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APRÈS L'ORAGE MEURTRIER A PARIS


Sous la chaussée effondrée on recherche les cadavres.

Un orage effroyable que rien n'avait pu faire prévoir s'étant abattu sur Paris a entraîné une véritable catastrophe.
Sur trois points de la ville, la chaussée s'est ouverte sous la poussée de l'eau échappée des égouts dont les parois avaient éclaté.
Des passants furent engloutis dans ces trous ouverts sous leurs pas ; un taxi-auto disparut avec le chauffeur et la voyageuse qui s'y trouvait ; et tous ces malheureux furent noyés dans des flots de boue.
Les pompiers, avec le dévouement à toute épreuve qui leur est coutumier, accoururent et tentèrent de procéder au sauvetage. Mais les abîmes ne rendirent que des cadavres.
Pendant plusieurs jours, des quartiers, parmi les plus fréquentés de Paris, auront été bouleversés comme par un véritable cataclysme. Des îlots entiers interdits à la circulation ; le gaz, l'électricité coupés ; le commerce, dans ces quartiers aura subi des préjudices considérables ; les craintes, même, furent telles qu'on fit momentanément évacuer des maisons qu'on croyait menacées d'effondrement. Jugez combien déplorable est le retentissement de ces événements à l'étranger et quelles conséquences désastreuses ils peuvent entraîner pour les intérêts de Paris.
Il est effroyable de penser qu'il suffit d'une pluie plus abondante que de coutume pour causer de pareils accidents. Le sous-sol parisien est continuellement en travail ; mais le travail y est-il effectué avec toute la méthode désirable ? On ne cesse de se plaindre, depuis vingt ans, de la façon dont les services municipaux conduisent ces travaux. Aucune entente n'existe entre eux. Au lieu de coordonner leurs efforts, ils semblent s'ingénier à se rendre mutuellement la besogne plus difficile, et ne prennent les uns et les autres, aucun souci de l'oeuvre du voisin.
La catastrophe actuelle semble bien être le résultat de ce manque d'entente et de solidarité. Pour l'accomplissement des travaux du Métropolitain on a dû dégager les conduites des égouts et l'on a négligé de remblayer ensuite et de tasser autour de ces conduites la terre qui en maintient les parois.
On ne pensait pas qu'un torrent viendrait qui crèverait ces parois affaiblies. Mais le torrent est venu. Et maintenant des malheureux sont morts. Comme d'habitude, personne ne sera responsable, personne autre que le destin.
Si seulement nous pouvions espérer que la tragique leçon ne sera pas oubliée!...

VARIÉTÉ

Égouts de Paris et d'ailleurs

A propos d'une catastrophe. - Les égouts dans les villes d'autrefois. - Rome et ses cloaques. - Les égouts de Paris. - Un réseau modèle, mais qu'il faut surveiller.

Les égouts de Paris ont fait tristement parler d'eux, ces jours derniers. Ils ont eu, sous la poussée d'un formidable orage, une crise de faiblesse qui s'est traduite par des accidents effroyables, et d'une nature tout au moins imprévue, on serait même tenté de dire invraisemblable, quand on songe qu'il s'agit d'une capitale où les travaux édilitaires devraient être accomplis de telle façon qu'ils puissent résister à toutes les éventualités.
Or, les Parisiens qui paient de si lourds impôts municipaux, ont de bonnes raisons de s'étonner et de s'indigner quand ils voient que les égouts de la ville cèdent à l'effort d'une simple pluie d'orage, et que de véritables catastrophes en peuvent résulter.
Faut-il donc douter, une fois de plus, de ces bienfaits du progrès que nous devons à la science et à l'industrie modernes ?

