LA BOURRÉE DES NONAGÉNAIRES

Montluçon avant organisé, l'autre
dimanche, une fête peu banane : la fête de la vieillesse.
Elle avait réuni, en un banquet 25 couples d'octogénaires
et de nonagénaires, représentant 40 siècles d'existence.
Les femmes avaient revêtu les antiques costumes du Bourbonnais,
sans oublier le pittoresque bonnet.
La place d'honneur était occupée par un alerte petit vieux
de 89 ans, M. Louis Coulon. Ce n'est pas seulement le doyen des ouvriers
métallurgistes de France ; il jouit dans toute la région,
d'une autre renommée : il a une barbe longue de 3m10.
Le repas fut très gai. Tous et toutes se promirent bien d'assister,
l'année prochaine, à un autre banquet. Et comme s'ils
avaient retrouvé leurs jambes de 20 ans, les 25 couples ont dansé,
le soir, la bourrée bourbonnaise, au son des vielles et des musettes.
VARIÉTÉ
Les villes décorées
Le Président de la République
à Péronne. - Histoire des Villes légionnaires.
- Celles de 1814. - Celles de 1870. - Celles de 1790. - Celle de 1544.
- Le grand exemple des cités patriotes.
Le Président de la. République
est allé, dimanche dernier, porter la croix de la Légion
d'honneur à Péronne. Tout vient a point à qui sait
attendre : la vaillante cité picarde attendait cette distinction
méritée depuis plus de quarante ans.
Il est vrai que d'autres cités françaises, non moins vaillantes,
l'ont attendue plus longtemps encore.
***
Le 29 floréal an X, l'ordre de la Légion d'honneur fut
institué par Bonaparte, premier Consul, afin de remplacer les
armes d'honneur qui, depuis la Révolution, étaient les
seules gratifications données au courage.
L'article premier du décret portait : « En exécution
de l'article 87 de la Constitution concernant les récompenses
militaires, et pour récompenser aussi les services et les vertus
civiles, il sera formé une Légion d'honneur.»
L'ordre était organisé en seize cohortes, comprenant chacune
sept grands-officier, vingt commandants, trente officiers et trois cent
cinquante légionnaires, ce qui faisait un total de 6.512 membres.
Cette organisation ne visait absolument que les individus ; Bonaparte
ne prévoyait, pas alors la possibilité de décorer
également les cités de France pour quelque action d'éclat
ou pour quelque service rendu au pays.
Ce sont les glorieuses résistances de certaines d'entre elles,
au cours de la douloureuse campagne de France, en 1814, qui lui en donnèrent
l'idée.
Les premières villes décorées furent donc, Chalon-sur-Saône,
Saint-Jean-de-Losne et Tournus. L'empereur avait manifesté l'intention
de donner aussi l'étoile des braves à Roanne, mais les
événements de 1815 ne lui en laissèrent pas le
temps ; et c'est Napoléon III qui signa le décret quarante
ans plus tard.
Les premiers mois de l'année 1814, offrent le spectacle de l'Europe
entière soulevée contre un homme. Des bouches de l'Escaut
aux rives de l'Adour, toutes les forces de la coalition marchent vers
le centre de la France.
Des masses énormes s'y précipitent, divisées en
deux gigantesques armées : l'une, l'armée prussienne,
commandée par Blücher, passe le Rhin entre Manheim et Coblentz
et arrive droit à Nancy ; l'autre, l'armée autrichienne,
sous les ordres de Swartzenberg, viole la neutralité de la Suisse
et vient ravager la Bourgogne.
Au début de janvier, ces hordes foulent déjà notre
sol, et l'empereur est encore à Paris. Il s'illusionne sur la
durée de la guerre et sur son résultat : « Dans
trois mois nous aurons la paix, s'écrie-t-i l, ou bien je serai
mort ! »
C'est qu'il espère un soulèvement général.
« J'appelle les Français de Paris, de la Bretagne, de la
Normandie, de la Champagne et des autres départements au secours
de leurs frères. A l'aspect de tout ce peuple en armes, l'étranger
fuira ou signera la paix. »
Mais le peuple de France est épuisé ; le moment est passé
des levées en masse : l'ennemi ne fuit pas.
