AU MAROC

LA COLONNE
DU GÉNÉRAL BAUNGARTEN OCCUPE TAZA
L' événement qu'avait si brillamment
préparé la prise du camp Roghi s'est accompli. Taza la
mystérieuse est tombée au pouvoir de nos troupes.
Cette conquête assurera désormais les relations directes
entre le Maroc occidental et nos possessions d'Algérie. On en
conçoit par là toute l'importance.
Il faut, pour s'en rendre compte, se rappeler qu'alors que la grande
plaine de l'Ouest marocain qui s'étend le long de l'Atlantique
est depuis longtemps en notre possessions, la partie montagneuse de
l'Est, constituée par les monts Atlas, qui séparent le
Maroc de l'Algérie, était toujours occupée par
les tribus hostiles.
Or, à travers ces montagnes, il n'existe qu'un défilé
par lequel on peut communiquer du Maroc à la frontière
oranaise, c'est celui au milieu duquel se trouve Taza: Tant que nous
n'occupions pas ce défilé, Fez ne pouvait avoir la moindre
communication avec l'Algérie.
Grâce au beau fait d'armes des troupes du général
Baungarten, Taza est à nous et les communications entre le Maroc
et l'Algérie sont définitivement assurées.
VARIÉTÉ
Les Chevaux savants
La mystère d'Elberfeld. - Un
cheval dans une pièce de Corneille. - Hans le sagace. - Mohamed
et Zarit. - Les savants ne s'entendent pas. - Observons les animaux.
Il y avait, dans une ville d'Allemagne, à
Elberfeld, des chevaux savants qui répondaient aux questions,
qui comptaient, qui extrayaient des racines carrées, qui résolvaient
les plus difficiles problèmes. Et voilà que, tout à
coup, ces chevaux savants le veulent plus rien savoir.
Du moins, serait-ii plus juste de dire que c'est leur propriétaire
qui ne veut plus rien savoir. De mauvaises langues prétendent
que des maîtres en psychologie zoologique, l'ayant pressé
de soumettre ses animaux à certaines observations contrôlées
par eux, le dit propriétaire des chevaux d'Elberfeld et déclaré
que ses bêtes, surmenées par les mathématiques,
avaient besoin de repos.
Et il a, décliné l'offre.
Ceci ne serait pas fait, vous l'avouerez, pour donner confiance à
la masse dans les aptitudes scientifiques des chevaux.
***
Personne plus que moi n'est convaincu de l'intelligence des animaux,
et, je répéterais volontiers avec Arago que des «
bêtes peuvent présenter tous les degrés de l'intelligence,
depuis son absence complète, jusqu'à celui dont les hommes
peuvent être jaloux ». Mais des chevaux qui font des problèmes
de mathématiques... Il y a tout de même de quoi être
un peu sceptique.
A la vérité, ou a pu obtenir souvent de bêtes bien
dressées, dociles aux ordres du maître, et même attentives
à ses moindres signes, des résultats surprenants ; mais,
alors, il s'agissait d'exercices de cirque ; il faut, en ce cas, admirer
l'habileté du dresseur car cette habileté est seule en
cause.
Et, quand je dis qu'il faut l'admirer, j'avoue que cette admiration
ne va pas sans quelque sentiment hostile. Car, je ne puis m'empêcher
de songer, quand je vois des bêtes accomplir des actes humains,
des actes qui semblent raisonnés, que tout cela n'a été
obtenu d'elles qu'au prix, le plus souvent, de souffrances, de coups,
de privations.
La première fois qu'un cheval apparut sur une scène de
théâtre, ce fut le 19 juillet 1682, à la reprise
d'Andromède, tragédie de Corneille. Voici ce que disait
à ce
propos le Mercure galant, rédigé par de Visé
:
» Les grands applaudissements qu'avait reçus cette belle
tragédie portèrent les comédiens du Marais à
la remettre sur pied, après qu'on eut abattu le théâtre
du Petit-Bourbon. Comme on enchérit toujours sur ce qui a été
fait, on a représenté le cheval Pegase par un véritable
cheval, ce qui n'avait jamais été vu en France. Il joue
admirablement son rôle, et fait en l'air tous les mouvements qu'il
pourrait faire sur terre. »
C'était, en effet, chose toute neuve et sensationnelle pour les
spectateurs de l'époque, que de voir un cheval vivant sur la
scène, représenter Pégase, et ce cheval ailé,
voler et caracoler dans les airs.
