LES HÔTES DE LA FRANCE

LL. MM. LE ROI CHRISTIAN X ET LA REINE ALEXANDRINE DE DANEMARK

Les visites royales se succèdent à Paris. Hier c'étaient les souverains d'Angleterre que nous acclamions ; demain, le roi et la reine de Danemark seront les hôtes de notre capitale.
Le roi Christian X a succédé, en 1912, à son père Frédéric VIII, mort tragiquement, on s'en souvient, en pleine rue à Hambourg. Il est le petit-fils de ce bon roi Christian IX qu'on appelait le beau-père et le grand-père de l'Europe, et qui mourut au mois de janvier 1906.
Christian X, né le 26 septembre 1870, a l'allure jeune et paraît à peine ses quarante-quatre ans. Il a épousé, en 1898, sa cousine Alexandrine, duchesse de Mecklembourg.
Le Danemark est un des pays d'Europe où l'esprit français, la civilisation française sont le plus estimés. Tout Danois éduqué parle notre langue. Le peuple est instruit, sobre, travailleur. « La civilisation du Danemark, disait un Français qui venait de visiter ce pays, c'est son instruction, une instruction générale qui luit même dans la demeure de chacun des paysans ; c'est plus que cela encore : c'est l'instinct de son honneur national, l'aspiration à la liberté, à la dignité, à la bravoure sur terre et sur mer... »
Car le peuple danois est resté un peuple de vaillants soldats et de hardis marins.
Il a gardé la tradition de ces glorieux aventuriers d'autrefois, des Lodbrog, des Hastings, des Rollon, qui se lançaient sur leurs frêles navires à la conquête de l'Europe, et chantaient dans la tempête, se riant des vents et des flots. Mais ses aptitudes militaires et maritimes n'ont pas étouffé en lui d'autres aspirations. Le Danemark a des illustrations nombreuses dans la science et dans l'art. Tous les voyageurs qui l'ont visité, même au temps où le niveau intellectuel de Europe n'était pas ce qu'il est aujourd'hui, ont constaté qu'il tenait une place enviable au point de vue de la civilisation.
Paris rendra hommage aux vertus du peuple danois en acclamant les augustes souverains qui viennent le représenter parmi nous.

VARIÉTÉ

LES PARIAS D'AUTREFOIS

C'étaient les lépreux. - Un fléau qui reparait. - L'origine de la lèpre. - Le code du lépreux. - Une singulière méthode de diagnostic.

Ces parias d'autrefois, c'étaient les lépreux, ces malheureux, atteints d'une incurable maladie, et qu'on obligeait, de ce fait, à vivre en dehors de la société.
Or, depuis le XVIIe siècle, la lèpre avait à peu près disparu de l'Europe. Mais voilà qu'elle fait chez nous un retour offensif. A la dernière séance de l'Académie de médecine, ne fut-il pas question de rétablir, comme au moyen âge, des léproseries ? C'est le cas où jamais de dire que le monde est un éternel recommencement.
A la vérité - qui le croirait ? - il y eut toujours des lépreux à Paris ; mais naguère, et il y a une vingtaine d'années encore, on n'en comptait pas plus d'une cinquantaine pour une population de trois millions d'habitants. On en compte aujourd'hui plus de trois cents, et à peu près autant dans le reste du pays, notamment dans les Alpes, en Bretagne et en Auvergne.
Six cents lépreux pour toute la population française : il n'y a pas là de quoi nous alarmer. Mais tout de même, c'est six cents de trop. Il est inouï qu'en notre siècle d'hygiène nous puissions avoir encore quelque chose à craindre de cette maladie qui rappelle les plus tristes jours du temps passé.

