VILLÉGIATURE PRÉSIDENTIELLE

M. et Mme Poincaré sur la terrasse
de leur villa à Eze-les-Pins
M. le Président de la République
ayant décidé de s'accorder quelques jours d'un repos bien
gagné, a su choisir, pour sa villégiature, l'un des coins
les plus délicieux de la Côte d'Azur.
Eze-les-Pins est un ravissant village des Alpes-Maritimes, bâti
sur une colline en l'amphithéâtre. La villa présidentielle
se trouve au bas de la colline, et sa terrasse à pilastres donne
directement sur la mer.
L'endroit est un des plus beaux et des plus salubres du pays. Protégé
des vents du Nord par des collines qui l'enserrent, Eze est complètement
exposé au Midi. Les plantes d'Afrique y poussent à l'aise
et le jardin de la villa présidentielle est rempli de fleurs
et d'arbres exotiques du plus bel effet. L'anse qui s'étend sous
les murs de la villa est toujours calme ; point de vent; la mer y prend
des allures de lac, et le soleil y brille du plus pur éclat.
Souhaitons respectueusement au Président de la République
et à Mme Poincaré le plus heureux séjour en ce
paradis.
VARIÉTÉ
HISTOIRES DE SINGES
La mort de Suzie. - Le gorille du professeur
Hartmann. -- Quelques anthropoïdes fameux. - Le docteur Gamer et
sa méthode. - Quand ils ont trop d'esprit les singes vivent peu.
J'ai le regret de vous faire part de la mort
de Mademoiselle Suzie.
Sans doute ignorez-vous qui était Mlle Suzie. Je vais vous renseigner
tout de suite; Mlle Suzie n'était qu'une guenon... mais une guenon
d'une intelligence humaine, voire même plus qu'humaine, si nous
la comparons à certains échantillons d'humanité.
Mlle Suzie était la merveille du Jardin Zoologique de New-York.
Les Américains étaient très fiers de la posséder.
Ils déplorent vivement sa perte ; et nous pouvons d'autant mieux
la déplorer avec eux que Mlle Suzie nous appartenait un peu,
attendu qu'elle était originaire du Congo français.
C'est, en effet, dans notre grande colonie africaine qu'elle fut naguère
capturée par le professeur Richard Garner, de l'Université
de Chicago, lequel s'est consacré entièrement à
l'étude des moeurs, du langage et, - si j'ose dire - de la civilisation
des singes.
Je vous parlerai plus loin des résultats étonnants que,
ce savant ingénieux a obtenus dans l'éducation des anthropoïdes
et de la façon originale dont il s'y prit pour pouvoir les approcher
dans les forêts tropicales ; mais il serait injuste de ne pas
signaler que le docteur Garner eut, dans ce genre d'études, un
précurseur.
C'est un savant allemand, le docteur Hartmann, qui se livra le premier
à des travaux du même genre sur les moeurs des grands singes
anthropoïdes. Son opinion est que, parmi ces animaux : chimpanzés,
orangs-outangs, gibbons et gorilles, ce sont ces derniers, qui présentent
avec la race humaine des plus étonnantes similitudes.
Le professeur Hartmann captura en pleine forêt vierge un gorille
qu'il ramena à Berlin du fond de l'Amérique méridionale.
Trois mois durant, il vécut dans l'intimité de cet animal,
en se gardant absolument de le dresser, afin de l'amener en Europe,
autant que possible à l'état de nature.
Au bout de quelques semaines, le singe s'était si bien habitué
à son entourage et aux personnes qu'il avait appris à
connaître qu'on put le laisser courir en liberté sans craindre
aucune tentative d'évasion.
« Jamais, dit le professeur Hartmann, il ne fut attaché
ou enfermé ; il suffisait simplement de le surveiller comme on
fait pour les petits enfants qui s'amusent. Il se sentait si délaissé
que, sans le secours de l'homme, il ne pouvait se tirer d'affaire et
témoignait, en retour, un attachement. et une confiance surprenants.