Mais, voyons comment on était parvenu à le dresser à
cet exercice. Ce sont les frères Parlait qui nous le disent dans
une note de leur Histoire du Théâtre français
:
» Une personne qui a vu la représentation de cette reprise,
nous a instruit de la façon dont on s'était pris pour
faire marquer à ce cheval une ardeur guerrière. Une jeune
austère auquel on le réduisait lui donnait un grand appétit,
et lorsqu'on le faisait paraître, un gagiste était dans
une coulisse, où il vannait de l'avoine. Ce cheval, pressé
par la faim, hennissait, trépignait des pieds et répondait
ainsi parfaitement au dessein qu'on avait. »
Ainsi, pour donner à Pégase une allure ardente, on l'affamait,
et on lui vannait de l'avoine sous le nez. Double supplice : supplice
de Tantale et supplice de la faim.
Et c'est presque toujours par des procédés de ce genre,
et pires encore que celui-ci qu'on arrive à inculquer aux animaux
des actes que nous prenons pour des manifestations d'une intelligence
supérieure, alors que ce ne sont que des gestes imposés
par la force de l'habitude, la puissance des privations et la terreur
du fouet.
***
Mais, revenons à nos chevaux savants.
Il y a huit ans, on ne parlait, à Berlin que der Kluge Hans
(Hans le sagace). Ce Hans était un cheval, un étalon russe,
qu'exhibait, au grand émoi de la capitale allemande, un dresseur
du nom de Von Osten.
Von Osten, ancien instituteur primaire, avant pris sa retraite, et conservant
l'amour de son métier, s'avisa, puisqu'il n'avait plus d'élèves
à deux pieds, de les remplacer par un écolier à
quatre pattes.
Hans le sagace fut cet écolier. Et, de fait, dans les séances
publiques qu'il donna à Berlin, Von Osten faisait exécuter
à son cheval tous les exercices d'un élève de l'école
primaire.
On apportait devant le cheval tout l'appareil ordinaire d'une classe
: des tableaux, des modèles d'écriture, des planches sur
lesquelles, en gros caractères, des mots étaient épelés,
des graphiques, des boules montées sur des fils de fer ; et le
maître lui faisait la leçon tout comme il l'eût faite
à un élève. Après quoi, pour montrer que
l'animal avait bien compris, l'instituteur lui posait des questions
d'arithmétique et lui faisait épeler des mots.
Hans répondait eu frappant la terre de coups de sabot, tout comme
font, dans les tables, les esprits qu'évoquent les amateurs du
spiritisme.
Or, les réponses de Hans étaient des plus satisfaisantes.
Beaucoup de bons élèves eussent pu en envier la précision.
L'animal faisait des additions, des multiplications, des divisions,
sans fautes, il extrayait des racines carrées ; il lisait sans
se tromper. Tout le monde était ébaubi.
Mais il advint qu'un psychologue s'avisa un jour de suivre les expériences,
et voici comment il expliqua le don si singulier du cheval sagace.
Ce psychologue observa que l'interrogateur du cheval produisait des
mouvements imperceptibles dès que l'animal avait donné
les coups de sabot nécessaires, mouvements peut-être inconscients
- car Von Osten paraissait être d'une absolue bonne foi - mais
qui n'en étaient pas moins produits et qui, s'ils échappaient
aux spectateurs, n'échappaient certainement pas à l'animal.
Il en conclut que Hans n'avait pas les connaissances qu'on lui supposait,
mais que, par contre, il avait, à coup sûr, un don d'observation
d'une acuité extraordinaire.
