LE CONFLIT ENTRE L'AUTRICHE ET LA SERBIE

La population serbe acclame les troupes.

On sait que la rupture des relations entre la Serbie et l'Autriche est une conséquence de l'attentat de Serajevo où l'archiduc héritier d'Autriche perdit la vie. L'opinion autrichienne prétendit rendre la nation serbe responsable de cet attentat.
La Serbie, cependant fit ce qu'elle put pour éviter cette guerre. Aux sommations violentes de l'Autriche, elle a donné les réponses les plus sages, les plus mesurées, les plus satisfaisantes. Cependant l'Autrichienne, s'est point montrée satisfaite et la déclaration de guerre a suivi de près la provocation.
La. Serbie, qui sort à peine d'un conflit dans lequel ses armées se sont couvertes de gloire, a répondu au défi par une attitude énergique, et digne.
La mobilisation, favorisée par l'entraînement que les troupes serbes ont acquis dans les guerres récentes contre les Turcs et contre les Bulgares, s'est opérée avec une grande célérité. Le gouvernement a fait appel à toute la population : les vieillards et les tout jeunes gens eux-mêmes doivent prendre les armes et concourir à la défense du pays.
De toutes parts, le peuple acclame les soldats qui vont rejoindre leurs corps, et l'on revoit les scènes enthousiastes qui marquèrent, en 1912, les débuts de la guerre contre la Turque.
C'est un spectacle singulièrement impressionnant que celui de ce petit peuple qu'on pouvait croire épuisé par une guerre récente longue et meurtrière, et qui trouve des forces nouvelles pour défendre son indépendance contre l'agression d'un puissant voisin.
Comment dénombrer les forces des deux adversaires ? L'Autriche dispose d'une armée quatre fois plus nombreuse que celle de la Serbie. Mais il faut compter avec les désagrégations possibles du fait des races diverses qui habitent ce pays.
Dans l'armée autrichienne, il y a en effet 29 0/0 seulement d'Allemands contre 71 0/0 d'autres races. Les Magyars proprement dits comptent dans ce chiffre pour un peu plus de 20 0/0, mais le reste est fourni par des Tchèques, des Polonais, des Croates, des Roumains, des Slovaques, des Slovène.
Et peut-on croire que ces peuples, d'origine slave, pour la plupart, marcheront de gaîté de coeur contre les Serbes, leurs frères de race et de religion ?
En Serbie, au contraire, une race unique, une pensée unique : la défense de l'indépendance et du sol de la patrie.
Ajoutez à cela une armée peu nombreuse, mais aguerrie par les combats contre les Turcs et les Bulgares ; et ce fait important que cette armée combattrait chez elle, sur le terrain choisi par elle, dans ses montagnes, dans les forêts inaccessibles de la Choumadia où, maintes fois, au cours des siècles, la Serbie a triomphé des troupes innombrables envoyées contre elle par les rois de Hongrie ou les sultans ottomans.

VARIÉTÉ

La Serbie héroïque

Une conquête pacifique. - Glorieuses annales du pays serbe. - Héros du Moyen Âge.
Kara Georges et la guerre de l'indépendance. - Le sentiment national d'un peuple.

En avant de Belgrade, entre les eaux de la Bava et celles du Danube, il y a une île qui s'appelle île de la Guerre.
Ce nom est caractéristique. Cette île, depuis des siècles, a vu presque constamment la guerre ensanglanter les rives des deux fleuves qu'elle sépare.
Rappelez-vous la pièce fameuse des Orientales :
Belgrade et Semlin sont en guerre...
Belgrade et Semlin ont été bien souvent en guerre dans les siècles passés. Mais c'est qu'alors Belgrade était aux mains des Turcs et que Semlin représentait le poste avancé de la chrétienté en face des infidèles.
Mais aujourd'hui, Belgrade est revenu aux mains du peuple qui, il y a treize siècles, vint s'établir sur cette rive méridionale du Danube et, depuis lors, n'a cessé d'en revendiquer la possession contre les Musulmans.
Pourtant, vous le voyez, Belgrade et Semlin sont encore en guerre ; Belgrade et Semlin semblent destinés, par une fatalité cruelle, à être éternellement en guerre dans les siècles des siècles.