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De toutes les branches de l'hygiène publique, celle qui concerne les égouts semble avoir été la moins négligée par l'édilité des grandes cités d'autrefois.
La plupart des capitales de l'antiquité avaient des réseaux d'égouts, et ces réseaux de canaux souterrains étaient admirablement organisés pour l'évacuation des eaux de la ville. On peut même dire que, dans ce genre, nous n'avions pas inventé grand'chose.
Lorsque, il y a quelque quinze ans, l'administration parisienne décréta que tous les propriétaires devraient installer dans leurs maisons le tout-à-l'égout, elle s'imagina peut-être réaliser un progrès jusqu'alors inconnu.
Or, ne lui en déplaise, elle ne faisait là, que renouveler une pratique qui existait, il n'y a guère plus de 2.500 ans, à Babylone.
La grande cité assyrienne, en effet, avait non seulement des égouts, mais encore le tout-à-l'égout. Sir Henri Layard, le grand explorateur anglais qui, le premier, fouilla de fond en comble les ruines de Babylone, a constaté le fait. Il a trouvé la trace d'immenses égouts qui communiquaient avec les maisons par des tuyaux particuliers.
Chaque maison avait son conduit spécial, qui permettait d'envoyer directement à l'égout les déjections de ses habitants.
Comme quoi, vous le voyez, une fois de plus, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Nous pouvons même constater, à propos de cette mesure d'hygiène, que beaucoup de villes françaises du XXe siècle sont infiniment moins avancées que ne l'était, il y a vingt-cinq siècles, la cité de Nabuchodonosor.
Combien de nos villes du Midi n'ont pas le tout-à-l'égout, et pour cause, n'ayant pas d'égouts du tout. Le tout-à-l'égout, dans ces aimables cités, c'est le tout-au-ruisseau.
Nous savons encore bien peu de chose de la civilisation assyrienne : les travaux des Layard, des Rawlinson, des Botta, des Oppert, n'ont pas dépassé les cercles scientifiques ; et l'histoire de l'antiquité, telle qu'on nous l'enseigna, était surtout l'histoire du peuple juif.
Or, le peuple juif n'était qu'un ramassis de nomades inaptes à la civilisation et aux progrès du bien être et de l'hygiène. C'est dans les grandes villes de la Mésopotamie et de l'Égypte, et peut-être aussi de l'Inde, qu'il faut chercher les témoignages de la civilisation antique. Et le jour où les recherches archéologiques auront fait la lumière sur la vie de ces peuples dont nous ne savons jusqu'ici à peu près rien, nous nous apercevrons peut-être que tant de progrès dont nous nous enorgueillissons, ont été mis en oeuvre par eux, il y a plus de deux mille ans, et que beaucoup de nos pratiques modernes concernant l'hygiène des villes et les commodités de la vie, ont été connues d'eux, et ne sont, en fin de compte, que du vieux-neuf.
Il est notamment certain que les villes de l'Égypte ancienne, comme celles de l'Assyrie, possédaient des égouts. Encore une invention moderne qui n'est, évidemment, que renouvelée de l'antiquité : c'est celle de l'épandage. Les Égyptiens, dit Hermann Baas, étaient très avancés dans l'art de créer des canaux et des écluses pour retenir les eaux ou les évacuer, de manière à diriger sur leurs champs l'eau fécondante du Nil et les immondices des villes emportées avec elle. C'était l'épuration agricole par irrigation que nos modernes ingénieurs s'imaginent peut-être avoir inventée et qui existait il y a plus de deux mille ans. Il est fort probable que des réseaux d'égouts amenaient les immondices à ces canaux.
On. sait, en tous cas, de façon certaine que, près de cinq cents ans avant Jésus-Christ, la ville de Syracuse avait des égouts. Hérodote rapporte qu'ils avaient été construits par des prisonniers carthaginois, sur l'ordre de Gélon, tyran de Géla et de Syracuse. Ces égouts portaient le nom dégoûts phéaques, du nom de l'architecte Phéax, qui en dirigea les travaux.
Par contre, les Grecs ne semblent pas avoir attaché la moindre importance à toutes les pratiques nécessaires à l'hygiène des villes. Athènes n'était qu'un grand village, dont les rues n'étaient même pas pavées, et Strabon reproche aux villes grecques trois choses pour lesquelles les Romains, au contraire, dépensaient sans compter : les rues, les égouts et les conduites d'eau.
Rome, en effet, fut, dès la plus haute antiquité, une cité modèle au point de vue de l'organisation de l'hygiène. On y voit encore, aujourd'hui, le grand égout, la cloaca maxima, construite par les Tarquins. Les citoyens riches tenaient à honneur de construire à leurs frais les canalisations amenant dans la ville les eaux des sources voisines, et les égouts qui débarrassaient la cité des eaux impures et des immondices.
Fonssagrives, dans son travail sur 1'hygiène et l'assainissement des villes, rappelle qu'Agrippa, gendre d'Auguste, étant édile, fit construire à ses frais un égout gigantesque. A Rome, chaque propriétaire était tenu de construire lui-même le cloaque privé qui déversait les eaux de sa maison aux égouts publics. Ces égouts formaient un réseau méthodiquement conçu qui venait aboutir au Tibre, lequel servait d'égout collecteur.
Et ce service d'hygiène publique avait son organisation particulière, assurée par des fonctionnaires nommés curatores cloacarum, nettoyeurs d'égouts, et son budget spécial garanti par une taxe régulière, l'impôt cloacarium.
L'édilité ne regardait pas à la dépense pour l'entretien de ses cloaques. Tite-Live rapporte qu'en l'an 184 avant J.-C., elle rendit un édit par lequel elle consacrait une somme de 1.000 talents (environ 3 millions de francs) au nettoyage d'un certain nombre d'égouts qui étaient bouchés et ne laissaient plus passer d'eau

