CE QUE LE PRÉSIDENT DE
LA RÉPUBLIQUE

A ADMIRÉ
DANS SON VOYAGE EN BRETAGNE
Les voyages que le Président de la République
entreprend de temps à autre dans nos provinces attirent utilement
sur elles l'attention des touristes. Cette fois, c'est une partie de
la Bretagne qui a bénéficié de cette heureuse publicité.
Il nous a paru intéressant de réunir dans une page de
caractère allégorique quelques-uns des monuments et des
paysages pittoresques que M. Poincaré a pu admirer au cours de
sa rapide tournée.
Quoi de plus beau que ces vieilles villes de Vitré, de Fougères,
de Saint-Malo, avec leurs châteaux, leurs remparts, leurs vieilles
rues. Et que d'édifices anciens dans ces nobles cités,
que de monuments civils ou religieux qui évoquent tout le passé
de la glorieuse Bretagne. Enfin, quels plus beaux sites maritimes que
ceux de toutes ces plages qui avoisinent « ce rocher de Saint-Malo
que l'on voit sur l'eau », comme chantaient nos pères.
C'est à Saint-Malo qu'une mission anglais viendra saluer le Président
de la République. Singulier contraste entre le présent
et le passe ! .... Saint-Malo, au temps jadis fut la cité par
excellence où s'organisa la « course » contre l'Anglais.
En combien de circonstances les hardis corsaires malouins se mesurèrent-ils
contre les marins d'Albion ?... En se combattant les uns et les autres
apprirent à s'estimer.
Et c'est un témoignage de cette estime que nos voisins et amis
d'Angleterre apportent aujourd'hui aux fils des hardis corsaires qui
luttèrent jadis si vaillamment contre leurs frères.
Combien de souvenirs d'héroïsme et de gloire de ce genre
se trouvèrent ainsi évoqués à l'esprit du
président de la République dans ces anciennes cités
bretonnes, et combien de tableaux pittoresques réjouirent ses
yeux.
Ce fut un voyage des plus réussis, et qui à la veille
de la saison estivale ne saurait être que des plus profitables
aux stations de cette « Côte d'émeraude » qui
est un des joyaux du pays de France.
VARIÉTÉ
La mort d'une impératrice
Il y a cent ans. - Les derniers jours
de Joséphine. - Des lettres à l'empereur. - Une fausse
histoire de poison.
Il y a cent ans, mourut une femme qui émut
plus profondément qu'aucune autre peut-être l'amour et
la pitié du peuple de France.
D'aucuns vous diront sans doute qu'elle ne mérita pas complètement
cette tendresse populaire ; qu'il y eut dans sa vie des écarts
regrettables, qu'elle fut frivole, légère, dépensière
; que des fréquentations indignes d'elle soulevèrent trop
souvent et trop justement les colères de l'empereur, qu'elle
ne sut pas toujours occuper dignement le poste d'honneur auquel il l'avait
appelée : tout cela est possible, tout cela est vrai même,
mais comment en tenir rigueur à sa mémoire ? Elle fut
bonne ; elle fut pitoyable à toutes les misères et puis,
après un destin inespéré, elle eut le plus grand
de tous les malheurs, celui d'être répudiée par
l'homme qui l'avait élevée aux plus hautes destinées.
Et, ce malheur, elle le subit avec courage et dignité ; il semble
même qu'il ait élevé son caractère ; et le
peuple lui sut. gré surtout d'être restée fidèle
à l'homme prédestiné, que tout le monde abandonnait.
Enfin, elle eut, si l'on peut dire, la chance de mourir au moment où
s'écroulait la gloire impériale.
Napoléon s'écria un jour à Sainte-Hélène
: « Mon étoile m'a quitté quand j'ai quitté
Joséphine. » Le bon peuple de France avait dit cela avant
lui. Quand il divorça d'avec la bonne impératrice pour
épouser l'insensible Autrichienne, beaucoup de femmes avaient
dit :« Ça lui portera malheur ! »
Et les malheurs survinrent, en effet ; et, dans l'esprit populaire,
la figure de Joséphine resta comme une sorte d'image protectrice,
comme celle du bon ange que l'empereur avait eu la folie d'abandonner.