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La lèpre fut avec la peste un de ces « maux sataniques », une de ces « verges de Dieu » qui terrorisèrent nos pères.
Michelet, qui eut quelquefois la faiblesse de subordonner son génie d'historien à l'esprit de parti, en attribue la diffusion à la malpropreté entretenue au moyen âge par les lois ecclésiastiques ». Or, Michelet se trompe ou nous trompe. Tout le monde sait aujourd'hui que le moyen âge fut une époque de propreté, et que les lois de l'Église, loin d'interdire le bain, en imposaient la pratique régulière dans les monastères.
La lèpre ne put donc naître de la saleté du moyen âge. Et ,cette saleté eût-elle même existé que la lèpre n'eût pu en résulter puisque l'origine de cette maladie se perd dans le passé le plus lointain. La lèpre exista de toute antiquité en Orient, et nul n'ignore que les Hébreux la rapportèrent de leur captivité en Égypte.
Moïse, qui fut un grand hygiéniste, avait pris contre la lèpre des précautions que les gens du moyen âge ne firent que renouveler. On trouve dans des livres une description très minutieuse de la maladie, de des symptômes et de ses manifestations. Cette description avait pour but d'éclairer les prêtres qui étaient chargés d'examiner les malades soupçonnés d'avoir la lèpre, et de prononcer sur leur expulsion et sur leur séquestration. L'individu atteint du terrible éléphantiasis était déclaré impur et chassé du camp tête nue, et la bouche couverte d'un voile. Il devait rester séquestré jusqu'à ce que le prêtre chargé de l'examiner l'eût reconnu guéri. Alors, on. faisait sur lui des offrandes expiatoires. Tant que la guérison n'était pas définitive, le malade demeurait absolument isolé.
C'est en somme l'unique moyen de prophylaxie qu'employèrent plus tard nos aïeux du moyen âge : l'isolement, système renouvelé des Hébreux.
Mais, comme, bientôt, le nombre des lépreux alla croissant dans des proportions considérables, il fallut créer, aux environs de chaque agglomération, de véritables villages d'isolement.
Ce fut l'origine des léproseries.
Car il ne faudrait pas s'imaginer que les léproseries furent, à l'origine, des hôpitaux organisées non seulement pour recueillir, mais encore pour soigner les malheureux atteints de la terrible maladie pas du tout ! ce furent tout simplement des réunions de huttes misérables dans chacune desquelles croupissait un de ces maudits, et où les lépreux étaient tout vivants mis au tombeau.
On choisissait aux alentours des villes un terrain assez vaste qu'on entourait de murs ou de haies. On y élevait une chapelle, on y ménageait un cimetière destiné ,uniquement aux lépreux. Quelquefois la munificence d'un seigneur ou d'une municipalité permettait d'y bâtir un logis de quelque importance, où les malades de condition trouvaient asile ; quant aux malades pauvres, ils étaient logés dans des cabanes, que, le plus souvent, ils étaient obligés d'élever de leurs mains. Aux abords de la maison principale, on creusait un puits que le prêtre bénissait ; autour des maisonnettes on ménageait un petit espace de terrain que le lépreux cultivait. Et c'est dans cet enclos que les malheureux étaient condamnés à passer le reste de leur existence.
Les lépreux, une fois relégués dans la léproserie, devaient en sortir le moins possible. Le dimanche seulement, quelques uns d'entre eux se tenaient dans une logette placée au bord de la route, à l'entrée de la maladrerie. De là, ils voyaient venir les promeneurs et, à l'aide d'une cliquette, ils attiraient leur attention et sollicitaient leur charité.
C'étaient là tous leurs rapports avec l'extérieur. Pour le reste, les léproseries devaient, dans la mesure du possible, se suffire à elle-mêmes. On y élevait des bestiaux pour la consommation exclusive des lépreux. Il était, d'ailleurs, interdit aux bouchers de la ville d'acheter des bêtes élevées dans les maladreries. Les lépreux faisaient eux-mêmes leur pain, récoltaient leur froment, leurs légumes.