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Les Romains apportèrent en Gaule leurs pratiques de propreté urbaine.
Dans là plupart des grandes cités galloromaines, on a trouvé la trace d'égouts anciens. L'empereur Julien en fit construire plusieurs dans sa « chère Lutèce ».
Mais ces travaux d'édilité furent complètement négligés pendant tout le moyen âge, et même longtemps après.
Paris, pendant plusieurs siècles, n'eut d'autres égouts que les rivières qui le traversaient. Les eaux de la rive gauche s'en allaient, tout au long des ruisseaux, jusqu'à la Bièvre. Puis, lorsque, vers le milieu du XIVe siècle, on eut construit des remparts entre la porte de Bussy et la porte de Nesle, les eaux de la rive gauche furent dirigées dans les fossés qui bordaient ces fortifications.
Sur la rive droite, c'était le ruisseau de Ménilmontant qui servait d'égout. Du quartier Montmartre descendait une rigole découverte qui y amenait les eaux de ce quartier. Et il s'exhalait de cette rigole une telle infection que Hugues Aubriot, qui était prévôt des marchands sous Charles VI, la fit couvrir de maçonnerie.
Ce fut là le premier égout voûté de Paris et probablement de toutes les villes de France, depuis l'occupation romaine.
Au fur et à mesure que la ville s'agrandissait, il fallut creuser de nouveaux ruisseaux destinés à recevoir les eaux et à les mener à la rivière ; mais on ne prenait pas la peine de les garnir d'un revêtement de pierre non plus que de les couvrir. Et comme la pente en était très faible, on conçoit que les immondices s'y accumulaient et qu'il s'en dégageait des odeurs effroyables.
Auprès du palais des Tournelles, qui occupait l'emplacement actuel de la place des Vosges, passait un de ces égouts à ciel ouvert : l'égout Sainte-Catherine. Tout le quartier en était empoisonné ; et l'habitant qui en souffrait le plus n'était rien moins que le roi de France.
Louis XII et François Ier, en effet, habitaient les Tournelles. Tous deux, à maintes reprises, sollicitèrent le prévôt des marchands de détourner le cours de cet égout, sans pouvoir obtenir l'exécution de ce travail. Preuve manifeste de l'indépendance de l'édilité parisienne vis-à-vis des rois de France.
A la fin, François Ier, excédé de ne pouvoir mettre le nez à la fenêtre de son palais sans respirer les odeurs les plus nauséabondes, prit le parti d'abandonner les Tournelles.
Au commencement du XVIIe siècle, les égouts de Paris étaient dans un tel état de saleté, tellement encombrés d'immondices que Marie de Médicis, craignant une épidémie de peste, les fit nettoyer aux frais du trésor royal.
L'hygiène publique n'en continua pas moins à être négligée par l'édilité parisienne. En 1663, il n'y avait encore à Paris que 1.200 toises d'égouts couverts contre 4.120 toises d'égouts découverts.
Ce n'est qu'au commencement du XVIIIe siècle que le grand égout formé par le ruisseau de Ménilmontant, celui qu'on appelait le grand égout de ceinture, fut revêtu de murs. Et c'est en 1740 seulement que Turgot, prévôt des marchands, le fit couvrir d'une voûte.
Cet égout commençait au Marais, au bout de la rue du Calvaire et se continuait en traversant les faubourgs du Temple, de Saint-Martin, de Saint-Denis, de la Nouvelle-France, de Montmartre, des Porcherons, de la Ville-l'Evêque. du Roule, les Champs-Élysées et le bas de Chaillot, jusqu'à la Seine. Turgot, avant de le faire couvrir, fit effectuer de grands travaux, en vue d'y assurer toujours le libre cours des eaux et le nettoyage rapide.
C'est ainsi qu'à la tête de cet égout fut bâti un réservoir, alimenté par les sources de Belleville, où l'on tenait en réserve une masse d'eau que de puissantes machines, imaginées par l'ingénieur Petitot, pouvaient chasser violemment pour rincer l'égout.
Ce fut là le premier grand ouvrage exécuté à Paris dans un but de salubrité urbaine. Turgot, qui l'ordonna et le fit accomplir, peut être considéré, de ce fait, comme le précurseur des grands hygiénistes d'aujourd'hui.

