LES SOUVERAINS ANGLAIS ACCLAMES PAR
LA POPULATION PARISIENNE

« La reine et moi, a dit le roi George dans son toast à l'Elysée, n'oublierons jamais la réception si cordiale qui nous a été faite »
Et, dans sa visite à l'Hôtel de Ville, il a de nouveau parlé de « la part si aimable et si chaleureuse » que les Parisiens ont prise à cette réception.
On conçoit, en effet, que le souvenir de l'accueil qui leur fut réservé par la population parisienne demeure profondément gravé au coeur des souverains du pays ami.
Paris avait pris pour les recevoir sa parure de fête. Les plus belles rues étaient splendidement décorées ; et le printemps avait mis de la joie sur toutes choses.
Partout où le cortège royal passa, la foule se pressait, curieuse et sympathique, cette foule parisienne dont la courtoisie chaleureuse et la bonne humeur sont proverbiales. Et c'étaient des acclamations sans fin, des « Vive le roi ! » auxquels se mêlaient, de la part des nombreux Anglais venus pour honorer leurs souverains, de vigoureux « Hurrah for the king ! »
C'étaient aussi, en plus grand nombre encore peut-être, des « Vive la reine ! » car, du premier coup, la reine Mary a conquis le coeur des Parisiens.
Bref, ce furent des fêtes inoubliables qui marqueront une date heureuse dans les annales de l'Entente cordiale.

VARIÉTÉ

Opinions de quelques Anglais
sur la France et Paris

Un diplomate sévère. - Deux amis de la France : Young et Rigby. - La réception à la bonne franquette. - Opinion d'une Anglaise sur les Parisiennes. - Méritons les éloges de l'étranger.

Nos hôtes royaux ont quitté la France, enchantés de leur séjour, et ravis d'avoir senti vibrer autour d'eux l'enthousiasme populaire.
Pour les accueillir, en effet, Paris s'est mis en frais de grâce et de belle humeur, et la population a témoigné de cette spontanéité cordiale qui apparut en tous temps à nos hôtes anglais comme une des plus belles qualités de notre race.
Car nous avons eu naguère, comme nous l'avons encore aujourd'hui en Angleterre, la réputation d'être un peuple accueillant, et chaleureux dans les manifestations de son accueil. Même aux époques où l'entente cordiale était encore dans les limbes, même au lendemain des guerres qui divisaient les deux pays, les Anglais qui voyageaient en France, se plaisaient à nous rendre cette justice.
Ce sont quelques-uns de ces témoignages qu'il nous a paru intéressant de rechercher dans les impressions de voyage d'un certain nombre d'Anglais de qualité qui visi
tèrent la France ou vécurent à Paris autre fois.
Presque tous concorderont, comme on le verra, avec, l'impression qu'ont emportée de leur voyage les hôtes illustres qui viennent de nous quitter.