Il n'accusait aucune trace d'instincts malicieux, méchants ou
sauvages ; mais il se montrait parfois très entêté.
Il avait différents sons pour exprimer les idées qui se
développaient en lui ; c'était tantôt le ton de
la supplication de plus attendrissante, tantôt celui de la crainte
ou de l'effroi. Dans quelques rares cas, on percevait, en outre, un
grognement dénotant de la répugnance.
» Quand il paraissait au comble du bien-être, il se dressait
sur ses pieds et prenait plaisir à se frapper la poitrine des
deux mains. De plus, et sans qu'on le lui eut appris, il exprimait souvent
sa bonne humeur en battant des mains absolument comme d'homme, et, faisant
des culbutes, titubant dans tous les sens, tournoyant sur lui-même,
il exécutait des danses si folles que parfois on pouvait croire
fermement qu'il s'était. enivré. Cependant, il n'était
ivre que de contentement et ce n'est que dans ces occasions qu'il donnait
la mesure de sa force en exécutant les bonds des plus extravagants
».
Le professeur allemand rapporte sur son gorille maints autres traits
d'intelligence spontanée. Il raconte, par exemple, que l'animal
déployait en mangeant une étonnante adresse ; il prenait
sa tasse ou son verre à deux mains et les reposait avec soin.
Jamais il ne cassa une pièce du ménage de son maître.
« Et cependant, dit le savant nous n'avions jamais appris à
cet animal la manière de se servir de ces ustensiles ».
La façon dont il s'y prenait quand il avait envie de manger du
sucre ou des fruits conservés dans une armoire de la salle à
manger, témoigne d'une singulière faculté de réflexion.
« Il quittait brusquement ses jeux, s'éloignait du réfectoire
et ne revenait sur ses pas que lorsqu'il se croyait hors de portée
de la vue. A ce moment, il courait droit dans la chambre, allait à
l'armoire, l'ouvrait, plongeait une main preste et sûre dans le
sucrier ou dans le plat aux fruits et consommait à son aise ce
qu'il avait pris ou l'emportait en fuyant à la hâte quand
il était découvert. Tout, dans ses agissements, dénotait
qu'il avait bien conscience de la faute qu'il commettait... »
Devant de telles observations, dont la sincérité est garantie
par les scrupules scientifiques les plus absolus, on conçoit
que toute une école de savants ait voulu voir dans le singe l'ancêtre
de l'homme, et que la théorie de Darwin ait expliqué par
cette « évolution » l'histoire des premiers âges
de la race humaine.
N'y a-t- il pas, en effet, dans la race des grands singes anthropoïdes,
tout autant que dans leur aspect même, comme un commencement d'humanité
?
Rappelons-nous ces singes phénomènes - des chimpanzés
pour la plupart - qu'on nous a montrés dans des music halls ;
Consul, qui montait à bicyclette, fumait des cigares
et présidait les soupers de centième de nos théâtres
de genre ; Empereur, qui lui succéda et qui faisait
son thé, dépliait et repliait sa serviette, mettait son
couvert ; Esaü, le « gentleman chimpanzé»
qui fit jadis courir, tout Londres ; Master Link. dont son
manager, à bord du bateau l'amenait en Europe, disait qu'il était
plus intelligent que la moyenne des matelots.
Ces deux derniers furent vraiment des singes supérieurs. Toujours
habillés à la dernière mode, portant le smoking
avec une distinction parfaite, ils ne mangeaient qu'en se servant d'un
couteau et d'une fourchette.
Esaü, plus heureux en cela que beaucoup d'hommes, avait
un compte-courant à la banque et possesseur d'un carnet de chèques,
il en faisait usage, détachant gravement les feuilles et les
apostillant de son nom à la plus grande joie du public.
Il était tellement humain que son mutisme faisait l'effet d'une
infirmité acquise d'un accident. Aussi, un chirurgien américain
qui, comme tout bon Américain qui se respecte, ne doutait de
rien, avait-il proposé de fasse subir à Esaü urne
opération qui lui aurait donné, assurait-il, usage de
la parole.
