HONNEUR A POLYTECHNIQUE ET A SAINT-CYR


Les drapeaux des deux grandes écoles sont décorés

C'est l'événement sensationnel de la revue de Printemps. En présence du roi d'Angleterre; notre hôte, le Président de la République décore les drapeaux de nos deux grandes écoles.
Nous avons dit, l'autre jour, à l'occasion du centenaire de la défense de Paris en 1814, combien glorieuse avait été la part de l'École Polytechnique dans cette défense. A Montmartre, aux Buttes-Chaumont, et surtout à la barrière du Trône, ce sont les Polytechniciens qui servirent l'artillerie. Partout, .ils se couvrirent de gloire.
Quant à l'École de Saint-Cyr, comment dénombrer les services rendus par elle à la patrie depuis cent six ans qu'elle existe ? Sur tous les champs de bataille de l'Empire, les anciens de Saint-Cyr se signalèrent. En 1814, les élèves, formés en bataillons, firent bravement leur devoir. Ils se distinguèrent surtout à Montereau et à Nemours.
L'histoire de Saint-Cyr et de Polytechnique, c'est celle de nos conquêtes et de nos gloires, de nos triomphes et de nos douleurs. Dans toutes les campagnes de l'armée française, depuis plus d'un siècle, nos deux grandes écoles ont eu leur large part d'héroïsme.
C'est justice qu'on donne, en même temps, à l'une et à l'autre, cette consécration glorieuse, en décorant, le même jour, et dans la même solennité, les deux drapeaux.

VARIÉTÉ

JOYEUSETÉS ELECTORALES

Le prurit politique. - Candidats naïfs et candidats facétieux. - De 1848 à nos jours. - Il faut bien rire un peu..

Il règne, aux époques d'élections, une maladie d'une nature particulière, épidémique et quelque peu contagieuse, une soute d'influenza morale qui sévit sur une foule de braves gens, très calmes en temps ordinaire, les excite, les enfièvre, leur donne une irrésistible démangeaison de parler, d'écrire, de manifester leurs opinions, et un désir fou de se consacrer à faire le bonheur de leurs concitoyens.
Cette affection, bien connue des aliénistes sous le nom de « prurit politique » se diagnostique aisément grâce à des symptômes très caractéristiques, qui sont, la surexcitation, l'exaltation, l'irritabilité, l'amour de la discussion, poussé jusqu'à la dispute et même jusqu'à l'injure et jusqu'au pugilat.
Cette étrange épidémie, qui ne présente, d'ailleurs, aucun danger, et s'apaise d'elle-même, après les résultats de scrutin de ballotage, se manifeste le plus souvent par l'éclosion des candidatures fantaisistes.
Depuis que le suffrage universel préside aux destinées de la France, il n'est pas, d'exemple d'une seule période électorale qui n'ait eu ses candidats fantaisistes, fidèles représentants de la vieille gaîté française.
En 1848, lorsque, pour la première fois, chacun fut appelé à exprimer son opinion, on en vit surgir de toutes parts, car l'éligibilité accessible à tous avait éveillé les ambitions populaires. Mais après soixante-six ans de suffrage universel, la race est loin d'en être éteinte, et les échos des élections actuelles nous en apportent chaque jour de nouvelles preuves.
Les candidats naïfs ou facétieux sèment un peu partout de la fantaisie et de l'imprévu, dans cette grave consultation populaire.
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Car les candidats fantaisistes sont de deux sortes : les « fumistes » et les convaincus, ceux-ci infiniment plus nombreux que ceux-là, mais non moins réjouissants.
Les uns cherchent, dans la politique, un dérivatif à leurs ennuis domestiques : tel le citoyen Lamiral, sonneur de cloches à Saint-Eustache, qui, en 1848, se recommandait aux électeurs en ces termes :
« Votez pour moi ! J'ai été trop malheureux en ménage pour ne pas être heureux en politique... »
D'autres se préoccupent, avant tout, dans leurs professions de foi, d'affirmer leur vigueur physique en même temps que la fermeté de leurs opinions.
Paris a connu, dans ce genre, le citoyen Théodore Jaudet, dont la proclamation débutait ainsi :
« Citoyens, je me présente avec une supériorité virile plus forte que jamais, malgré mes cinquante-quatre ans... »
Et Brive-la-Gaillarde (Corrèze) n'a point oublié, à coup sûr, Pradier-Bayard qui, de 1869 à 1885, se présenta, sans peur et sans reproche à toutes les élections, avec un programme qui témoignait à souhait de la fougue et de l'originalité de son éloquence.
Pradier-Bayard envoyait à tous les électeurs, la carte, dont voici le libellé :

