NOS ALLIÉS D'ORIENT

SOLDATS INDIENS AU COMBAT


Nous disons plus loin, dans notre « Variété » ce que sont ces superbes troupes de l'Inde dont l'ardent loyalisme égale l'intrépidité.
Notre gravure montre une des façons de combattre de ces soldats d'Orient.
Ils sont comme les soldats anglais vêtus de kaki, mais il gardent comme coiffure le haut turban national. Ils sont armés du mousqueton à chargeur et de la baïonnette-couteau. Mais en outre, ils ont toujours le « Kukry » arme nationale, sabre court et large si bien affilé que d'un seul coup bien appliqué, il fait voler au loin la tête de l'adversaire.
Un de nos confrères rappelait dernièrement un passage du Ramayana, le livre sacré des Indiens, qui résume en quelques lignes les préceptes guerriers de ces soldats
« Glisse-toi dais l'ombre comme un tigre dans la jungle, retiens ta respiration, arrête le battement de ton coeur, éteins le feu de tes regards. Sois tour à tour, dans la nuit la pointe du roc ou la souche morte. Sache rester immobile, une nuit, un jour, une nuit et un jour encore. Puis quand ton ennemi, rassuré, s'endormira, va, frappe-le à la gorge et vide-le de tout son sang. »
Notre gravure est l'illustration même de ces préceptes.
Un des officiers qui commandent ces hommes indomptables disait d'eux l'autre jour :
« They are like tigers in the night. - Ils sont comme des tigres dans la nuit.
C'est ainsi que les a représentés notre dessinateur.
Mais il ne faudrait pas croire que ce soit là leur seule façon de combattre. Ils sont également d'excellents soldats souples à la manoeuvre, tireurs de premier ordre, car ils sont dès l'enfance accoutumés à la chasse des fauves, et cavaliers habiles à manier leurs rapides montures, sans compter la dextérité avec laquelle ils jouent des longues lances dont ils sont armés.
Le Kaiser sans doute les méprisera comme il méprise l'armée anglaise... Mais nous verrons quelle contenance feront ses Boches devant leur « Kukry ».

VARIÉTÈ

Les troupes de l'Inde


Leur venue en France. - Comment l'habileté politique de l'Angleterre a conquis l'Inde. - Un défilé merveilleux. - Pour la cause de la civilisation.

Les Allemands auront réalisé contre eux l'alliance des peuples les plus divers. De tous les points du monde les forces se dressent contre leur barbarie, les renforts arrivent pour soutenir la cause de la civilisation.
Avec un admirable loyalisme, les colonies anglaises s'empressent à fournir leurs contingents à l'armée du général French ; et ce n'est pas une des moindres singularités de cette guerre que de voir des Canadiens, des Australiens, des Indiens combattre sur le sol de la France aux côtés de nos soldats.
Ce loyalisme des peuples soumis à l'autre britannique est un merveilleux témoignage de l'habileté diplomatique. de l'Angleterre.
Ces jours derniers, Sa Hautesse l'Agakan, chef reconnu de soixante millions de mahométans indiens, qui se trouve en ce moment à Londres, disait :
« Nous sommes tous prêts à marcher pour le triomphe de la Métropole. S'il est nécessaire, nous pouvons être à volonté 700.000 ou 7 millions. Ce ne serait même pas un sacrifice très grand pour notre population qui compte 320 millions d'habitants. »
Quelle réponse au dédain du Kaiser pour « la méprisable petite armée du général French » !
Et ces soldats de l'Inde ne sont point des mercenaires indifférents comme ceux que Rome tirait jadis de ses colonies. Demandez à ceux qui virent passer les contingents arrives dernièrement à Marseille. Ils vous diront que ce sont là d'admirables troupes, entraînées et équipées merveilleusement et qui vont au feu pour la patrie anglaise avec la même ardeur, avec la même âme que les soldats le Grande-Bretagne et d'Irlande.
Ce loyalisme des peuples de l'Inde est le fruit de l'habileté administrative, de l'intelligence diplomatique de l'Angleterre.
Démontrons-le par un exemple.
On sait qu'en 1857 une terrible révolte avait bouleversé l'Inde. L'Angleterre l'avait vaincue. Neuf ans après, en 1866, avait lieu à Agra un durbar, présidé par sir John Lawrence, alors vice-roi des Indes. Pendant ces neuf années de calme et de prospérité, la puissance anglaise s'était affermie, et la diplomatie britannique avait agi si habilement que vingt-six princes souverains et un très grand nombre de feudataires puissants répondirent à l'appel du vice-roi.
Un seul refusa d'assister au durbar. C'était le Maha-Rana. d'Oudeypour. Lui, dont les ancêtres n'avaient jamais courbé sa tête devant un vainqueur, lui qui portait parmi ses innombrables titres celui de « Soleil des Indiens », devait-il sacrifier l'honneur de vingt siècles devant l'orgueil britannique ? Pouvait-il venir se mettre aux pieds d'un Anglais ?
On se garda d'insister pour obtenir sa présence. Mais, à l'occasion du durbar, devait être distribué aux principaux souverains le grand-cordon d'un ordre : l'Étoile de l'Inde. On ne pouvait oublier le Moka-Rasa, et, puisqu'il ne venait pas, on lui envoya le sien. Nouveau refus.
- Mes ancêtres, répondit l'orgueilleux Rajah, n'ont jamais porté d'emblème de servitude.
Et il renvoya le grand-cordon à Agra.
Eh bien, l'Angleterre ne fit pas d'éclat. Elle est patiente et confiante en sa force. Avec raison. Depuis lors, tous les princes indiens ont accepté sa suprématie, et c'est avec enthousiasme qu'ils se précipitent à toutes les manifestations en l'honneur de la puissance anglaise.
Au second grand durbar, qui se tint à Delhi en 1877. tous étaient là. Le Maha-Rana d'Oudeypour lui-même était venu sans se faire-prier. En l'espace de onze ans, l'habile diplomatie anglaise avait triomphé de son orgueil et de ses scrupules, et le « Soleil des Indiens » avait pâli devant la puisance britannique.