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Les Serbes étaient, au VIIe siècle, une tribu de Slaves qui cherchaient un coin de terre où planter leur tente. L'Illyrie - ainsi s'appelait la contrée qui s'étendait sur la rive méridionale du Danube - leur parut bonne à prendre. Elle appartenait aux empereurs grecs de Constantinople. Mais, fort occupés alors à se défendre contre les attaques des rois de Perse, les empereurs ne se souciaient guère de l'Illyrie ; ils n'y entretenaient aucune garnison.
Phocas, le basileus qui régnait alors sur Byzance, fut fort surpris d'apprendre un beau jour qu'une colonie d'hommes, venus du Nord, s'était installée dans ses possessions danubiennes et que les nouveaux venus se gouvernaient eux-mêmes sans reconnaître l'autorité des fonctionnaires de l'empire.
On lui apprit que ces hommes étaient énergiques, prompts à la bataille et très exercés aux jeux de la guerre, si bien que le bon Phocas, qui n'était pas très belliqueux, et avait d'ailleurs fort à faire à ce moment pour répondre aux attaques de Cosroès, roi persan, jugea bon de laisser en paix les intrus.
Et voilà comment les ancêtres des Serbes conquirent leur pays sans coup férir. Phocas avait accepté le fait accompli.
Son successeur, Héraclius, fit mieux : il assura aux Serbes, par un traité en bonne forme, le bénéfice de leur conquête pacifique.
Ainsi fixés définitivement sur un sol leur appartenant, les Serbes crurent, multiplièrent et s'étendirent sur les contrées environnantes.
L'Histoire universelle, telle qu'on nous l'apprenait naguère dans les collèges, négligeait absolument les annales de ces peuples balkaniques ; et c'est dommage, car l'histoire de la Serbie au Moyen Âge est la plus merveilleuse épopée qu'on puisse imaginer.
Pendant près d'un siècle, les Serbes seuls parvinrent à contenir le flot musulman qui déferlait sur l'Europe. C'était une guerre continuelle entre les tsars serbes et les sultans, guerre dans laquelle ceux-ci, en dépit de leurs armées innombrables, n'avaient pas toujours l'avantage.
La Bulgarie était depuis longtemps une province musulmane, tandis que la Serbie maintenait toujours son indépendance.
Finalement, elle fut vaincue par Mahomet II, écrasée, supprimée de la carte de l'Europe. En 1459, son existence politique cessa tout à fait.
Mais s'il n'y eut plus, dès lors, de Serbie, la nation serbe survécut et garda intactes ses qualités, sa cohésion, son instinct national, sa religion.
C'est dans la guerre que les Serbes avaient puisé la force qui leur permit de se perpétuer, même sous le joug le plus étroit.
Un de leurs historiens dit avec raison :
« Une race moins bien douée sous le rapport des qualités militaires aurait disparu à tout jamais, écrasée par la main des Ottomans ; son nom même serait oublié. Les Serbes triomphèrent de toutes les épreuves et restèrent Serbes toujours et partout. »
Il faut qu'un peuple ait le sentiment national profondément enraciné au coeur pour résister ainsi et ne point se laisser absorber par le vainqueur dans une période d'asservissement de plus de cinq siècles.