***
On sait comment elle était venue en France, en 1779, pour épouser
le vicomte de Beauharnais. Elle était originaire de la Martinique
et s'appelait, non pas Joséphine, mais Marie-Françoise
Tascher de la Pagerie.
On l'appelait familièrement Yéyette .
Beauharnais fut un assez mauvais époux ; et Joséphine,
jusqu'au jour où Bonaparte l'épousa, connut surtout des
heures douloureuses.
Mais, dès ce jour, il semble, en effet, suivant la croyance populaire,
que l'étoile du jeune général se dégage
du chaos révolutionnaire et monte, de plus en plus éclatante,
dans le ciel triomphal.
Et puis, après les années heureuses, arrive la catastrophe
: le divorce. Joséphine le subit avec douleur, mais avec résignation.
Lorsqu'elle apprend, au château de Navarre, près d'Evreux,
où elle est venue ensevelir sa tristesse, la naissance de l'héritier
Impérial, elle adresse à l'homme qui l'a quittée
une lettre émouvante par son accent de dignité
« J'aurais désiré, écrit-elle, apprendre
la naissance du roi de Rome par vous et non par le canon de la ville
d'Evreux ; mais, je sais qu'avant tout, vous vous devez aux corps de
l'État, et surtout à l'heureuse princesse qui vient de
réaliser vos plus chères espérances. Elle ne peut
vous être plus dévouée que moi ; mais elle a pu
davantage pour votre bonheur en assurant celui de la France. Elle a
donc droit à vos premiers sentiments, à tous vos soins
; et moi, qui ne fus votre compagne que dans les temps difficiles, je
ne puis exiger qu'une place bien éloignée de celle qu'occupe
l'impératrice Marie-Louise dans votre affection. Ce ne sera donc
qu'après avoir veillé vous-même près de son
lit, après avoir embrassé votre fils, que vous prendrez
la plume pour causer avec votre meilleure amie. J'attendrai... »
Ce fragment de lettre peint à souhait l'âme de Joséphine
après le divorce. Elle la montre digne, résignée,
mais profondément attachée à l'empereur, en dépit
du .chagrin qui avait brisé sa vie ; telle, en un mot, qu'elle
demeura jusqu'à ses derniers moments.
Le malheur avait élevé le coeur de la petite créole
légère et frivole. A l'heure où l'empereur tomba,
la vraie impératrice, la femme héroïque et fidèle,
ce fut celle qu'il avait sacrifiée.
***
Au mois de mai 1814, tandis que Paris était au pouvoir des alliés,
que l'empereur venait d'arriver à l'île d'Elbe et que Marie-Louise
fuyait sans même donner une pensée à l'époux
vaincu, Joséphine écrivait à Napoléon :
« Sire, c'est seulement aujourd'hui que je puis calculer toute
l'étendue du malheur d'avoir vu mon union avec vous cassée
par la loi ; et que je gémis de n'être pour vous qu'une
amie, qui ne peut que gémir sur un malheur aussi grand qu'il
est inattendu.
» Ce n'est pas de la perte d'un trône que je vous plains
; je sais par moi-même que l'on peut s'en consoler ; mais je me
désole du chagrin que vous aurez éprouvé en vous
séparant de vos vieux compagnons de gloire... Laisser de pareils
héros privés de leur chef, qui partagea si souvent leurs
fatigues, aura été pour votre coeur une douleur insupportable
; c'est celle-là surtout que je partage.
» Vous aurez eu encore à pleurer sur l'ingratitude et l'abandon
d'amis, sur desquels vous croyiez pouvoir compter. Ah ! sire, que ne
puis-je voler près de vous pour vous donner l'assurance que l'exil
ne peut effrayer que des âmes vulgaires ; et que, loin de diminuer
un attachement sincère, le malheur lui prête une nouvelle
force.
» J'ai été au moment de quitter la France, de suivre
vos traces, de vous consacrer le reste d'une existence que vous avez
embellie si longtemps. Un seul motif m'a retenue, et vous le devinerez.
