TRAGIQUE ÉPILOGUE
D'UNE QUERELLE POLITIQUE


Mme Caillaux, femme du ministre des Finances, tue à coups de revolver M. Gaston Calmette, directeur du « Figaro ».
Ce fut, dans Paris, une stupeur lorsqu'on apprit l'attentat dont M. Gaston Calmette venait d'être victime.
On sait que, depuis quelque temps, le directeur du Figaro menait dans ce journal une campagne ardente contre le ministre des finances. Mais cette campagne s'était toujours poursuivie uniquement sur le terrain politique, et jamais la personnalité de Mme Caillaux n'y avait été mêlée.
C'est pourquoi l'on conçoit mal la raison qui la détermina au meurtre.
Sans doute subit-elle, par l'ambiance, le contre-coup des colères que la campagne du Figaro renouvelait presque chaque jour à son foyer ; mais comment se peut-il qu'une femme, si irritée qu'elle fût dans son coeur d'épouse, ait eu l'horrible courage de préméditer ce crime et de l'accomplir avec une aussi implacable résolution ?
Il y a, dans un tel acte, un témoignage tristement significatif des moeurs actuelles.
L'âpreté des luttes politiques, la scandaleuse liberté du revolver, la déplorable pratique des justices sommaires, voilà ce que ce crime fait apparaître une fois de plus à nos yeux. Et la constatation est d'autant plus douloureuse que c'est une femme qui, cette fois, en est la sanglante héroïne.
M. Gaston Calmette jouissait dans la presse parisienne d'une sympathie unanime. Il était par excellence, l'homme courtois, bienveillant, incapable, même dans les plus âpres polémiques, d'un acte que la conscience eût réprouvé. On peut même dire qu'il fut victime de cette courtoisie même. Quand Mme Caillaux lui fit passer sa carte, un ami qui craignait quelque éclat, lui dit :
- J'espère que vous n'allez pas la recevoir.
- Pardon, répondit-il, c'est une femme, je ne puis refuser de l'entendre.
Deux minutes plus tard, il tombait frappé à mort par cette femme qu'il avait courtoisement accueillie.
Sa perte a été cruellement ressentie par ses collaborateurs. Il était aimé d'eux autant qu'il les aimait ; et l'on sait qu'en mourant sa suprême pensée fut pour eux pour « ses amis », pour « sa maison ».
Nous nous associons de tout coeur à, leur deuil, et nous nous inclinons avec eux devant l'homme qui montra, dans la vie comme dans la mort, l'exemple du courage et de la dignité.

Le Petit Journal illustré du 29 mars 1914