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Cependant, au début du XIX siècle, l'administration parisienne ne possédait même pas un plan des égouts de la ville et ignorait totalement dans quel état ils se trouvaient.
Or, en 1805, un homme proposa de les visiter, d'établir ce plan et de signaler les réparations nécessaires. C'était une proposition singulièrement aventureuse. L'administration ne voulut pas prendre la responsabilité de donner l'autorisation demandée. Elle en référa au ministre de l'Intérieur, lequel crut devoir en parler à l'Empereur.
Napoléon acquiesça.
Le hardi explorateur s'appelait Bruneseau. Il s'engagea avec courage dans son excursion souterraine et courut les plus grands dangers. Il faillit plusieurs fois être noyé, asphyxié ou enlizé dans des amas de boue. Enfin, il en sortit sain et sauf, ayant parcouru plusieurs égouts de la rive droite et notamment le grand collecteur de Turgot, dont il trouva la maçonnerie en fort piteux état.
L'Empereur le félicita et le récompensa pour avoir su accomplir heureusement, au péril de ces jours, une excursion que tant de curieux font aujourd'hui sans le moindre danger.
On le chargea de faire les réparations qu'il avait jugées nécessaires et d'accomplir maints autres travaux qu'il estimait utiles.
Dès ce moment, l'organisation des égouts de Paris commença de se perfectionner. Il n'y avait encore que 23.000 mètres d'égouts couverts. Un demi siècle plus tard il y en avait près de 200.000 mètres.
C'est sous Louis-Philippe que furent exécutés les travaux les plus considérables : près de 90.000 mètres.
Aujourd'hui, Paris a un réseau d'égout de près de douze cents mille mètres à l'intérieur des murs desservi par près de 14.000 bouches et plus de 20.000 « regards ». La longueur des galeries qu'on peut parcourir est de plus de 43 kilomètres.
On y circule, en temps normal, sans crainte de noyade, d'asphyxie ou d'enlizement dans les boues. Il est même certain que le sous-sol est, bien souvent, plus propre que le sol, et qu'à certains jours mieux vaudrait se promener dans les égouts que dans les rues.
Mais si grands que soient les progrès accomplis, d'autres progrès, s'impose sans cesse. L'utilisation de jour en jour plus considérable du sous-sol parisien exige que les égouts sans cesse ébranlés par les travaux voisins ou trop souvent isolés de la masse de terre qui soutient leurs parois, soient construits d'une façon plus résistante et ne cèdent pas à une poussée d'eau anormale.
Ce serait pour les Parisiens un effroi de tous les instants s'ils devaient craindre de voir, à tout ébranlement du sol ou à chaque pluie d'orage, des gouffres meurtrier s'ouvrir sous leurs pas.
Ernest Laut

 

Le Petit Journal illustré du 28 juin 1914