féminines de secours aux blessés
qui se tiennent à la disposition de la patrie partout où
la patrie les appelle.
VARIÉTÉ
La fin des Cantinières
La vivandière n'ira plus à
la guerre.- Héroïnes de la Révolution et de l'Empire.
Le collier d'or.
Marie Tête-de-Bois à Waterloo. - Femmes décorées.
- Celles qu'on oublia.
Notre confrère Excelsior publiait,
ces jours derniers, l'information que voici :
« Depuis quelques années, les règlements militaires
ne faisaient plus mention des voitures de cantinières dans les
trains de combat des diverses unités. Mais on croyait volontiers,
dans le public, qu'on les verrait apparaître encore sur le champ
de bataille et que, pour avoir perdu le droit de porter leur pittoresque
uniforme, les cantinières n'en conserveraient pas moins la faculté
de suivre nos soldats en campagne.
» Or, une question adressée au ministre de la Guerre vient
de provoquer la réponse la plus catégorique. Les cantinières,
en dehors du temps de paix, n'ont plus d'existence légale. A
la première heure de la mobilisation, l'autorité militaire
peut réquisitionner leurs chevaux et leurs voitures ; leurs maris
sont astreints à toutes les obligations des classes de leur âge.
Et les cantinières peuvent tout au plus continuer d'habiter à
la caserne leur logement habituel.
» Ainsi se termine officiellement la tradition des cantinières.
On ne verra plus de femmes aux armées de première ligne,
alors qu'on en comptait plus de 300 au passage de la Bérézina.
Ce n'est que tout à fait à l'arrière qu'il sera
permis de voir les infirmières de la Croix-Rouge, et, si le ministère
s'y prête, les femmes-secrétaires et « riz-pain-sel
» de Mme Dieulafoy. »
Donc, nous ne verrons plus dorénavant les cantinières
ni aux manoeuvres ni en campagne. Elles ne seront que des boutiquières
attachées à leur comptoir.
Au moment où disparaît la vivandière française,
rendons au moins un modeste hommage à cette humble héroïne
qui, de 1792 à 1871, a semé, sans compter, sur les champs
de bataille de l'Europe, sa vaillance et sa charité.
***
Avant la Révolution, la cantinière vivait du soldat, sans
toutefois partager ses fatigues et ses dangers. L'enthousiasme des enrôlements
volontaires poussa maintes femmes aux armées. On vit des familles
entières s'engager : le père grenadier, la mère
vivandière, les fils fifres et tambours.
Telle fut la famille de Catherine Devrez, celle que les soldats des
armées de Belgique et de Sambre-et-Meuse a appelaient familièrement
la mère Catherine.
Cette brave femme, qui fit toutes les campagnes de la République
jusqu'en 1802, avait, lorsqu'elle contait ses souvenirs, d'étranges
appréciations sur les événements militaires auxquels
elle avait assisté. C'est ainsi qu'elle affirmait plaisamment.
que si elle ne s'était pas trouvée là fort à
point pour réchauffer avec un tonnelet de genièvre les
hussards du commandant Lahure, jamais ceux-ci ne se seraient emparés
de la flotte hollandaise dans les glaces du Texel, la nuit du 21 juillet
1795.
Cette ancêtre des vivandières est la seule dont le nom
nous soit parvenu, de toutes celles qui prirent part aux premières
campagnes de la République.
Après elle, il faut aller jusqu'à la guerre d'Italie pour
trouver des témoignages de l'héroïsme des cantinières,
Voici Marie Dauranne, cantinière de la 51e demi-brigade, la première
de ces femmes qui reçut du général en chef une
distinction honorifique.
Les vainqueurs de Rivoli marchaient sur l'Autriche. Mantoue avait ouvert
ses portes. Masséna, « l'Enfant chéri de la victoire
» avait passé la Brenta. Ses troupes et celles de Sérurier
arrivaient en même temps au bord de la Piave, vers le milieu de
mars 1797. La rivière, grossie par les pluies et la fonte des
neiges des Alpes Carniques, roulait en torrent ses eaux limoneuses.
