SUS AU MONSTRE !

Sur un sol tout semé des ruines qu'il a faites sur son passage, parmi les flots de sang de ses victimes, le monstre s'avançait insatiable, courant à de nouveaux massacres, à de nouvelles déprédations. Mais les soldats de la civilisation se sont dressé, devant lui. France, Russie, Angleterre, Belgique, Serbie ont opposé leurs forces à la marche du monstre austro-allemand. Sus au monstre !.. Et l'Europe sera débarrassées du pire des cauchemars ; et la paix renaîtra, la paix féconde et douce, quand le monstre de la Barbarie aura succombé sous l'effort généreux des peuples civilisés.

VARIÉTÉ

L'Art de se faire détester

Les Allemands le possèdent au plus haut point. - Orgueil, manque de tact, grossièreté. - On n'est jamais assez fort quand on est universellement haï.

L'art de se faire détester, c'est un art que nos ennemis possèdent au suprême degré:
Depuis des années ils ont lassé, irrité, indigné l'univers entier par leur incommensurable orgueil, par leurs insolences, par leurs rodomontades, par leur grossièreté.
Dans tous leurs actes, dans toutes leurs paroles apparaissaient sans cesse les témoignages de cette infatuation kolossale.
La nation allemande était la plus grande nation du monde, l'armée allemande au-dessus de toutes les armées : le commerce allemand, l'industrie allemande, la science allemande n'avaient rien de comparable dans l'univers ; l'Allemand était le seul peuple fort, le seul peuple vertueux : en un mot le peuple élu de Dieu. Les autres ne valaient pas le diable. Les Russes ?... Des barbares !.. Les Anglais ?.. Des impuissants !... Les Français ?.. Des dégénérés. !..
Voilà ce que, depuis des années, on a répété sans cesse aux Allemands. Si bien qu'on a fini par leur faire croire qu'ils étaient investis d'une mission divine, celle de régénérer l'humanité.
Écoutez plutôt le kaiser:
« Notre peuple allemand sera le bloc de granit sur lequel le bon Dieu pourra terminer l'édification de son oeuvre de civilisation du monde. Alors se réalisera la parole du poète disant que le monde guérira un jour par le caractère allemand. ».
Dès l'école on semait ces idées dans la cervelle des petits Allemands :
« L'Allemagne, dit un manuel scolaire, a pour mission dans l'histoire de rajeunir par la diffusion du sang germanique, les membres épuisés de la vieille Europe. »
Et c'était continuellement le même refrain de la même chanson : Deutschland über alles in der welt, « L'Allemagne au-dessus de tout dans le monde ! »

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Or, cette vanité puérile et grotesque ne se manifestait pas seulement dans les paroles des dirigeants et dans les actes de la politique allemande. On la retrouvait dans l'attitude, dans les moindres gestes des particuliers.
Etes-vous allé en Allemagne ? Avez-vous vu les Allemands chez eux ? Les avez-vous rencontrés à l'étranger ? Leur manque de tact, qui procède de cette vanité même, n'a pas manqué de vous frapper. Vous avez pu remarquer comment ils passent de l'obséquiosité cauteleuse à la plus vile insolence. Jamais ils ne ratent l'occasion de servir à l'étranger qui les visite tout ce qui peut lui être désagréable. Je vous défie de trouver un Français qui, ayant voyagé en Allemagne, n'ait pas été forcé de subir maints propos malsonnants sur nos revers de 1870 ; sur Paris, Babylone moderne, et sur la vertu de nos femmes. Notez que les gens d'autres nations ne sont pas mieux traités. Les Allemands ont, sur chaque peuple, leur petit lot de préjugés insolents qu'ils ne manquent jamais de sortir en présence de ces étrangers chaque fois qu'ils en ont l'occasion.
Et le but constant de ces grossièretés c'est la satisfaction de leur orgueil national, l'exaltation de l'Allemagne qui, elle, a toutes les qualités, de l'Allemagne qui est grande, forte, noble, vertueuse, en face des autres nations qui ne sont que vice et faiblesse.
Cette mentalité de sauvages a fini par aliéner aux Allemands toutes les sympathies de l'univers. Les peuples les moins intéressés à. l'abaissement de l'Allemagne en sont venus à le considérer comme une nécessité inéluctable pour la tranquillité du monde, tant cette odieuse vanité multipliait chaque jour les dangers pour la paix de l'Europe.
Quelques Allemands plus perspicaces que les autres ont osé signaler cette désaffection. générale dont leur pays était l'objet. Un de leurs savants, le professeur Stein-hausen, écrivait l'autre jour mélancoliquement :
« On nous respecte au dehors, mais nous avons accumulé contre nous de toutes parts la haine et l'envie... »
Mais, tout aussitôt, la vanité et la brutalité allemandes reprenaient le dessus, et le herr-professor ajoutait :
« Faut-il nous en alarmer ?... Non ! Nous sommes assez forts pour nous défendre. »
« Nous sommes assez forts ». c'est leur éternel refrain. Un refrain qu'ils doivent commencer à déchanter. Car les événements leur prouvent que, si fort qu'on soit, on ne l'est jamais assez quand on est universellement haï.

Ernest Laut.

Le Petit Journal illustré du 20 septembre 1914