LES MÉFAITS DE L'ORAGE

VINGT SOLDATS FOUDROYÉS

L'été orageux que nous subissons, a causé, d'un bout à l'autre du pays, nombre d'accidents graves. Celui dont le camp de Cercottes fut le théâtre, pour n'avoir pas entraîné mort d'homme, n'en fut pas moins déplorable par le nombre des blessés.
Un détachement d'artillerie du 45e régiment, était occupé, dans le champ de tir, à la corvée de « caffut », qui consiste à ramasser les débris de balles et d'obus, lorsque l'orage éclata. L'adjudant chef, qui commandait, ordonna à ses hommes de se réfugier sous l'un des abris du camp.
Les soldats venaient à peine d'y pénétrer lorsqu'un éclair sillonna la nue. La foudre, avec un fracas effroyable, tomba à une centaine de mètres. Malheureusement, le fluide rencontra un réseau téléphonique communiquant avec l'abri militaire. La foudre suivit le chemin et, après avoir traversé la toiture, vint se perdre au milieu du campement improvisé des artilleurs.
Le choc fut terrible. Les militaires furent renversés, culbutés violemment les uns sur les autres et brûlés, pour la plupart, en diverses parties du corps. Deux d'entre eux furent transportés à l'hôpital militaire dans un état assez grave. Dix-huit autres, moins grièvement atteints, ont été envoyés à l'infirmerie.

VARIÉTÉ

L'Homme et l'Insecte

J.-H. Fabre, l'« Hômère des insectes ». - Une ménagerie de bestioles. - Les vertus de la fourmi. - L'araignée est une artiste. - Le passé et l'avenir de la sériciculture,

La gloire qui, trop tardivement, est allée trouver dans son mas de Sérignan, le vénérable entomologiste J.-H. Fabre, le grand savant modeste que nul ne connaissait, et que Victor Hugo, pourtant avait appelé l' « Homère des Insectes » - cette gloire a eu pour résultat imprévu d'attirer l'attention publique sur les êtres infimes, auxquels Fabre a consacré ses études et sa vie.
Qui donc, auparavant, s'était préoccupé de l'existence et des moeurs des insectes ? Qui donc se fût avisé que ces bestioles que nous écrasons sous nos pas, pouvaient faire montre d'intelligence ? Tout au plus avions-nous quelques vagues données sur l'organisation sociale des abeilles, quelques idées non moins vagues sur celles des fourmis. L'homme, dans son incurable vanité; daigne à peine observer les animaux qui vivent, auprès de lui et qui le servent, les animaux qu'il a appelés « domestiques », parce qu'il n'a vu en eux que des serviteurs. Comment se fût-il avisé que l'insecte pouvait lui fournir des notions dignes d'intérêt et même lui offrir de précieuses leçons ?
C'est aux travaux de J.-H. Fabre que nous devons cette révélation. L' « Homère des Insectes » a suscité, en faveur de ses héros, un intérêt qui, depuis quelques années, n'a cessé de se manifester, et dont le plus récent témoignage est le succès remporté par l'exposition d'insectes vivants qui vient de se tenir au Jardin d'acclimatation.
Une ménagerie d'insectes. Qui donc eût songé à cela, naguère ? L'entomologie était alors une science morte, une science qu'on n'étudiait que sur des bêtes piquées au mur avec une épingle au travers du corps. J.-H. Fabre en a fait une science vivante ; et ses livres ont donné au grand public le goût d'étudier, non plus seulement l'anatomie de l'insecte, mais ses moeurs, sa vie, son intelligence. Une telle étude ne saurait être qu'infiniment profitable à l'humanité.
Car, si l'homme savait, ou daignait observer, il verrait constamment que la nature, jusque dans ses infiniment petits, a multiplié pour lui les utiles enseignements.