PRADIER-BAYARD
POLYGLOTTE LITTÉRAIRE
parlant le grec, un peu l'arabe, l'italien, l'espagnol et le français si doucereux et imagé.
Membre de l'Académie de Voltri (Italie) et dans la mélodieuse et redoutable Espagne,
Chevalier
de l'Ordre Entérite d'Isabelle
la Catholique
Première Sémiramis de toute la terre.

Et il y joignait une profession de foi qu'on nous excusera de ne pas reproduire en entier, Cet extrait suffira :
Nommez et acclamez Pradier-Bayard, s'écriait-il ; c'est un rude à poil qui ne boude jamais dans la polygamie jumentalière de la dialectique, ayant autant de raisons spécieuses que les coursiers ont de frénétiques hennissements... »
Eh bien, le croiriez-vous ? les électeurs acclamèrent peut-être Pradier-Bayard, mais ils se refusèrent obstinément à nommer cet homme, pourtant si éloquent, si savant et si illustre... à l'étranger.
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Parmi les candidats fantaisistes, il en est qui n'eurent qu'une étiquette - une étiquette qui résumait toute leur profession de foi.
Celui-ci s'appelait Louis Gontard : il s'inttulait candidat provincial et il aspirait à représenter la province à lui tout seul ; celui-là se nommait Bastier : il se déclarait « menuisier, barde du 71e régiment de mobiles, consécrateur des hautes oeuvres municipales et gouvernementales ». Cet autre, nommé Rue-d'Estrem, était le candidat célibataire : « Je suis célibataire, disait-il, aussi la nation sera ma famille et les lois équitables seront mes enfants... »
Mais le plus célèbre dans ce genre, ce fut Bertron, Adolphe Bertron, le « candidat humain ».
Il avait fondé un journal sous ce titre, et il y insérait, en 1885, l'appel suivant adressé aux électeurs de l'arrondissement de la Flèche :
Travailleurs des champs, travailleurs des villes, exprimez votre volonté : remplacez le suffrage universel de l'infortuné Ledru-Rollin par l'unique vrai suffrage universel, celui des deux sexes. Dès lors, le seul gouvernement du genre humain saura faire ce qu'il faut pour que tout soit parfait, par l'amitié, la gratuité, l'unanimité. »
Mais, hélas ! les électeurs restèrent insensibles aux objurgations de ce partisan de l'égalité politique des deux sexes, et le « candidat humain » fut battu à plate couture.
Parfois aussi, le candidat fantaisiste n'a qu'une idée, une idée fixe qui contient tout son programme.
L'idée du citoyen Pacault, qui se présenta. aux élections de 1893, c'était la défense des journalistes. Pacault déclarait « qu'aussitôt élu, il exigerait que les journalistes fussent invités à tour de rôle à la table du Président de la République. On établirait un roulement pour cette faveur insigne... »
Malheureusement, Pacault ne fut pas nommé. La presse elle-même, la presse ingrate, se gaussa, de cet ami désintéressé, pultôt que de le soutenir.
Le sieur Isidore Cochon, dit Chambertin, candidat dans la première circonscription de Laon, avait une idée plus originale et non moins généreuse.
Ce dit Cochon était, en effet, l'inventeur du « tube vinicole sous-marin d'Alger à Marseille ».
Il proposait de creuser sous la Méditerranée une canalisation au moyen de laquelle on aurait refoulé en France tout le vin de notre grande colonie africaine.
Cette idée, très américaine, n'eut pas l'heur de recueillir l'approbation des électeurs laonnais. Isidore Cochon, dit Chambertin, échoua. Mais, pourquoi diable aussi se présentait-il à Laon au lieu d'aller solliciter les suffrages des viticulteurs algériens ?...