Hélas !... le temps manqua pour cette épreuve. La phtisie
guettait Esaü comme elle guette tous ses congénères
transportés dans nos climats. Un soir, après une exhibition
le singe attrapa un chaud et froid qui le mit au tombeau à l'âge
de quatre ans et demi après une carrière aussi courte
que brillante.
Son propriétaire, auquel il avait rapporté des sommes
fabuleuses, ne se consola de sa mort que par la perspective de toucher
la prime de l'assurance ( plusieurs milliers de livres sterling), qu'il
avait contractée sur la vie d'Esaü et dont Esaü lui-même
avait signé la police.
***
Mais Esaü et ses pareils étaient des singes améliorés
- si j'ose dire, - par notre civilisation. Combien plus intéressante
est l'étude des autres, de ceux qui vivent en pleine liberté
et dont l'éducation et les moeurs ne se ressentent pas de l'influence
des hommes.
C'est à ceux-ci que, pendant des années, le professeur
Garner consacra ses études.
Pour vérifier la théorie d'Haeckel, qui suppose que le
langage de l'homme n'est qu'un perfectionnement du langage du singe,
M. Garner alla, à plusieurs reprises, s'installer dans les forêts
américaines et noter, par lui-même ou par le phonographe,
les conversations de la gent quadrumane. Pour cela, le professeur emportait
avec lui une grande cage peinte en vert dans laquelle il s'enfermait
pour pouvoir vivre en toute sécurité parmi les habitants
des forêts-vierges. Il attribue toutes ses découvertes
à l'heureuse idée qu'il a eue de s'infliger cette détention
volontaire. C'était, en effet, le seul moyen possible d'habiter
la jungle sans crainte des serpents et des bêtes féroces.
Il dut aussi à cette idée des impressions de nature, de
communion avec la vie intense des forêts qu'aucun autre homme
n'avait encore pu se donner.
A d'aide d'appareils très sensibles il put enregistrer les cris
des singes, en distinguer une dizaine, les imiter et engager ainsi la
conversation avec ces animaux. Un certain cri est relatif à la
boisson, un autre aux aliments solides. En proférant le cri d'alarme
des singes, le professeur a pu mettre ses sujets en fuite ; en prononçant
celui qui veut dire : « Tout va bien », il a rétabli
le calme, la confiance et la joie.
Après ses expéditions dans les forêts de l'Amérique
du Sud, M. Garner voulut étudier les singes africains. Il partit
pour le Congo, emportant avec lui des phonographes perfectionnés
par Édison lui-même et toute une série d'appareils
spéciaux devant lui servir à des recherches psychologiques.
Le professeur, en effet, ne voulait plus se contenter d'entendre le
langage des singes, il prétendait en quelque sorte leur apprendre
le nôtre, et il s'efforçait d'analyser chez eux les sensations
de forme, de couleur et les impressions musicales.
La méthode d'éducation du professeur Garner était
originale : il instruisait en amusant. C'est un procédé
qui réussit également chez des singes et chez les hommes.
Il prenait, pur exemple, une petite boîte dans laquelle il logeait
quelques billes qu'il retirait et replaçait successivement en
comptant une, deux, trois. Il donnait à son élève
une boite identique et, tout aussitôt, le singe d'imiter non seulement
les gestes, mais - de loin - la parole. M. Gainer perçait dans
une planche deux trous, l'un carré, l'autre rond ; il taillait
deux chevilles, l'une ronde, l'autre carrée et introduisait chacune
d'elles dans le trou correspondant ; convié à faire de
même, le singe apprenait vite à distinguer les formes et
les places. On pouvait multiplier les chevilles, les faire triangulaires,
polygonales, etc., il ne se trompait plus jamais.