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Ces jours derniers, à la campagne, j'ai passé une heure à suivre les efforts d'une fourmi qui traînait vers la fourmilière, une mouche morte qu'elle avait trouvée sur le chemin. C'était merveille de voir avec quelle énergie la petite bête tirait cette masse dix fois plus grosse qu'elle. Le sol, pavé de briques, était inégal. N'importe ! la fourmi grimpait les collines, descendait dans les vallées, sans jamais lâcher sa proie qu'elle tenait solidement par une patte.
Un obstacle se présentait-il, impossible à franchir, la fourmi s'arrêtait, tournait deux ou trois fois rapidement autour du corps de la mouche, reconnaissait le terrain, puis, ressaisissant son fardeau, l'entraînait de nouveau dans un autre sens, jusqu'à ce que le sol aplani lui permit de reprendre sa route.
Elle parcourut ainsi un espace de dix mètres au moins, sans s'être laissé décourager par la longueur du chemin et las difficultés de l'entreprise.
Quel enseignement un éducateur eût pu tirer d'un tel spectacle pour ses élèves ! Énergie, volonté, continuité dans l'effort, la petite bête avait donné un merveilleux exemple de toutes ces vertus. Que d'hommes, mis en face d'une besogne proportionnée à celle qu'elle avait accomplie, se fûssent arrêtés en chemin !
Il y a quelques années, divers journaux allemands, racontèrent que les belles dames de Paris, éprises d'un snobisme nouveau, avaient toutes, dans leur salon, une boîte de verre renfermant une fourmilière, devant laquelle elles passaient des heures à contempler le travail des fourmis.
L'écho était mensonger, comme bien vous pensez. A vrai dire, une jeune artiste de l'Opéra-Comique s'était avisée de ce passe-temps, et possédait, en effet, chez elle, une fourmilière installée de cette, façon.
Sans doute, un correspondant de journaux allemands avait vu chez elle cette fourmilière, et il avait généralisé à la façon de cet Anglais qui, débarquant à Calais et voyant sur le quai une femme rousse, écrivit sur son carnet : « En France, toutes les femmes sont rousses. »
Bref, il était faux que les Parisiennes eussent des fourmis dans leur salon. Et les journaux allemands raillaient à tort un snobisme qui n'existait que dans l'imagination de leur correspondant. Mais ce snobisme eût-il été en faveur parmi nos mondaines que, pour ma part, je me fasse bien gardé d'y trouver matière à critique.
Cela eût prouvé tout simplement que les Parisiennes avaient plus de goût pour l'observation scientifique ne le croyaient nos voisins d'Outre-Rhin.
Il y aura toujours, à tout prendre, plus de profit pour l'intelligence humaine dans l'étude de la nature que dans la pratique du bridge ou du jeu de puzzle. S'il prenait fantaisie aux Parisiennes de s'amuser à observer les fourmis, il faudrait les approuver : Elles ne trouveraient dans cette observation que d'excellents exemples d'ordre, de méthode, d'économie et de travail. Il faudrait même leur conseiller ce passe-temps : Elles pourraient en avoir de plus mauvais.

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On a cité bien des traits de l'esprit industrieux de la fourmi. Il n'en est peut-être pas de plus curieux que celui qu'observa dernièrement un naturaliste américain, M. Mac Look, chez les fourmis-bergères.
Installé dans une région des Monts Alleghanys où les fourmis de cette espèce sont nombreuses, le naturaliste raconte qu'elles vont chercher sur les feuilles des rosiers, des oeufs d'aphis (puceron de la rose), qu'elles font éclore en les protégeant soigneusement contre les caprices de la température. Quand les pucerons sont nés, elles les élèvent avec une sollicitude qui serait maternelle si elle était plus désintéressée. Elles les installent ensuite sur des arbustes dont ils seront chargés d'extraire le suc pour l'entretien de la communauté. Les aphis enfoncent leurs suçoirs dans l'écorce de la plante et, lorsqu'ils sont suffisamment gorgés de sève, les fourmis préposées au service des vivres viennent leur soutirer le trop plein de leur nourriture pour le distribuer à celles de leurs compagnes que retient à la fourmilière un travail intérieur. C'est la traite des pucerons. Dans l'intervalle de ces visites, les fourmis dressent, autour des plantes où sont parqués les pucerons, des barrières, véritables bercails destinés à empêcher leur fuite. Souvent l'une d'elles fait fonction de bergère et veille d'un œil jaloux sur le troupeau commun.
Ainsi, les fourmis ont leurs troupeaux qu'elles élèvent, qu'elles gardent, qu'elles exploitent. Et voilà qui prouve une fois de plus que l'homme n'est pas seul à savoir tirer profit des ressources que la prévoyante nature a mises à la disposition de tous les êtres.