Il fallait la passer cependant, et déloger d'armée ennemie
dont le quartier général était établi sur
l'autre rive, à Conegliano.
Mais, les soldats d'Italie en avaient vu bien d'autres, depuis tantôt
deux ans qu'ils semaient leur héroïsme à travers
les plaines de la Lombardie.
Et la Piave fut franchie comme un simple ruisseau.
La 51e demi-brigade de ligne qui faisait partie du corps de Sérurier,
fut des premières à passer la rivière.
Les soldats s'étaient lancés gaillardement à travers
le gué au bord duquel on les avait conduits ; mais, avant d'engager
la lutte avec les flots tumultueux de la Piave, ils avaient mis à
sec le tonnelet d'eau-de-vie de leur cantinière. Celle-ci, la
brave Marie Dauranne, une des vivandières les plus connues de
l'armée, pour sa générosité et son courage,
se tenait debout, sur la crête de la levée, sans souci
des balles autrichiennes qui partaient de l'autre rive ; et, calme comme
si elle se fût trouvée derrière le comptoir de sa
cantine, elle versait la liqueur qui réchauffe à ses frères
d'armes.
A présent, la provision était épuisée, et
les derniers troupiers s'engageaient dans le gué étroit
où l'eau jaunâtre et clapotante leur atteignait la poitrine.
Bientôt, ce serait le tour de la cantinière elle-même.
Marie Dauranne remontée sur son équipage se disposait
à les suivre, lorsque, du milieu du fleuve, un cri lui parvint,
un cri déchirant et désespéré... Là-bas,
dans les remous du torrent, un soldat venait de perdre pied... Déjà,
le courant l'emportait ; les vagues fangeuses le roulaient comme un
fétu. Et ses camarades, encombrés par leurs armes et leur
équipement, ne pouvaient songer à le secourir.
La vivandière n'hésita pas. En un clin d'oeil elle se
débarrassa de sa veste et sauta dans la rivière. L'homme
avait disparu. Marie Dauranne plongea, revint à la surface, puis
replongea plus loin. Sur la rive parmi les sifflements des balles, courait
une clameur d'admiration.
Enfin, la courageuse cantinière put rejoindre l'homme et l'attraper
au passager. On lui jeta une corde, elle la saisit d'une main, s'y cramponna
et, soutenant de l'autre main celui qu'elle avait sauvé, elle
gagna ainsi le bord de la rivière, au milieu des acclamations
enthousiastes de ses compagnons d'armes.
Le soir même, le général Sérurier portait
le nom de Mairie Dauranne à l'ordre du jour de l'armée,
et informait du fait le général en chef Bonaparte.
Celui-ci, à son tour, le racontait au Directoire dans sa lettre
du 27 ventôse an V (17 mars 1797) :
« .. Un soldat, entraîné par le courant, est sur
le point de se noyer ; une femme de la 51e, se jette à la nage
et le sauve ; je lui ai fait présent d'un collier d'or, auquel
sera suspendue une couronne civique avec le nom du soldat qu'elle a
sauvé... » Quelques jours après, Berthier, chef
d'état-major de l'armée d'Italie, chargé d'exécuter
l'ordre du général en chef, faisait remettre à
la vivandière la chaîne et la médaille civique.
« ... Vous verrez, lui disait-il, dans la lettre qui accompagnait
son envoi, vous verrez qu'on y a gravé le trait qui vous honore
également vous et votre sexe... »
Dès lors, la chaîne d'or et la médaille civique
devinrent la récompense habituellement accordée aux cantinières
qui s'étaient distinguées sur le champ de bataille.
Mais Marie Dauranne, vivandière de la 51e demi-brigade, fut la
première qui eut l'honneur de porter sur sa poitrine ce glorieux
témoignage de son intrépidité.