Quant aux rares objets qu'ils devaient se procurer hors de la léproserie, le soin de les acheter et de les apporter dans l'enclos maudit était commis à des religieux de l'ordre de Saint-Lazare, Soeurs et Frères convers, qui, revêtus du même costume que les lépreux, portaient sur la manche de leur robe un morceau de drap rouge qui permettait aux passants de les reconnaître à distance et de s'éloigner d'eux.
Cependant, comme il n'était pas possible, sauf dans certaines léproseries considérables et dotées de revenus importants, de séquestrer complètement et pour l'éternité, les lépreux dans leurs maladreries, l'autorité leur permettait de sortir à certains jours et à certaines heures, mais exigeait d'eux maintes précautions que, nous trouvons. résumées dans le cérémonial de la séquestration des lépreux.
Les détails de ce cérémonial, tels qu'ils figurent dans les chroniques du moyen âge, ont été reproduits en 1877 par M. Salètes, dans une thèse sur la lèpre.
Dès que la maladie était constaté, quelle que fût la situation sociale du malade, l'official diocésain décidait la séquestration et le curé de la paroisse l'annonçait au prône.
Le dimanche suivant, le lépreux, vêtu de noir, se présentait à la porte de l'église. Le prêtre, en pompe, précédé de la croix et du bénitier, allait l'y chercher et commençait par l'inonder littéralement d'eau bénite.
Cela fait, il l'amenait dans le sanctuaire, à une place réservée et enclose de barrières, puis il célébrait une messe du Saint-Esprit à. laquelle s'ajoutait une oraison spéciale de circonstance : l'oraison pro infirmis.
La messe dite, le lépreux était conduit professionnellement à la maladrerie et introduit dans la cabane qui lui était réservée. Pour lui bien signifier qu'il devait se considérer comme inhumé tout vif, on allait prendre, dans le cimetière, de la terre qu'on jetait sur le toit de la cabane en criant au malheureux qu'on allait abandonner des paroles latines qui signifiaient « Sois mort pour le monde et n'aies plus d'espoir de revivre qu'en Dieu ». Après quoi, le prêtre ayant récité les litanies, remettait successivement au malade divers objets dont il ne devait plus se séparer une cliquette pour annoncer sa présence ; des gants pour éviter de répandre la contagion par le toucher de ses mains ; enfin, une panetière pour recevoir les aumônes.
Il lui résumait ensuite ce qu'on pourrait appeler le code du lépreux, lui faisant défense expresse :
« D'entrer désormais ès églises, moulins, fours ou marchés, ny de se trouver ès assemblées du peuple ;
» De ne jamais se laver les mains ny chose aulcune qui soit à son usage, ès fontaines, rivières ou ruisseaux qui servent au public ;
» D'aller déchaussé hors de la maison ny sans habits de lépreux (c'est-à-dire en robe noire et la bouche voilée), et ses cliquettes afin d'estre recognu d'un chacun ;
» De toucher, quelque part qu'il se trouve, aucune chose qu'il voudra achepter, sinon avec une verge où baston ;
» D'entrer, aux tavernes ny autres maisons, sous quelque prétexte que ce soit ;
» De répondre sur les chemins à ceux qui l'interrogeraient, s'il n'est hors et au-dessous du vent, de peur qu'il n'infecte les passants ;
» De passer par les chemins étroits, pour obvier aux rencontres contagieuses ;
» S'il est contraint de passer l'eau, de toucher les pieux et autres instruments qui servent à cet effet sans avoir premièrement mis ses gants ;
De toucher aucunement les petits enfants ny leur donner aucune chose ny à quelque autre personne que ce soit ;
» De boire ny manger en compagnie, sinon de lépreux comme lui. »
A toutes ces recommandations formelles le prêtre ajoutait quelques paroles d'encouragement :
« Vous ne vous fâcherez pas, disait-il au lépreux, d'être séquestré des autres, d'autant que vous aurez votre part à toutes les prières de notre mère la Sainte Église, comme si personnellement étiez tous les jours au service divin avec les autres... Seulement prenez garde et ayez patience, Dieu demeure avec vous. »
Et le malheureux n'avait plus qu'à suivre ces sages conseils et à se résigner à sa douloureuse solitude,