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Et l'araignée, la hideuse araignée ?... Mérite-t-elle la réprobation qu'on lui a vouée ? C'est une artiste : elle aime la musique. Demandez plutôt à M. Camille Saint-Saëns. Le grand compositeur partage l'horreur instinctive que presque tout le monde éprouve en face de l'araignée cependant, il lui reconnaît de l'intelligence et un certain esprit de sociabilité.
« Malgré l'admiration dont, on ne peut se défendre pour ses travaux, dit-il, l'araignée m'a toujours causé une horreur insurmontable, et, dans l'espérance de vaincre cette aversion gênante, j'ai parfois apprivoisé quelqu'une de ces bestioles. Il faut pour cela une certaine patience. Aux premières tentatives, l'araignée, effrayée, se laisse tomber au bout d'un fil, ou s'enfuit rapidement dans une cachette. Il faut trois ou quatre jours pour qu'elle commence à se rassurer il faut toute une semaine pour qu'elle arrive, après des expériences habilement graduées, à prendre une mouche dans les doigts de l'observateur. Elle est alors complètement rassurée. On a parlé du goût de l'araignée, pour la musique ; je l'ai observé plusieurs fois à la campagne, où j'attirais bien malgré moi, en jouant du piano, de grosses araignées dont le voisinage ne m'était nullement agréable.
« Le signe le plus curieux l'intelligence m'a été donné par des araignées de Cochinchine. Dans ce pays, des araignées d'une grandeur énorme, peu redoutables parce qu'on ne les voit jamais que de loin, tendent d'un arbre à l'autre, à des distances relativement considérables, des fils horizontaux et parallèles ; sur cette chaîne, elles tissent de place en place une trame sur laquelle elles se tiennent, la tête en bas. Or, quand les Français occupant le pays, y eurent placé des fils télégraphiques, ces bestioles, trouvant une « chaîne » toute préparée, en ont profité ; elles se sont établies sur ces fils qui leur épargnaient la plus grosse part de travail, se contentant de tisser la trame sur laquelle elles se mettent à l'affût. Il est difficile de ne pas voir dans ce fait le résultat d'une observation et d'une réflexion ».
C'est là, en effet, la révélation d'un certain sens pratique, et cela prouve que l'araignée sait tirer profit des travaux de d'homme.
Il est vrai que l'homme, malgré son horreur de l'araignée, a tenté, lui aussi, de tirer profit des travaux de l'insecte.
Il y a tout juste deux cents ans qu'un digne magistrat, président de la cour des aides de Montpellier, nommé Bon, s'avisa de faire tisser la toile d'araignée et d'en faire des vêtements. Les premiers essais furent couronnés de succès et l'on en fit grand bruit à la cour et à la ville.
Peu de mois avant sa mort, Louis XIV fut sollicité en faveur de cette nouvelle industrie. Bon lui fit hommage d'un habit complet et d'une paire de gants tricotés en toile d'araignée. Il offrit en même temps à la duchesse de Bourgogne une paire de bas et à l'impératrice d'Allemagne une paire de mitaines de la même fabrication.
Mais, depuis lors, le tissage de la toile d'araignée fut abandonné ; il paraît que les araignées de nos contrées sont de trop faibles productrices de fil. Réaumur, consulté sur ce point par l'Académie des Sciences, déclarait qu'il faudrait plus de cinquante mille araignées pour tisser une livre de toile.
Mais, à défaut des araignées de la Métropole, celles d'une de nos colonies ont servi à rénover cette industrie abandonnée depuis le XVIIIe siècle.
Ce sont les araignées de Madagascar.
On sait qu'il se fabrique dans la grande île une dentelle spéciale faite d'une soie d'un beau jaune d'or. Le fil qui sert à cette dentelle est produit par une araignée, la Nephila de Madagascar qui vit dans les manguiers.
Un de nos compatriote qui a longtemps vécu à Madagascar décrit ainsi le procédé employé à l'école professionnelle de Tananarive pour la récolte de ce fil.
« On enferme, dit-il, les araignées ou halabi, comme on les appelle en Imerina, dans de petites boîtes disposées par séries de douze, tout juste assez grandes pour en contenir chacune une, et percées sur leur face antérieure d'un trou ; l'on y dispose les patientes de telle sorte que la filière qui est placée au bout de leur abdomen, émerge du trou ; il suffit alors de saisir ou plus simplement de toucher successivement avec le doigt les filières de ces animaux pour attirer les fils qu'on réunit et enroule sur une bobine. Chacun d'eux donne de 3 à 400 mètres de fil à chaque opération et en supporte quatre, ou cinq avant de mourir. Afin d'avoir toujours sous la main un nombre suffisant d'halabi, on les achète aux indigènes. Comme ces araignées sont d'humeur sédentaire, on les conserve aisément dans un enclos spécial où sont plantées de nombreuses tiges de bambous, au milieu desquelles elles tissent leurs grandes toiles ; quelques plantes cultivées et des baquets pleins d'eau y attirent les insectes dont elles se nourrissent... »
La soie de l'halabi est à la fois fine et résistante ; malheureusement, le prix de revient en est fort élevé, et c'est pourquoi, sauf pour des objets de luxe comme la dentelle, il est peu probable que cette industrie séricicole soit appelée à un grand avenir.