» Quand une question lui est posée, affirmait le psychologue,
ce n'est pas le tableau que regarde Hans, mais bien l'interrogateur
; et il lit la réponse sur le visage et dans les gestes de ce
dernier ».
L'explication fut acceptée telle par les savants conviés
à examiner le cheval sagace. On convint que Hans n'était
pas, comme le prétendait son maître, un cheval d'une mentalité
supérieure, et qu'il ne se livrait à aucun travail mental,
mais qu'il observait, avec une merveilleuse attention et interprétait
les signes, même involontaires, que son interrogateur lui prodiguait.
Et vous avouerez que ce sens de l'observation était déjà,
pour un cheval, une chose vraiment digne d'être admirée
***
Cependant, Von Osten, convaincu que son cheval
était un être d'une intelligence quasi humaine, ne voulut
pas accepter l'explication du psychologue. Attristé, découragé,
il tomba malade et mourut peu après.
Un de ses amis, nommé Karl Krall, qui partageait ses idées,
acheta alors le cheval sagace et continua les expériences interrompues
par la mort du dresseur.
Mais comme Hams vieillissait, il lui adjoignit deux compagnons, tous
deux de race arabe, Mohamed et Zarif, et continua
à appliquer à ses élèves les méthodes
de Von Osten.
Et ceux-ci se montrèrent plus extraordiaires encore que leur
prédécesseur. Eux aussi, parvinrent rapidement à
faire des opérations d'arithmétique, à extraire
des racines carrées, à épeler des mots, à
donner des réponses aux questions qui leur étaient posées.
Mohamed, plus encore que Zarif, parait-il, fait montre d'aptitudes vraiment
prodigieuses.
Et comment douterait-on de la sincérité des expériences
? Le successeur de Von Osten est un riche commerçant qui n'a
jamais tenté de tirer profit de ses animaux savants. D'autre
part, il n'avait jusqu'ici mis aucune opposition à l'examen de
ses animaux par les professeurs et les psychologues qui, de tous les
pays d'Europe, sont allés étudier les chevaux savants
d'Elberfeld.
Et il faut bien dire que ces professeurs et ces psychologues, a prés
de longs examens, ne sont pas encore parvenus à découvrir
le « truc », s'il y a toutefois supercherie, ou à
expliquer scientifiquement les expériences, si, comme beaucoup
d'entre eux semblent le croire, les animaux d'Elberfeld sont réellement
doués d'une intelligence supérieure et d'un raisonnement
quasi humain.
Le célèbre professeur allemand Haeckel est parmi ces convaincus
; il voit dans ces expériences, la démonstration éclatante.
de la raison animale. Un professeur italien, non moins notoire, M. Assagioli,
n'est pas loin de penser de même. M. Claparède, de Genève,
n'ose rien nier, ni rien affirmer. Il observe qu'aucune hypothèse
n'explique complètement les faits auxquels il a assisté,
et il déclare que, s'il y a un truc, ce truc suppose, en tous
cas, beaucoup d'intelligence de la part des chevaux.
M. Piéron, chef du laboratoire de psychologie expérimentale
à la Sorbonne, explique que, pour lui, l'hypothèse des
signaux inconscients, exprimée naguère par le psychologue
qui examina le premier cheval de Von Osten, est la plus vraisemblable.
Quant au professeur Bérillon, il fait, à propos
des chevaux d'Elberfeld, des réflexions fort judicieuses qui
valent d'être reproduites :
» 1° dit-il, le cheval, même sans avoir reçu
d'éducation, est étonnamment doué pour le calcul
: voyez le cheval qui tire les bennes dans les mines, il sait que son
service comporte 20 tours. Au bout de 20 tours, il s'arrête de
lui-même ; il les a donc comptés... Voyez le cheval qui
fait un service postal dans les steppes russes ; il compte les verstes
d'après les poteaux plantés dans la neige ; il fait ,son
parcours sans se tromper ; mais si on lui fait la farce de supprimer
un poteau, il en fera une de moins ; si on ajoute un poteau supplémentaire,
il en fera une de plus ; l'expérience a été faite
souvent.