***
Ce n'est point à dire qu'il n'y ait que louanges dans ces opinions diverses. Il y a parfois de justes critiques, parfois-même un peu de mauvaises foi. Ainsi, par exemple, l'un des plus anciens ouvrages qu'on connaisse d'un Anglais sur la France, n'est rien moins qu'aimable pour nous. C'est le livre de Robert Dallington, qui fut secrétaire de l'ambassade anglaise à Paris, sous Heuri IV. Il s'appelle The view of France. L'auteur ne nous aime guère, et ne le dissimule pas. « Le Français, dit-il, est impudent, malpropre, hâbleur, bavard, menteur, familier, sautant comme un singe sur l'épaule du premier venu... »
Voilà bien des défauts et des vices pour un seul peuple. Mais Dallington nous en trouve encore d'autres, et il leur oppose complaisamment les vertus anglaises.
Il reconnaît cependant que la France est un beau pays, un pays plus beau que l'Angleterre ; mais rien de ce qui s'y trouve ne lui paraît valoir les gens et les choses de sa patrie. Nos femmes sont moins fidèles que les épouses anglaises, nos ménages moins assortis que les ménages anglais, notre table moins abondante qu'en Angleterre, notre paysan moins heureux, nos maisons moins commodes ; les boutiques parisiennes, comparées à celles de Londres, lui paraissent des échoppes de colporteur. En somme, conclut-il, dans son orgueil britannique, « imaginez la nation anglaise implantée en France, et vous aurez l'heureuse république de Platon ».
Voilà certes un diplomate qui manquait d'indulgence. Il est heureux que, dans les siècles qui suivirent, ses compatriotes nous aient logés avec plus de bienveillance, sinon, l'entente entre les deux peuples aurait eu bien des chances de ne jamais s'accomplir.
L'ardeur voyageuse les Anglais ne commença guère à s'éveiller que vers la fin du XVIIIe siècle. A cette époque, les moyens de communication entre les deux pays ont un semblant de régularité. Deux ou trois fois par semaine, des bateaux partent de Douvres pour Calais. Ils ne mettent guère que sept à huit heures pour traverser le détroit. Et, de Calais, les diligences ne prennent pas plus de trois jours pour amener le voyageur à Paris.
Nombre d'insulaires, amis du tourisme, ou curieux d'étudier les moeurs étrangères, se laissent tenter par ces facilités que n'avaient point connues leurs ancêtres, et se mettent en route pour la France.
C'est ainsi qu'en l'an 1787, un riche Anglais nommé Arthur Young, homme savant et de la meilleure compagnie, passionné pour les questions agricoles et l'économie politique, s'en vint en France dans l'intention d'y étudier l'état de l'agriculture et les sources de la richesse publique. Il passa chez nous quatre années, visitant le pays à petites journées et cheminant de ville en ville, et de province en province, au petit trot de sa jument.
On conçoit que les avis de ce voyageur consciencieux et lettré, soient pour nous du plus vif intérêt.
Young, en général, nous juge avec sympathie, et rend hommage à notre accueil. Ainsi, au cours de sa chevauchée vers Paris, il s'arrête à Amiens. Devant la cathédrale, il y a grand concours de peuple et grand déploiement d'appareil militaire. On célèbre les obsèques du prince de Tingry, colonel du régiment de cavalerie en garnison dans cette ville. Young veut pénétrer dans l' église : on lui en refuse l'entrée. Mais quelques officiers l'ont entendu ; ils donnent ordre qu'on de laisse passer.
« On me rappela de fort loin, dit-il, en me priant très poliment d'entrer, et en s'excusant parce que l'on ignorait auparavant que je fusse Anglais... »
Et il ajoute :
Ce ne sont là que des bagatelles, mais elles marquent de honnêteté, et il est juste de les raconter. Si un Anglais reçoit des politesses en France, parce qu'il est Anglais, il est inutile de dire comment on doit accueillir un Français en Angleterre... »
Ainsi, dès les premiers jours de son voyage, le touriste a l'occasion de rendre hommage à la courtoisie française. Plus tard, il aura maintes autres raisons de signaler des vertus françaises. Le courage de nos paysans l'émerveille. La beauté de nos routes et de nos chaussées excite constamment son admiration. ( Hélas ! que les temps sont changés ! ) Il regrette seulement que la police soit mal faite sur ces belles routes, « Je ne rencontre presque pas, de chariot, dit-il dont le charretier ne soit endormi. » A cet égard, sa critique serait encore juste aujourd'hui.
De jolis détails de sentiment le frappent. « En retournant à Nîmes, dit-il, je rencontrai plusieurs marchands qui revenaient de la foire de Beaucaire ; chacun d'eux avait un tambour d'enfant attaché à son porte-manteau. J'avais trop présente à l'esprit ma petite fille, pour ne pas les aimer à cause de cette marque d'attention qu'ils avaient pour leurs enfants... »
Ce qui le touche, c'est la spontanéité, la bonne grâce de l'accueil qu'il reçoit dans les familles françaises. Un Jour, il arrive chez un gentilhomme de campagne, avec une lettre de recommandation, vers le milieu de la journée. Le gentilhomme et sa famille étaient à table. Young craint d'être accueilli comme un importun ; il s'excuse
de son mieux. « Mais, dit-il, le gentilhomme et sa femme ne tirèrent aussitôt d'embarras, en me priant de partager avec eux la fortune du pot, sans affectation et sans laisser paraître le moindre embarras dans leurs regards ou faire le moindre changement à leur table. Ils me mirent sur le champ a mon aise, en me faisant asseoir près d'eux. Le dîner était, en lui-même assez ordinaire, mais assaisonné de tant d'aisance et de gaîté, que je trouvai ce repas beaucoup plus à mon goût que tous les dîners de cérémonie les plus somptueux ».
Et il expose ce qui, en pareil cas, se serait passé dans son pays.
» Une famille anglaise, surprise de cette manière à la campagne, m'aurait reçu avec une hospitalité inquiète, une politesse pleine d'anxiété, et après m'avoir fait attendre pour un dérangement précipité de nappe, de table, d'assiettes, de buffet, de pots et de broche, m'aurait peut-être donné un dîner si parfait, qu'aucun de mes hôtes, entre la fatigue et les appréhensions de toutes sortes, ne m'eût accordé une seule parole de conversation ; et, à mon départ, on m'eût salué avec le souhait secret, mais sincère, que je n'y revinsse jamais. Les Français sont mieux préparés à ces sortes de surprises, et, si peu agréables qu'elles leur soient, ils ont, du moins, le bon goût et d'art aimable de dissimuler leur ennui et de ne laisser paraître aucune gêne ».
Ne voilà-t-il pas le plus joli éloge qu'on puisse faire de cette politesse « à la bonne franquette », politesse éminemment française comme l'indique son nom ?