Dans la même campagne, Bonaparte l'accorda également à
la mère Sarrazin, cantinière du 57e de ligne et femme
d'un sergent de ce régiment. Dans ses mémoires, le baron
Reverat, ancien officier du 57e, a rendu hommage à l'énergie
de la mère Sarrazin :
« Elle eut plusieurs enfants, dit-il, au cours des campagnes du
Directoire, du Consulat et de l'Empire. Mais ses couches ne la forçaient
jamais de suspendre son service de plus de quelques heures. Dès
le lendemain, après avoir emmaillotté tant bien que mal
son nouveau-né et l'avoir fixé à son sein, on la
voyait reprendre son bidon et porter la goutte aux combattants. Les
enfants étaient nés, les uns en route, les autres au bivouac
; et, à chaque marmot qui arrivait, nos grenadiers disaient en
riant : « Bon ! voici encore un petit lapin pour la campagne !...»
Thérèse Jourdan, surnommée la Doyenne des Cantinières,
femme du sergent Patru, de la 69e demi-brigade, fit toutes les campagnes
d'Italie, alla en Egypte, assista à la bataille des Pyramides
et prit part également à toutes les guerres de l'Empire.
Son mari ayant été tué sous ses yeux; à
la Moskowa, elle revint avec les débris de la grande armée,
fit la campagne de France, et fut à Waterloo.
En 1823, nous la retrouvons dans la campagne d'Espagne. Puis elle passe
en Algérie avec le 4e de ligne, et ce n'est qu'en 1860 qu'elle
revient en France, à Issoudun, ou se trouvait le dépôt
de son régiment. Elle y mourut en 1862, à l'âge
de quatre-vingt-dix ans, dont soixante et onze avaient été
consacrés au service de l'armée.
C'est une histoire à peu près semblable et non moins glorieuse
que celle de Catherine Rohmer.
Celle-ci, fille d'une vivandière, était née à
Colmar, en 1783. Sa mère, ayant été tuée
à la bataille de Fleurus, la jeune Catherine se trouva, à
onze ans, seule au monde n'ayant d'autre famille que son régiment.
En 1802, elle part avec la 62e demi-brigade, dont elle vient d'épouser
le tambour-major, fait la campagne d'Espagne et assiste au fameux siège
de Saragosse De là, elle va en Autriche et prend part à
la bataille de Wagram, où elle est blessée.
De retour en Espagne. elle fait le coup de feu au siège de Girone.
Puis nous la retrouvons en Russie. Elle revient saine et sauve de la
retraite fatale et se bat comme un grenadier en 1814, à Châlons,
à Brienne, à Montmirail. L'Empire tombé, elle suit
son mari au bataillon sacré commandé par Cambronne, qui
accompagne Napoléon à l'île d'Elbe. Enfin, elle
est à Waterloo.
Mais ce n'est pas tout. Elle fait aussi la campagne d'Espagne sous la
Restauration. Elle y voit tomber son mari au champ d'honneur. Un an
après, elle convole de nouveau avec un soldat et débarque
en Algérie, accompagnée de son second mari et des huit
fils qui lui restent, car elle en a perdu deux dans les guerres de l'Empire.
A l'affaire de la Maison-Carrée, son mari et deux de ses fils
sont tués ; elle-Même est grièvement blessé.
Or, cette femme qui eut ses deux maris et quatre de ses enfants tués
au feu, et qui consacra toute sa vie au service de son pays, fut oubliée
de tous et mourut dans. la misère, à Colmar, où
elle s'était réfugiée.
***
Parmi les vaillantes cantinières de l'Empire, il faut citer encore
Joséphine Trinquart, du 63e de ligne, décorée pour
avoir, pendant la campagne de Russie, sauvé son chef de bataillon
et tué un cosaque ; la mère Eugénie, dite la mère
Radis, du 10e dragons, grièvement blessée à Lutzen
; Marie-Barbe Thiébaut, citée à l'ordre du jour
pour sa belle conduite à la Bérézina ; Thérèse
Fromageot, blessée. deux fois en portant à boire aux soldats
au milieu des balles et des boulets ; Marie Fetter, qui vit Austerlitz,
Iéna, Wagram, Leipzig ; et Marie Tête-de-Bois, dont le
capitaine Richard, le consciencieux historien des vivandières
françaises, a conté la fin héroïque.