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Tous ces candidats fantaisistes, dont nous venons de parler, étaient des convaincus, de braves gens piqués de la tarentule politique, ingénument ambitieux et plaisants sans le vouloir.
Il en est une autre catégorie dont nous devons au moins citer les célébrités : c'est celle des loustics de la période électorale, candidats facétieux, burlesques ou goguenards qui s'amusent eux-mêmes en divertissant la galerie.
Les élections de 1885 firent connaître l'un des plus ingénieux parmi ces aimables fumistes il s'appelait Gagne.
C'est lui qui, le premier, projeta « d'établir des communications entre les peuples à l'aide d'un chapelet d'escargots sympathiques ».
Plus tard, nous eûmes Rodolphe Salis « seigneur de Chatnoirville-en-Vexin » dont la proclamation qui figura longtemps sur les murs du fameux cabaret de la rue Victor-Massé réclamait avant tout « la séparation de Montmartre et de l'Etat ».
C'est encore Montmartre « ce cerveau de Paris » qui vit éclore les candidatures du fameux colonel Lisbonne, l'inventeur des « frites révolutionnaires » ; de l'anarchiste Marius Tournadre, un joyeux compagnon, et du Captain Cap, candidat antibureaucratique et antieuropéen.
L'affiche de ce candidat extraordinaire était pleine de métaphores audacieuses. Le Captain Cap y déclarait qu'il voulait être le «saint-Georges du dragon de la bureaucratie » et « qu'il saisirait la barre du paquebot de nos revendications pour renverser la Bastille des cartons verts ». Il réclamait, entre autres travaux urgents, la « surélévation de Paris à la hauteur de Montmartre », protestait contre « l'abandon des tunnels sans lumière sur la voie publique » et proposait « la création d'un Conseil des Disques pour punir les accidents de chemins de fer....»
Mais Montmartre n'eut pas le monopole des candidatures facétieuses. Il s'en produisit dans les départements et même dans nos plus lointaines colonies. Jugez-en par la profession de foi suivante, signée du citoyen Louis Vinson, candidat aux élections municipales d'Hanoï en 1901.
Elle est extraite du Petit Tonkinois :
« Électeurs : Vous devez être dégoûtés des promesses qui vous sont faites, que vous savez parfaitement ne jamais être tenues par ceux qui les font.
« Je prends envers vous l'engagement formel d'employer tout mon temps et tous mes efforts à soutenir mes intérêts à faire progresser ma fortune, plutôt vague pour le moment.
« Une fois servi et mon avenir assuré, ce qui n'est que juste après dix-sept années de Tonkin, je jure devant Dieu et devant les hommes de m'occuper de vous dans mes moments perdus.
« Électeurs, votez pour moi ! »
Que de candidats pensent comme ce colon tonkinais ; mais combien peu d'entre eux oseraient imiter cette rude franchise !

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Depuis l'aurore du XXe siècle, les consultations électorales n'ont pas été moins que jadis, favorables à l'éclosion des candidatures fantaisistes.
Paris en connut quelques-unes de la plus belle envergure, notamment celle du poète Bonnery, lequel se présentait comme « candidat de la régie égalitaire ». S'adressant aux seuls intellectuels, il refusait d'être élu « par des voies antiques et retardatives ».
« Je ne suis, disait-il, ni nationaliste, ni internationaliste, je suis intermondial ».
Après avoir annoncé qu'il allait faire paraître « une nouvelle planète qui ferait descendre dans l'ombre des nuits le reste des antiques croisades », il terminait son affiche par quelques vers :

Ah ! peuple, il le faut la justice dans la régie,
Et il nous faut la mort ou la liberté dans la vie...