***
Quelques années plus tard, à la veille de la Révolution, un autre Anglais, non moins distingué qu'Arthur Young, savant agronome comme lui, vient visiter notre pays : c'est le docteur Edward Rigby, dont les curieuses lettres furent publiées, il y a quelques années, par les soins du baron de Maricourt.
Rigby, comme Young, est frappé, dès son arrivée, par l'aspect de fertilité de nôtre pays. « Tout ce que nous voyons, dit-il. porte la marque du travail et tous les gens paraissent heureux ».
Il insiste, à maintes reprises, sur cette apparence d'aisance :
» Je dois avouer que je croyais les Français, légers, insignifiants, d'un extérieur chétif et vivant dans une misérable condition causée par l'oppression de leurs maîtres. Ce que nous avons vu contredit cette appréciation. Si les Français ne sont pas heureux, ils paraissent du moins l'être beaucoup ».
La beauté des femmes l'émerveille. « Presque toutes celles que nous aperçûmes, dit-il, pourraient être des objets d'admiration. Leur vêtement est d'une simplicité charmante. Elles sont bien coiffées, et elles ont le sourire aux lèvres. Elles semblent avoir la simplicité de la nature et de
l'innocence. »
Rigby et sa famille tombent à Paris en pleine effervescence révolutionnaire ; ils assistent de loin à la prise de la Bastille.
» les détails de cet événement étonnant dont j'ai été témoin, écrit-il quatre jours plus tard, m'ont vivement impressionné...
Avant d'arriver à Paris, nous eûmes suffisamment de preuves que les Français ne sont pas ce peuple ignorant et frivole que nos compatriotes se sont si souvent imaginé. Rien n'aurait pu nous confirmer plus efficacement dans cette opinion que le spectacle que nous avons eu sous les yeux depuis six jours. Présence d'esprit, intrépidité froide, admirables dispositions; souci de prévenir les troubles dans la rue, attentions générales et amabilités à l'égard des étrangers, tout cela peut-être, ne fut jamais remarqué à un tel degré chez tant de milliers de personnes, subitement appelées aux armes, dans des circonstances exceptionnellement faites pour déchaîner les passions les plus violentes et les plus grossières. Je ressentirai toujours la plus vive sympathie pour ce peuple, et j'espère que jamais, dans l'avenir, une politique injuste dans notre pays ne nous obligera à le considérer comme notre ennemi... »
Tels sont les sentiments de cet étranger envers le peuple de France, dont il admire la courtoisie, même au milieu de la période la plus troublée. Quand il quitte la France, Rigby témoigne les plus vifs regrets. « Le pays m'a infiniment plu, dit-il ; je suis enchanté des habitants : amour du travail, gaîté et bon sens, sont leurs qualités les plus remarquables... »
Peut-on faire plus bel éloge d'une nation ?