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Car la Serbie ne commença de secouer le joug qu'au début du XIXe siècle. Â cette époque, grâce aux exploits de Kara Georges, l'ancêtre du roi actuel, le peuple serbe revécut et conquit, sinon son indépendance absolue, du moins une autonomie qui lui permit de se reconstituer, de se développer et de reprendre sa place parmi les nations
Ainsi, pendant cinq siècles, les Serbes avaient constamment résisté à l'influence du vainqueur ; pendant cinq siècles, ils avaient vécu, en face de leurs maîtres, en état perpétuel d'insoumission ; ils n'avaient rien abandonné de leurs moeurs, de leurs traditions. Pas un instant ils n'avaient renoncé à l'espoir de revivre.
Un peuple, capable d'une telle fermeté d'âme, est capable également des résistances les plus désespérées pour la sauvegarde de sa nationalité.
Au surplus, les annales de la Serbie - annales qui nous sont malheureusement peu connues - démontrent qu'à maintes reprises le Hongrois ou le Turc usèrent leurs forces à vouloir réduire ce petit peuple qui s'obstinait à vivre indépendant.
Au XIVe siècle, comme aujourd'hui, les guerres se succédaient en ce pays, presque sans interruption. Les Turcs, en 1371, venaient de faire leur apparition en Serbie. Le sultan Amurat II s'avançait à la tête de forces considérables. Le tsar Voukamchine, qui régnait alors sur la Serbie, ordonna la levée en masse, de tous les Serbes pour défendre le sol de l'empire. Ce fut la guerre sainte, celle que les pesmas, les poèmes héroïques serbes, ont célébrée.
Le 5 septembre 1371, l'armée de Voukachine rencontra les Turcs sur les bords de la Maritza, non loin d'Andrinople. La bataille dura deux jours. Le premier jour, les Turcs, enfoncés par les charges impétueuses des Serbes, furent rejetés dans les flots de la Maritza et périrent en grand nombre. Le sultan Amurat s'enfuit de toute la vitesse de son cheval et ne put rallier les fuyards que sous les murs d'Andrinople.
Voukachine, victorieux, coucha sur le champ de bataille.
Mais, le lendemain, le sultan revint avec des forces nouvelles et surprit, dès l'aube, les Serbes, écrasés de fatigue et encore endormis.
Ce fut un effroyable massacre. L'armée serbe presque toute entière fut décimée. Voukachine, voyant ses troupes anéanties, ne voulut pas survivre à la défaite. Dans une charge désespérée, il périt héroïquement, accablé sous le nombre.
On eût pu croire après un tel désastre que c'en était fait de la Serbie. Il n'en fut rien. Le sentiment national fit surgir une résistance nouvelle. Les vieillards, les femmes, les enfants firent aux Turcs une guerre d'embûches, si bien qu'Amurat n'osa pas pénétrer dans la vieille Serbie et se contenta de la conquête de la Macédoine.
Mais à peine, la Serbie, sous le règne de Lazare 1er, successeur de Voukachine, avait-elle commencé à panser ses blessures et à réparer ses forces que de nouvelles menaces fondaient sur elle.
Louis Ier, roi de Hongrie, voyant ce pays épuisé par la guerre, crut le moment favorable pour s'en emparer. Il entra en Serbie à la tête d'une armée.
En vain, Lazare, comme les Serbes d'aujourd'hui, fit-il tout son possible pour éviter la guerre, les Hongrois, déjà, comme les Autrichiens d'à présent, avaient marché sur Belgrade.
De nouveau, ce fut l'appel au peuple. Et le peuple répondit. Et de nouvelles forces sortirent du sol, animées d'un irrésistible enthousiasme patriotique.
A deux reprises, l'armée hongroise fut battue et Louis 1er rentra dans son royaume, avec la honte d'avoir été repoussé par un peuple qu'il croyait incapable de résistance après les pertes subies dans la guerre contre les Ottomans.
Dix ans après, les Turcs envahissaient de nouveau le pays. Mais telle était la puissance de vitalité du peuple serbe qu'ils trouvèrent encore devant eux des guerriers pour les recevoir.
Lazare avait fait prêcher la guerre sainte et les soldats étaient arrivés en foule de tous les points du pays.
Cette fois encore, les Turcs ne purent pénétrer dans la vieille Serbie. Ils ravagèrent l'Herzégovine et la Dalmatie.
Lazare les attendait, posté dans les montagnes du Monténégro. Quand ils passèrent à sa portée, chargés de butin, pour rentrer en Macédoine, il tomba sur eux à l'improviste et les extermina.
Les chants héroïques de la Serbie ont célébré à l'infini ces guerres épiques. Il ont chanté les exploits des guerriers serbes, de Milosh Obilish, qui avait juré de tuer le sultan Amurat et de lui mettre le pied sur la gorge, et qui tint son serment ; et aussi de Marko Kralievich, le Cid de la Serbie, qui, blessé dans vingt combats, échappa cependant à tous les dangers et mourut a l'âge de cent trois ans.