Je vous fais grâce du reste. Vous pouvez juger par ce distique, que le poète Bonnery était partisan de toutes les libertés, surtout en ce qui concerne la prosodie.
Mais la palme de la fantaisie revint à coup sûr, au citoyen Fénelon Hégo qui, décédé l'an dernier, avait, aux élections de 1902, de 1906 et de 1910, semé la plus folle gaîté dans le quartier de la Goutte d'Or.
Fénelon Hégo, « ouvrier tapissier, matelassier, orateur, inventeur, déclamateur, décorateur, masseur, guérisseur, rebouteur, candidat socialiste patriote, républicain impartial impérialiste, très résolument indépendant », était recommandé aux suffrages des électeurs par un comité enthousiaste qui le déclarait « appelé aux plus hautes destinées ».
Son programme ?... Comment songer à le résumer ?... Sans préjudice d'une affiche qui contenait une bonne trentaine de projets, Hégo en avait encore 367 autres en réserve. Contentons nous de signaler les plus originaux :
« Suppression de la présidence de la République, à moins qu'Hégo lui-même n'y fût élu.
« Caisse des retraites alimentée par le dégrèvement du tabac qui serait vendu 4 fr. le kilo au lieu de 12 fr. 50. A quarante-cinq ans, chaque citoyen aurait une rente de 42 francs par jour comme les députés (tous Hégo).
« Nouvelle loi sur les loteries. Les gagnants des gros lots seraient tenus d'en verser la moitié à la caisse des retraites, 50% à l'Assistance publique et le reste à la Société protectrice des animaux.
« Nomination des commissaires de police par le suffrage universel.
« Établissement à tous les coins de rues de poteaux-refuges munis de fauteuils pour les poivrots.
« Création de Paris port de mer et prolongation de la Seine jusqu'à la Méditerranée.
« Extinction du paupérisme à partir de huit heures du soir pour assurer la tranquillité des rues.
« Obligation pour les propriétaires de ne choisir comme concierges que des somnambulismes extra-lucides... » Et vingt autres fariboles de même acabit.
Et le citoyen Hégo terminait sa proclamation par ce cri : « Vivent les Hégonïtes ! »
Vous pensez si l'on s'amusa à la Goutte d'Or.
Le candidat fantaisiste recueillit, d'ailleurs le bénéfice des joies qu'il avait semées à travers le quartier.. Contre toute attente, le citoyen-Fénelon Hégo eut, en 1906 en et 1910, des voix, plus de voix que son comité n'en eût osé espérer...
Qu'on aille dire après cela que l'électeur n'est point reconnaissant !
Nous en connûmes bien d'autres encore ; mais la seule énumération des noms et des programmes de tous ces candidats facétieux entraînerait trop loin.
Car voici que les élections de dimanche en allongent encore la liste...
La race Joyeuse des candidats fantaisistes n'est point abolie. Elle se perpétue et demeure, aux jours de bataille électorale, la fidèle gardienne de nos traditions de belle humeur.
Ne méprisons pas le candidat fantaisiste. Il fait oeuvre utile et salutaire. Auprès des affiches de tant de politiciens sectaires où s'étalent les pires injures, sa profession de foi, bourrée d'idées facétieuses ou de naïvetés, nous réjouit quelques instant et nous fait oublier l'âpreté des luttes qui précèdent les scrutins.
Et puis ne remplit-il pas un rôle social.
Comme les potentats d'autrefois, le peuple a besoin d'être mis en gaité, même lorsque, gravement, il exerce ses droits. Et le candidat fantaisiste, c'est l'amuseur du peuple souverain.
Ernest LAUT

Le Petit Journal illustré du 26 avril 1914