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A vrai dire, tous les Anglais qui visitèrent ou qui habitèrent la France, ne témoignèrent, pas pour notre pays et pour nos moeurs d'un enthousiasme aussi complet. Voici, par exemple, Thackeray : avant de devenir l'un des plus grands écrivains de son pays, il fut, à Paris, en 1836, correspondant d'un journal anglais ; et, dans son âme puritaine, il nous jugea parfois sévèrement. Mais, comme Young, comme Rigby, il rendit pleinement hommage à la belle humeur du peuple.
» Si vous voulez, écrit-il, voir le peuple français à son avantage, il faut aller à une fête où sa bonne tenue, son innocente gaîté forment un très agréable contraste avec l'hilarité grossière et vulgaire que montrerait la même classe dans notre pays... Cela fait du bien de voir ces gros et honnêtes épiciers, pères de famille, porter de longues heures, leurs moutards sur leurs épaules, afin que les petits puissent, eux
aussi, avoir leur part d'amusement... Comme ces gens comprennent mieux que nous le bonheur social ; comme il y a plus de virile égalité entre Français et Français qu'entre les riches et les pauvres de notre pays ! »
Ne sont-ce pas là des réflexions que bien des Anglais venus à Paris ces jours derniers, ont pu se faire en regardant la foule qui acclamait leurs souverains ?
Mme Trollope; romancière anglaise qui vint à Paris dans le même temps et qui recueillit en trois volumes, ses impressions sur Paris et les Parisiens, rend aussi pleine justice à la courtoisie des hommes et, à la grâce des femmes. C'est la belle époque du Boulevard. Mme Troupe s'y rend un soir d'été.
» Les Françaises sont si charmantes dans leur costume de promenade du soir, dit-elle, que j'aime mieux les voir ainsi qu'en grande toilette. Un salon tout rempli de femmes en toilette de bal est un spectacle qui n'a rien d'extraordinaire pour des yeux anglais ; mais la vérité m'oblige d'avouer que ce serait en vain que dans une promenade à Londres, on chercherait rien qui ressemblât au spectacle qu'offrait hier au soir le boulevard des Italiens. C'est la chose la plus étrange du monde que cela soit ainsi, car il est certain que ni les chapeaux, ni les jolis visages qu'ils couvrent ne le cèdent en Angleterre à ceux de la France ; mais les Françaises ont plus que nous l'habitude et le talent de paraître élégamment mises sans être parées... »
Opinion d'une femme qui ne pouvait être que précieuse aux Parisiennes de ce temps-là, et que n'ont cessé de justifier les Parisiennes d'aujourd'hui.
J'aurais bien voulu vous citer encore l'avis de Dickens, qui habita Paris, et savoura, comme tant d'autres de ses compatriotes, la belle humeur et la courtoisie du peuple français. Mais de nouvelles citations nous entraîneraient trop loin.
Et puis, ne sont-ce pas là beaucoup d'éloges, et ne devons pas rougir quelque peu de nous tresser ainsi cette couronne ?
Bast ! puisque toutes ces louanges nous viennent d'étrangers qui nous ont jugés en leur âme et conscience, acceptons-les donc sans fausse honte ; et tâchons seulement de continuer à les mériter.
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 3 mai 1914