Il avance au contraire, mais avec une prudence qui confine à
la pusillanimité.
Ils sont cinq cent mille étrangers qui tremblent encore devant
soixante mille soldats, débris glorieux des grandes armées
de l'empire.
Peu à peu, la défense s'est organisée.
Swartzenberg, dans un ordre du jour, a déclaré qu'on livrerait
aux flammes les villes qui opposeraient de la résistance.
Les villes résistent, cependant, et ne se laissent pas intimider.
Si quelques-unes sont prises et livrées au pillage, d'autres
forcent l'ennemi à lever le siège.
Le général Bubna se présente devant Lyon à
la tête de 15.000 soldats. Augereau accourt avec une poignée
d'hommes et culbute l'Autrichien.
Les montagnards des Vosges défendent leur sol pied à pied.
Soutenus par quelques régiments de la garde, ils tiennent tête
pendant deux mois à un ennemi trente fois supérieur en
nombre.
Bourg n'ouvre ses portes qu'à la dernière extrémité
; Langres succombe après s'être vaillamment défendue
; Mâcon repousse une première attaque et Chalon-sur-Saône
résiste plus d'un mois aux tentatives de l'ennemi.
***
Cette dernière ville dut d'être distinguée par l'empereur
à ce fait qu'elle résista, par ses propres moyens, et
malgré la volonté du général Legrand qui
avait le commandement de la région.
Le général l'avait abandonnée. Les Chalonnais se
battirent seuls contre un ennemi formidable et, la ville prise, refusèrent
d'accueillir le vainqueur. La brigade autrichienne qui avait pris la
ville n'osa pas loger chez l'habitant.
C'est en récompense de cette fidélité que, par
décret du 22 mai 1815, Chalon-sur-Saône fut autorisée
à faire figurer dans ses armes l'étoile de la Légion
d'honneur.
C'est également l'héroïsme de ses habitants qui valut
à Tournus la même distinction. Les Tournusiens, non contents
de bien défendre leur ville, avaient même organisé
une expédition sur Mâcon et défait un parti autrichien.
L'ennemi, pour venger cette attaque, vint en force à Tournus
et envahit la ville. Le commandant autrichien se rendit a l'Hôtel
de Ville, y entra botté, éperonné, l'air arrogant,
et déclara qu'à la moindre résistance, il prendrait
des otages et brûlerait la ville.
Mais soudain, comme il parait, une cloche annonçant un baptême
se mit à tinter dans la vieille tour de Saint-Philibert.
L'officier, croyant à quelque appel aux armes, se précipita
sur le perron de l'Hôtel de Ville :
- Que signifie ce carillon ? cria-t-il d'un ton menaçant.
- Ce carillon n'a rien d'inquiétant, lui répondit le maire
de Tournus, mais je vous donne ma parole que si vous touchez à
un seul habitant de cette cité, si vous brûlez une seule
de ses maisons, je donnerai immédiatement l'ordre de sonner le
tocsin avec la grosse cloche de l'abbaye. A ce signal d'alarme, vous
verrez descendre des montagnes dix mille hommes armés qui vous
jetteront dans la Saône, et, si vos soldats veulent fuir par le
pont, ils seront reçus par les Bressans, les premiers fantassins
de l'empereur.
Cette simple et froide menace eut le don de calmer la fureur du commandant
autrichien. Il s'engagea à respecter la ville et ses habitants
et pria le maire de garder ses fonctions. Celui-ci y consentit, mais
à la condition expresse qu'il continuerait a administrer au nom
de l'empereur des Français.
Napoléon, au retour de l'île d'Elbe, fut instruit de ces
faits et accorda la Légion d'honneur à Tournus. Mais Louis
XVIII refusa de reconnaître le décret, et ce n'est qu'en
1861 que Napoléon III rendit à la cité la distinction
que le courage de ses habitants lui avaient méritée.
Saint-Jean-de-Losne et Roanne eurent la croix pour des traits de fidélité
du même genre. Leurs habitants, spontanément, marchèrent
à l'ennemi, et leurs magistrats municipaux surent, comme celui
de Tournus, défendre avec énergie la liberté de
leurs villes.