« Marie Tête-de-Bois, dit-il, avait à son actif dix-sept
campagnes, pendant lesquelles elle avait plus d'une fois rejeté
son baril de cantinière sur le dos, pris un fusil et des cartouches
et fait crânement le coup de feu avec nos braves soldats.
» Elle se maria avec un grenadier. Son fils fut élevé
à son école de bravoure. Tambour à dix ans, il
reçut à quinze ans un fusil d'honneur des mains du Premier
Consul, et, cinq ans après, il était fait sous-lieutenant.
» A la fin de la campagne de 1814, après avoir vu, mourir
son mari à Montmirail, Marie Tête-de-Bois fut grièvement
blessée d'une balle sous les murs de Paris, en allant relever
le cadavre de son fils.
» Guérie de sa blessure, elle apprend que son empereur
vient de débarquer en France, le 1er avril 1815 ; aussitôt,
elle court à Paris et reprend son baril de cantinière
dans la garde,
» A Waterloo, un biscaïen la prit en flanc, trou son tonnelet
et son corps. Elle tomba en criant : « Vive la France ! »
» Cinq minutes après, Une balle perdue vint la frapper
au visage et la défigura horriblement. Elle cria : « Vive
l'Empereur! »
» Un grenadier, blessé mortellement, se souleva et lui
dit : « Marie, vous n'êtes pas belle, comme ça...
» Mais elle lui répondit, en tâchant de sourire :
« C'est possible, mais j'ai l'honneur de pouvoir me vanter d'être
fille, femme, mère et veuve de troupier. » Et elle expira.
»
Telle fut, durant cette glorieuse période de la République
et de l'Empire, l'âme, de ces vivandières, véritables
soldats, indomptables dans le danger stoïques devant la mort.
***
A la génération des cantinières
de l'Empire, succède celle des vivandières des campagnes
d'Afrique et des guerres de Crimée, d'Italie et du Mexique.
Six d'entre elles : Mme Rosini, cantinière de la garde; Antoinette
Tremoreau, née Degobert, du 2e zouaves ; Thérèse
Malher, née Lévy, du 34e de ligne ; Marguerite Calvet,
du 1er zouaves ; Perrine Cros, des chasseurs à pied de la garde,
et Mme Bourget du 1er tirailleurs algériens, sont les premiers
femmes décorées de la Médaille militaire.
En 1870-71, des faits de guerre valurent la même récompense
à vingt et une autres cantinières. Ce sont : Mmes Jeanne
Bonne-mère, du 21e de ligne ; Urvois, du 127e ; Eugénie
Renom, du 216e, et Philippe, du 72e bataillon de la garde nationale
; Mallet 21e de ligne ; Vialar, du 131e de ligne ; Drouan, du 59e ;
Boyer de l'école de gymnastique de Joinville, Joudioux, du 74e
ligne ; Laurin, du 3e zouaves ; Teissier- Laroze, du 137e de ligne ;
Duchamp, du 3e tirailleurs ; Cordier, du 72e de ligne ; Favrolle, du
29e bataillons de chasseurs ; enfin, Mmes Tavan, Boutoux, Léonard,
Mercurin, Métrival, Revoux et Vigne, qui, toutes, pendant l'Année
terrible, ont fait que leur devoir.
La guerre de 1870 a valu même à l'une de ces braves vivandières
la croix de la légion d'honneur. Il s'agit de la mère
Jarrethout, que tout Paris a connue et qui cantinière des francs-tireurs
de Paris-Chateaudun.
Toutes celles qui ont eu la chance de vivre jusqu'en ces dernières
années, ont eu aussi la joie de se voir décerner la médaille
de 1870, la médaille qui commémorait pour elles et nos
malheurs et leur courage. Mais combien moururent trop tôt pour
pouvoir obtenir cette dernière récompenses. Combien en
fut-il de ces femmes généreuses qui donnèrent,
sur les champs de bataille, les plus nobles exemples d'intrépidité,
et dont le souvenir même a disparu, comme disparaît à
jamais la fonction modeste que leur héroïsme a parfois glorifiée
!
Ernest Laut.