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.Ce fougueux nationalisme, dont les Serbes témoignaient en des temps où l'idée patriotique était encore bien vague parmi les nations de l'Europe occidentale, nous le retrouvons, non moins ardent, dans l'histoire de la guerre de l'indépendance serbe, au début du siècle dernier.
En ce temps-là, la Serbie était livrée sans défense au joug des Turcs. Ce n'étaient que pillages et massacres. Toute la population des villes s'était réfugiée dans la province de Choumadia, massif montagneux, couvert de forêts impénétrables.
C'est là que Georges Petrovitch, le hardi guerrier que les Turcs, témoins de sa farouche audace, avaient surnommé Kara Georges (Georges le Noir), organisa le soulèvement contre la puissance ottomane.
Autour de lui afflua bientôt tout ce que la Serbie comptait encore d'hommes en état de tenir un fusil : la Choumadia se transforma en un immense camp retranché, et comme le dit un chant héroïque de l'époque : « Chaque arbre devint un soldat. »
Les femmes elles-mêmes joignirent leurs efforts à ceux des hommes. N'ayant plus de foyers à garder, ayant tout perdu, forcées d'abandonner leurs maisons devant les hordes turques, elles prirent le fusil et se mêlèrent aux soldats.
Elles avaient, d'ailleurs, dans l'histoire de la Serbie, de grands exemples donnés par leurs aïeules.
Lorsqu'en l'an 1455, le sultan Mahomet II était venu assiéger Semendria, la capitale de Georges Brancovitch, on avait vu les femmes courir aux remparts, tandis que les Turcs, au moyen d'énormes bombardes, écrasaient leurs maisons sous une grêle de boulets de pierre.
Pendant la guerre de l'indépendance, les femmes serbes se montrèrent dignes de cet exemple. Elles ravitaillèrent les troupe, de Kara Georges ; et souvent, même, elles firent le coup de feu au milieu des soldats.
L'héroïsme féminin est, d'ailleurs, demeuré traditionnel en ce pays. Au XIXe siècle, on cite une souveraine, la princesse Lioubitza, femme de Milosh Obrenovitch 1er qui suivit son royal époux à la guerre et combattit à ses côtés.
Et, dans le dernier conflit balkanique, n'a-t-on pas vu les femmes serbes se soumettre aux exercices militaires et apprendre, sous la direction d'instructeurs de l'armée, le maniement du fusil, afin de pouvoir défendre leur foyer en cas d'invasion de l'ennemi.

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Telle est l'âme du peuple auquel, l'Autriche a déclaré la guerre.
Un nationalisme ardent, un sentiment patriotique irrésistible, un attachement profond au sol natal l'animent et le soutiennent.
A maintes reprises l'envahisseur l'a trouvé héroïque, décidé à défendre pied à pied son territoire. Et que pouvaient alors les armées les plus fortes contre l'énergie des populations réfugiées dans les montagnes et les forêts, et résolues à tout plutôt que de perdre leur indépendance nationale?
Comme au temps du tsar Lazare ou du héros Kara Georges, la Serbie d'aujourd'hui pourrait bien montrer à ses adversaires actuels qu'on peut l'envahir sans la vaincre.

Ernest Laut.

Le Petit Journal illustré du 9 août 1914