» 2° Le cheval est l'animal le plus malléable, le plus
éducable. Il devient une brute parce que nous le traitons en
brute. Mais voyez quelles leçons le simple cheval de fiacre donne
à l'homme : dès qu'il est mis en station, il se place
de lui-même en état de parfaite détente musculaire
; il ne fait pas comme nous de gestes inutiles ; il économise
sa force comme le paysan de France économise ses écus...
Le cheval est observateur ; ôtez-lui ses oeillères et laissez-le
libre dans son box au lieu de l'attacher à sa mangeoire : il
regardera à la fenêtre toute la journée ; il comptera
les gens qui entrent et qui sortent ; un cheval, même illettré,
pourra, avec les horizons désormais ouverts à la race
chevaline, tenir l'emploi de concierge... »
Et il conclut
» On ne s'est jamais donné la peine de consacrer à
un animal bien doué la somme de temps et d'efforts qu'on consacre
à l'instruction d'un enfant. Seul, M. Krall a tenté d'expérience.
Quoi d'étonnant à ce qu'il ait obtenu les résultats
que nous avons à enregistrer ? »
Tout cela est, en somme, parfaitement exact. L'homme, dans son incurable
vanité, n'a jamais daigné observer de près ses
meilleurs auxiliaires, ses serviteurs, ses amis. Il s'est contenté,
de tout temps, de les exploiter pour son profit, sans se demander s'ils
n'étaient pas dignes d'être traités autrement que
des choses représentant pour lui une valeur marchande, et rien
de plus.
On a même vu pis encore : on a vu de grands philosophes comme
Descartes et Malebranche, dénier aux animaux toute intelligence,
tout libre-arbitre, et même toute sensibilité, les ravaler
à l'état de machines inconscientes mises par la nature
au service de l'humanité.
Ces affreuses théories ont fait sur l'esprit humain, leur oeuvre
néfaste. C'est à elles que nous devons l'indifférence
dans laquelle, trop longtemps, l'homme a tenu la bête qui l'aide
et qui l'aime.
Et pourtant, que de choses précieuses n'aurions-nous pas à
apprendre, si nous observions les animaux ? La catastrophe qui vient
de se produire en Sicile nous en donnait, ces jours derniers encore,
une preuve nouvelle. Les animaux des villages bouleversés par
le tremblement de terre avaient prévu le cataclysme avant même
que les habitants pussent se douter qu'il allait se produire.
On sait que la première secousse fut ressentie à sept
heures du soir. Or, quelques instants auparavant, on entendit des coqs
chanter. Et chacun sait que le chant du coq, le soir et la nuit, équivaut
à un signal d'alarme.
Plus d'une demi-heure avant l'événement, un grand nombre
de chiens hurlèrent à la mort.
Eh bien, chaque fois que se produit, en quelque partie du monde, une
catastrophe naturelle du même genre, on fait les mêmes constatations.
Il y a assurément, entre les bêtes et la nature une sympathie
que nous ne soupçonnons pas. Elle les avertit à l'avance
de ses caprices, de toutes les fantaisies tragiques pour lesquelles
elle nous rappel combien peu nous comptons en face d'elle. Et les animaux
savent, par intuition, ce que les savants seront éternellement
impuissants à prévoir.
En présence des manifestations de ces facultés mystérieuses,
comment n'admettrait-on pas qu'il y ait des bêtes d'une animalité
supérieure, très proche de l'humanité ?
Quoi qu'il en soit, et même s'il était prouvé, quelque
jour, qu'il v a un truc dans les expériences d'Elberfeld, il
ne faudrait pas trop dans les expériences d'Elberfeld, il ne
faudrait pas trop regretter d'avoir été mystifiés,
puisque ces expériences auraient du moins servi à inspirer
aux hommes, le désir de mieux connaître les animaux.
Ernest Laut