» Si j'apprends que, contre toute apparence, je suis la seule
qui veuille remplir son devoir, rien ne me retiendra, et j'irai au seuil
lieu où puisse être désormais pour moi le bonheur,
puisque je pourrai vous consoler, lorsque vous y êtes isolé
et malheureux ! Dites un mot, et je pars... »
Ce mot attendu, Napoléon ne le dit pas. Joséphine demeura
à la Malmaison.
Elle ne devait pas y demeurer longtemps.
***
Quelques jours plus tard, en revenant de Saint-Leu-Taverny, où
sa fille, la reine Hortence avait donné un dîner en l'honneur
des souverains russe et prussien. Joséphine se sentit subitement
malade. Son médecin, appelé aussitôt, lui donna
de l'émétique. Soulagée, elle reprit ses habitudes
ordinaires.
Un noble anglais de ses amis, lord Beverley, étant venu la voir
à quelques jours de là, avec ses deux fils, elle lui parla
longuement de l'empereur.
« Quoique je ne sois plus sa femme, disait elle, je partirais
demain pour aller le joindre, si je ne craignais de lui causer quelque
désagrément avec la compagne qu'il m'a préférée.
C'est surtout dans ce moment qu'il me serait doux d'être auprès
de lui pour l'aider à supporter l'ennui de l'île d'Elbe,
et pour prendre la moitié de ses chagrins. Jamais je ne gémis
autant d'un divorce dont je fus toujours affligée... »
C'était là sa pensée constante. Et c'est cette
fidélité à l'homme déchu qui, consacrée
par l'histoire, a le plus fait pour assurer à la mémoire
de Joséphine la sympathie populaire.
Le 10 mai, l'empereur Alexandre de Russie alla dîner à
la Malmaison. On sait qu'il témoignait à l'ex-impératrice
une amitié qui était presque de la tendresse. En dépit
de son âge, de ses chagrins et de la maladie qui déjà
l'épuisait, la créole avait en elle encore un pouvoir
charmeur auquel peu de personnes résistaient. Le tsar y fut plus
sensible que quiconque. Il se plaisait tout particulièrement
en la compagnie de Joséphine et de la reine Hortense, et reportait
volontiers sur le prince Eugène de Beauharnais une part de la
sympathie que sa mère et sa soeur lui avaient inspirée.
L'ex-impératrice, ce jour-là, voulut le recevoir dignement
et lui faire honneur. Elle resta au salon, sortit dans le parc avec
lui, malgré les souffrances qu'elle endurait.
Son état empira. Le lendemain, elle eut plusieurs faiblesses,
et les jours suivants sa position alla s'aggravant.
Le 24 mai, nouvelle visite de l'empereur Alexandre, accompagné
cette fois du roi de Prusse, à la Malmaison. Joséphine
commit de nouveau l'imprudence de les recevoir, mais, son mal augmentant,
elle dut se retirer et charger la reine Hortense de la remplacer.
Dès ce moment, sa maladie prit un caractère grave. Elle
souffrait d'un mal de gorge des plus cuisants. Les médecins lui
appliquèrent un vésicatoire entre les deux épaules
; mais le mal fit des progrès foudroyants.
Dans la nuit du 27 au 28, elle tomba en un sommeil léthargique
qui dura cinq heures c'était l'avant-coureur de la mort.
L'empereur de Russie, prévenu, arriva au matin. Joséphine
ne put que lui adresser un regard plein de gratitude. Le prince Eugène
et la reine Hortense étaient à genoux auprès du
lit de leur mère. S'il faut en croire les Mémoires
sur l'Impératrice Joséphine, rédigés
par une de ses familières, la malade put encore prononcer quelques
paroles :
« J'ai toujours désiré le bonheur de la France,
dit-elle ; j'ai fait tout ce qui a été en mon pouvoir
pour y contribuer ; et je puis vous dire avec vérité,
à vous tous qui êtes présents à mes derniers
moments, que la première femme de Napoléon n'a jamais
fait verser une larme... »
Le lendemain 29 mai 1814, à onze heures et demie, l'impératrice
expirait.
***
Cette mort presque subite, à quelques jours du retour des Bourbons,
fit naître dans l'esprit populaire de singulières hypothèses.