On lui enseignait alors à reconnaître les couleurs.. Une
moitié de la planche et des chevilles était peinte en.
blanc ; l'autre moitié en noir : le singe arrivait très
bien à . placer chaque cheville dans le trou de forme et de couleur
correspondantes. Les progrès des élèves étaient
d'autant plus rapides qu'ils étaient récompensés
par des distributions de friandises. Aussi les leçons étaient-elles
fort suivies ; dès qu'ils apercevaient de professeur, les quadrumanes
descendaient de leurs branches, subitement animés d'un grand
zèle scolaire.
M. Gainer avait fini par s'emparer d'une jolie guenon, une kulu-kamba
très douce et très intelligente qu'il appela Misé.
Elle profita, merveilleusement des leçons de calcul, de formes,
de couleurs ; elle apprit même à dire feu ! Mais un beau
jour, plus de Misé ! La guenon avait pris la fuite.
Se jugeait-elle suffisamment savante ? Ou bien trouvait elle trop fades
les plaisirs de l'esprit ?... Ou bien encore avait-elle entendu dire
quelles hommes exhibent les singes dans leurs music-halls ou les torturent
dans leurs laboratoires ?..
Bref, elle disparut., Et dès lors, en raison de l'impossibilité
où se trouvait le professeur américain de montrer par
des exemples probants les résultats de sa méthode et le
succès de ses théories, ses confrères, les savants
de tous les pays,émettaient des doutes sur la sincérité
de ses observations et les déclaraient purement romanesques.
Mais, heureusement, pour remplacer la volage Misé, M.
Garner trouva Suzie et, alors il fallut bien s'incliner devant
la supériorité intellectuelle de la jaune guenon.
A un an, Suzie donnait des preuves d' intelligence supérieure
à celle de beaucoups d'enfants de trois et quatre ans.
A New-York, dans la cage des singes où on l'avait mise, Suzie
témoigna d'une supériorité vis-à-vis de
ses camarades que le directeur de la «Maison des Singes»
entreprit de continuer l'éducation que professeur Gainer avait
commencé à donner.
Chaque jour il lui consacrait plusieurs heures, la faisait jouer et
travailler. Si bien qu'au bout de quelque temps il put la produire en
public dans des expériences qui eurent le plus grand succès.
Suzie s'y montra capable d'obéir aux quarante commandements verbaux
que voici :
Debout. - Assis. - Jambes croisées.- Bras croisés. - Envoyez
baisser. - Dites au revoir. - Prenez chapeau. - Mettez-le sur votre
tête. - Posez-le. - Habillez-vous: - Déshabillez-vous.
- Donnez-moi clefs. - Apportez-ici. - Téléphonez. - Décroche
récepteur. - Écrivez -(barbouiller du papier, avec un
crayon, ou une ardoise avec de la craie). - Lavez vos mains. - Séchez
mains. - Peigniez cheveux. -Poudrez visage. - Allumez électricité.
- Éteignez lumière. - Ouvrez eau. - Fermez eau. - Montez
(au sommet de la cage). - Sautez.- Enfilez perles. - Sonnez. - Mouchez-vous
- Allumez allumettes. - Délacez mes souliers. - Déboutonnez
gants. - Enlevez-les (les gants). - Mettez-les. - Donnez moi, bouchée
( de sa banane). - Buvez. - Fouettez Dick. -.Giflez Dolly. - Embrassez
Dolly. - Encore (répétition d'un acte).
Notez bien, qu'aucun geste n'accompagnait ces commandements. Donc Suzie
en comprenait le sens précis par les mots Elle ne parlait pas
encore, mais elle entendait la parole humaine.
Hélas ! ce phénomène n'est plus. Suzie
comme les Consul, les Empereur, les Esaü,
les Master Link, vient de mourir à la fleur de
l'âge.
Nous pouvons dire une fois de plus, en modifiant légèrement
un vers célèbre :
Quand ils ont trop d'esprit, les singes vivent
peu.
Ernest LAUT.
Le Petit Journal illustré
du 19 avril 1914