La première de ces villes vit le décret qui la décorait
confirmé par Louis-Philippe en 1831 ; la seconde attendit jusqu'en
1864. Il y a exactement un demi-siècle que Napoléon III
l'autorisa à faire figurer l'étoile de la Légion
d'honneur dans son blason d'azur au croissant d'argent.
***
Les glorieuses résistances de l'Année terrible ont valu
la croix des braves à quelques-unes de nos cités héroïques.
La première qui obtint cette récompense fut Châteaudun.
Châteaudun !... Point n'est besoin de raconter cette journée
fameuse du 18 octobre 1870. L'histoire en est gravée dans toutes
les mémoires et dans tous les coeurs. Un vrai Français
ne peut oublier cela. Pendant toute une journée, quelques francs-tireurs
de Paris et de Nantes, joints à la garde nationale et aux pompiers
de la ville, tinrent tête là douze mille ennemis bien armés
et pourvus de canons.
Mais la ville paya cher cette résistance. A 11 heures du soir,
elle n'était plus qu'un immense foyer d'incendie. Quand, le lendemain,
les Allemands la quittèrent, deux cent trente-cinq maisons avaient
été détruites par le feu. Châteaudun n'était
plus qu'un monceau de ruines.
Mais, de ces cendres amoncelées, devait naître pour la
valeureuse cité une juste renommée d'héroïsme.
Son noble sacrifice enthousiasma la France entière ; et, par
décret du 3 octobre 1877, elle fut autorisée à
faire figurer la croix des braves dans son blason.
Belfort, en mémoire de son siège fameux, reçut
également la croix par décret du 19 avril 1896. Le maire
qui, de l'avis du colonel Denfert, s'était montré héroïque
rendait ainsi hommage aux habitants.
« Si beaucoup d'entre eux ont eu leurs familles décimées
; s'ils ont vu leurs intérêts les plus chers à jamais
compromis , s'ils ont perdu une partie de leurs biens, tous peuvent
dire avec orgueil qu'ils ont sauvé ce qu'ils avaient de plus
précieux : leur honneur et leur nationalité. Ils ont été
dignes d'être conservés à notre malheureuse France.
»
Puis, ce fut le tour de Rambervillers, dont les gardes nationaux avaient
héroïquement lutté contre un détachement allemand
chargé d'occuper la ville. Ramberviliers reçut la croix
par décret du 19 avril 1896.
Saint-Quentin se la vit décerner en date du 6 juin de l'année
suivante. Cette distinction récompensait le courage des habitants
qui avaient subi l'attaque du 8 octobre 1870, dans laquelle se distingua
Anatole de la Forge, et supporté un bombardement de deux heures,
le 19 janvier 1871, jour où Faidherbe tenta, avec ses jeunes
troupes, un effort inutilement héroïque dans le but de dégager
Paris.
Dijon, qui ne vit pas moins de trois batailles autour de ses murs, reçut,
par décret du 7 mai 1900, la croix de la Légion d'honneur.
Ville ouverte et dépourvue de canon, défendue par 4.000
hommes seulement, elle avait, le 30 octobre 1870, résisté
glorieusement toute la journée à un ennemi quatre fois
plus nombreux et muni d'une forte artillerie.
Bazeilles eut ensuite son tour... Bazeilles !... Est-il besoin de donner
les raisons de la distinction qui fut accordée à la modeste
bourgade ardennaise ?... Qui ne se souvient des atrocités qui
furent commises là par les Bavarois de Von der Thann, et de la
résistance des marsouins ? Qui ne sait par coeur la glorieuse
histoire
des Dernières Cartouches ?
Le bourg de Bazeilles comptait quatre cent vingt-trois maisons les obus
allemands en détruisirent trente-sept. Trois cent soixante-trois
furent incendiées à la main, avec du pétrole, des
allumettes, des bougies placées sous les lits. Il ne resta debout
que vingt-trois maisons. Quarante habitants furent massacrés
; cent cinquante moururent des suites des blessures ou des violences
qu'ils avaient subies.
La croix donnée à la petite cité fixe le souvenir
d'une des journées les plus héroïques et les plus
douloureuses de la guerre fatale.
Enfin, Paris ne pouvait être oublié ; Paris fut décoré
par le même décret qui décorait Bazeilles.