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C'était là à peu près tout ce que nos pères avaient trouvé pour combattre la diffusion de la lèpre. Ils isolaient le malade, ils le séquestraient. Quant à le soigner, c'était une autre affaire. Jamais le fatalisme de nos aïeux ne se manifesta plus nettement qu'en ce qui concerne la prophylaxie de la lèpre. La tradition attribuait, depuis l'antiquité, une origine quasi-surnaturelle à cette maladie ; il en résultait chez nos pères une sorte de conviction que seule, l'intervention divine pouvait guérir ceux que la colère divine avait frappés. On se gardait donc de chercher d'autres remèdes que l'isolement et la prière.
Cependant, en certaines provinces, on se préoccupa quelquefois d'enrayer la diffusion de la maladie non pas seulement en supprimant les dangers de contagion, mais encore en supprimant les chances d'hérédité. C'est ainsi que le Parlement de Compiègne en l'an 757 déclara nul tout mariage entre deux personnes dont l'une était atteinte de la lèpre et autorisa la partie saine à contracter une nouvelle union. C'est ainsi également qu'en Normandie, les descendants des lépreux ne pouvaient recueillir la succession de leur père et n'en avaient que l'usufruit.
Dans le pays de Galles, les lois destinées à empêcher la diffusion de la lèpre par hérédité étaient bien plus sévères encore. Le fils engendré après l'envoi du père dans une léproserie était absolument privé de son patrimoine. Quant à la femme lépreuse qui avait un enfant après sa séquestration on la condamnait à mort et on la brûlait vive.
En dépit de toutes ces précautions, la lèpre, au cours de plusieurs siècles, dut prendre une extension considérable si nous nous en rapportons au nombre des léproseries qui furent crées en France.
Dès la fin du VIe siècle, on compte quelques-uns de ces établissements. Ils se multiplient au VIII siècle. Mais aux IXe et Xe siècles, la lèpre se répand tellement qu'il faut ouvrir partout des maladreries. Toute ville, toute bourgade même, a son refuge de lépreux. Au XIIIe siècle, on évalue à 19.000 le nombre des léproseries répandues par toute la chrétienté. Sur ce nombre, la France en compte deux mille.
Je vous laisse à penser quelle formidable population de malades abritaient ces nombreux asiles.
Il est vrai que s'il faut en croire certains chroniqueurs, les bénéfices accordés par les rois, les seigneurs, les communes aux léproseries y attiraient force gens qui n'étaient point lépreux et n'avaient d'autre maladie qu'une paresse invétérée et le désir de vivre sans travailler.
Peut-être vous souvient-il de l'amusante histoire de ce solliciteur qui priait son député de lui faire obtenir une bonne place d'aliéné. Eh bien ! au moyen âge il dut y avoir des citoyens de cette espèce qui se faisaient recommander pour obtenir une bonne place de lépreux.
Les léproseries étaient généralement riches , on donnait beaucoup pour les lépreux. Leur costume même était une recommandation à la charité publique. Si bien qu'en certaines villes on accordait à des gens parfaitement sains, et sympathiques au magistrat, le droit de s'habiller en lépreux pour émouvoir plus sûrement la pitié des passants.
D'autre part, il n'était pas très difficile de se faire passer pour lépreux. Ceux qui étaient chargés d'examiner des malades et de prononcer leur séquestration, étaient, en général d'une ignorance absolue sur les caractéristiques de la maladie. C'étaient des prêtres et non des médecins.
En Hollande, savez-vous sur quelle expérience ils basaient leur diagnostic ? Dans l'urine de la personne soupçonnée d'avoir la lèpre, ils jetaient de la poudre de plomb brûlé. Si la poudre allait au fond, pas de doute : la personne était lépreuse, et on l'enfermait incontinent.
Si la lèpre devait nous revenir, j'aime à croire qu'on y regarderait de plus près avant de claquemurer les gens.

Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 17 mai 1914