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Au surplus, et puisque nous parlons des insectes utiles et des profits que l'homme néglige parfois d'en tirer, comment ne constaterions-nous pas la décadence de l'industrie séricicole dont le producteur est le vulgaire ver à soie.
Dans notre enfance, l'éducation du ver à soie était en honneur jusque dans les cassette des collégiens ; aujourd'hui, elle est complètement. abandonnée.
M. Mozziconacci, professeur régional de sériciculture et directeur de la station expérimentale d'Alais, observe la sériciculture française, qui produit, vers le milieu du XIXe siècle, 26 millions de kilogrammes de cocons, n'en fournit, plus aujourd'hui que huit millions.
« C'est, dit-il, à la dépopulation croissante de nos campagnes, à la rareté et de la cherté de la main d'oeuvre qu'il faut attribuer la cause de cette décadence ».
Une autre raison, encore, a empêché la sériciculture de se développer en France : et c'est la croyance où l'on est généralement que l'élevage du ver à soie n'est praticable que dans le sud et le sud-est de France.
M. Mozziconacci fait justice de cette erreur. Il assure que la sériciculture peut être pratiquée partout, aussi bien dans région parisienne et dans le centre de France que dans le midi. Le mûrier blanc, nécessaire à la nourriture des vers à soie prospère très bien sous le climat de Paris.
En faut-il des preuves ? En voici une prise dans le passé. En 1601, olivier de Serres fit conduire à Paris vingt mille pieds de mûriers ; ils furent plantés au Tuileries, au château de Madrid, à Fontainebleau, et reprirent partout avec plus grande facilité.
En voici une autre, prise dans le présent : C'est l'organisation, à Joinville-le-Pont, par M. et Mme Rousseau, deux véritables apôtres de la sériciculture, d'une école où l'on instruit plus particulièrement dans l'élevage du ver à soie, des jeunes gens venus de nos colonies asiatiques. Ainsi, grâce aux sériciculteurs de Joinville, cette industrie trop négligée dans la métropole, commence à revivre dans possessions d'Extrême-Orient.

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Que de joies, que d'enseignements, que de profits l'homme s'assurerait à jamais par d'observation et l'exploitation de tout ce que la nature lui offre jusque dans ses plus infimes créatures

Ernest Laut

 

Le Petit Journal illustré du 5 juillet 1914