On prétendit que Joséphine avait été empoisonnée.
Et c'est à Talleyrand qu'on attribua l'idée de ce crime
politique.
« On ne prête qu'aux riches » disait à ce propos
je ne sais plus quel historien ennemi du célèbre diplomate.
Les raisons qu'on donnait de cet empoisonnement étaient les suivantes
:
Le peuple n'accueillait pas avec un délirant enthousiasme le
roi légitime ; une restauration impériale était
toujours à craindre. Or, i1 ne pouvait être question de
Napoléon. Mais le prince Eugène de Beauharnais semblait
l'homme désigné pour ce coup d'État. Soldat glorieux,
éminemment populaire, il eût entraîné la foule.
Si Joséphine déployait toutes ses grâces en l'honneur
de l'empereur de Russie, c'était pour le bien disposer en faveur
de son fils.
Et l'empereur de Russie n'était-il pas alors le véritable
arbitre des destinées de la France ? N'avait-il pas sur le pays
un pouvoir infiniment plus grand que celui de Louis XVIII ?
Les visites réitérées du tsar à la Malmaison
auprès de Joséphine, à Saint-Leu. auprès
de la reine Hortense, la sympathie qu'il ne cessait de témoigner
au prince Eugène, alarmaient singulièrement le parti royaliste...
Et c'est alors que l'idée serait venue de faire disparaître
Joséphine, pour ruiner du même coup son projet de coup
d'État en faveur de son fils.
Un agent de la diplomatie secrète d'alors, M. de Montgaillard,
affirme même, dans ses souvenirs, que la chose aurait été
décidée, le 22 mai 1814, dans une conversation entre Louis
XVIII et Talleyrand. Il rapporte même, avec une singulière
précision, les termes de cette conversation :
Talleyrand aurait dit à Louis XVIII :
« L'espèce de séduction et d'empire que la première
femme de Bonaparte exerce sur l'empereur de Russie pourrait, certains
événements survenant, présenter quelques dangers.
Le tsar peut croire faire acte de magnanimité en protégeant
Mme de Beauharnais et son fils, en tendant sa main impériale
à leurs infortunes ; mais le génie, la haute sagesse et
le caractère vraiment royal de Votre Majesté prédomineront
sur toutes les conjonctures, qui tendraient à infirmer les droits
sacrés de la couronne ; il y à d'ailleurs remède
à tout, et l'on peut prendre des mesures qui... »
Ici, Louis XVIII aurait interrompu le diplomate et lui aurait dit :
« - Bien, très bien, M. de Talleyrand, la véritable
politique ne s'arrête pas aux considérations vulgaires.
Le roi de France avisera, il se confie entièrement à vos
talents, à votre dévouement et à votre expérience
des grandes affaires d'État... »
C'était pour Talleyrand l'approbation des « mesures »
qu'il proposait sans dire exactement en quoi elles devaient consister...
Et Joséphine aurait été empoisonnée pour
que fût rompu du même coup le charme qui enchaînait
à ses intérêts et à ceux de son fils la toute
puissance de l'empereur de Russie.
Mais l'histoire a fait justice de ces racontars. Il a été
démontré que ce prétendu entretien de Talleyrand
et de Louis XVIII était faux ; et les historiens de l'Empire.
en général, et M. Frédéric Masson tout le
premier, se sont inscrits en faux contre cette version de la mort de
Joséphine.
D'autre part, la science médicale appliquée aux problèmes
de l'histoire ; cette science dont M. le docteur Cabanès a été
le véritable créateur, a étudié les manifestations
de l'état morbide auquel Joséphine succomba.
De l'examen de la maladie, des rapports des médecins, M. le docteur
Cabanès dans son curieux ouvrage sur les Morts mystérieuses
de l'Histoire conclut que Joséphine est morte d'une broncho-pleuro-pneumonie
compliquée d'angine gangreneuse, tout simplement.
Il y a bien assez de crimes vrais dans l'histoire sans qu'on en ajoute
de faux.
Ernest LAUT.
Le Petit Journal illustré
du 7 juin 1914