Et la croix donnée à Paris glorifiait a la fois le rôle
de la capitale en 1814 et en 1870-71.
Paris méritait cette distinction pour les souffrances subies
et pour l'abnégation dont il avait fait preuve.
« J'ai assisté au siège de Paris, écrivait
Edgar Quinet. Dans ces cinq mois à jamais mémorables,
ce qui m'étonne, test le calme, la tranquillité d'âme,
la sérénité de cette immense population, au milieu
de tant de dangers et de causes de troubles et d'émotions...
Un peuple si docile à la raison, si facile à gouverner,
en des jours pareils, voilà ce qui fera éternellement
l'admiration du monde. Car cela ne s'est pas vu encore, que je sache,
à aucune époque de l'histoire. Paris a été
grand, il a bien mérité de la France... »
****
Entre temps, trois villes septentrionales, honorées naguère
de décrets de la Convention proclamant qu'elles avaient bien
mérité de la patrie, avaient été autorisées
à faire figurer la croix de la Légion d'honneur dans leur
blason.
Ce sont Lille, Valenciennes et Landrecies, toutes trois justement illustres
par leurs sièges de 1792 et 1793, toutes trois également
dignes de cette récompense par le courage et la fidélité
républicaine qu'avaient montrés leurs habitants en ces
circonstances terribles.
Ces trois villes du Nord reçurent donc la croix particularité
curieuse pour des faits qui s'étaient passés avant la
création de la Légion d'honneur.
Depuis lors, une autre ville se vit attribuer la croix pour un fait
d'armes plue ancien encore. Il s'agit de Saint-Dizier, décorée
pour sa résistance aux armées de Charles-Quint. En juillet
1544, cette ville avait arrêté l'envahisseur sous ses murs
durant quarante-trois jours, et pendant ce temps, François Ier
avait pu organiser ses forces et se préparer à repousser
l'ennemi. Saint-Dizier, par sa fermeté, avait sauvé la
France : c'était justice qu'on inscrivit dans ses armes le signe
de l'honneur.
Tout récemment, Saint-Cloud, pour les misères subies pendant
le siège de Paris, reçut la même distinction.
Enfin, Péronne ferme la liste des villes de France décorées
jusqu'à ce jour.
La vieille ville picarde, qu'on appelait naguère « Péronne
la Pucelle », peut vanter - et elle s'en vante d'ailleurs, car
depuis trente ans elle a maintes fois revendiqué ses droits -
d'avoir mérité deux fois, la croix.
De même que Saint-Dizier, elle a son siège fameux au seizième
siècle, son siège, de 1536, au cours duquel les femmes
péronnaises, conduites par la boulangère Marie Fourré,
coururent aux remparts et décidèrent de la défaite
de l'ennemi.
Le comte de Nassau, le meilleur lieutenant de Charles-Quint, après
trente-deux jours de siège, dut se replier sur Arras.. Et là,
comme la soeur de l'empereur lui reprochait de n'avoir pu s'emparer
d'un « colombier » tel que Péronne :
« C'est vrai, madame, lui répondit-il, c'est un colombier
; mais les pigeons, qui étaient dedans, avaient becs et ongles
; les colombes, tant mâles que femelles, s'y défendaient
comme des aigles. »
Péronne a une autre page non moins glorieuse, mais plus douloureuse,
dans notre histoire : du 28 décembre 1870 au 10 janvier 1871,
elle subit avec stoïcisme les horreurs d'un terrible bombardement
; et son éternel regret sera de n'avoir pu, en dépit de
tant de ruines et de sacrifices, abouter alors une nouvelle date de
victoire à celle de 1536.
La ville, depuis une dizaine d'années, a fixé le souvenir
du siège glorieux de 1536, en élevant une statue à
son héroïne populaire Marie Fourré ; mais sa conduite
en 1870 était demeurée sans récompense et malgré
sa double preuve d'héroïsme elle attendait toujours le décret
qui lui permettrait d'ajouter à ses armes l'étoile de
la Légion d'honneur.
Péronne n'attendra plus : c'est aujourd'hui justice faite, à
laquelle toute la France applaudira.
Ernest Laut
Le Petit Journal illustré
du 19 juillet 1914