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Le prestige de l'autorité anglaise sur les populations de l'Inde s'est affirmé non seulement par cette habileté politique dont nous venons de donner un exemple typique, mais encore par le respect des moeurs, des traditions, des religions. Songez que la superficie de l'empire des Indes est quatorze fois celle du Royaume-Uni, que la population en est plus de sept fois plus nombreuse ; que cette population appartient aux races les plus diverses, parle dix-neuf langues principales et professe neuf religions, lesquelles se subdivisent encore en une infinité ode sectes. Le maintien de la paix parmi ces races multiples et du pouvoir britannique sur l'ensemble de cette population disparate constituait un problème des plus difficiles et que l'habileté politique de l'angleterre était seule capable de réaliser.
L'organisation des troupes de l'Inde qui combattent en ce moment pour notre cause est une démonstration éclatante de ce souci dont les Anglais ont toujours témoigné de respecter les usages, coutumes et croyances de ces peuples divers.
Ces troupes comprennent des représentants de la plupart des races guerrières, parmi lesquelles se recrute l'armée de l'Inde. On y rencontre les Brahmanes et les Radjputes, qui viennent de la région de Delhi et professent la religion primitive de l'Inde ; les Mahrattes du Deccan, fidèles, eux aussi au brahmanisme ; les Ghurkas du Népal également brahmanistes de même que les Dogras, qui viennent du Pendjab et du Cachemire ; les Jats, dont les uns sont brahmanistes et les autres musulmans ; les Pathans, musulmans des contrées voisines de l'Afghanistan ; les Beloutchis, musulmans eux aussi, venus du Belouchistan ; enfin les Sikhs, Indiens du Pendjab, dont la religion est une sorte de fusion de l'islamisme et du brahmanisme.
Comment faire un tout homogène de toutes ces races disparates, de tous ces hommes pratiquant des religions différentes ? Les Anglais y ont réussi par l'intelligente organisation de ces forces.
Au lieu de mélanger ces éléments divers, ils les ont organisés par unités distinctes. Une bonne moitié des régiments de l'Inde est composée d'hommes d'une seule race. Dans les autres, la séparation ethnique et religieuse se fait par compagnies. Et le souci de ménager les coutumes est poussé si loin que les officiers anglais qui commandent chaque régiment ne communiquent avec leurs hommes que par l'intermédiaire d'officiers indigènes dont les plus élevés en grade font fonction de capitaine.

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On sait avec quel enthousiasme ces troupes superbes ont été accueillies en France. Ce fut, à leur arrivée à Marseille, un spectacle inédit et surprenant que le défilé de ces soldats an visage de bronze, armés à l'européenne et portant, dans leur mâle attitude, l'espérance des victoires prochaines.
Tour à tour passèrent les Sikhs géants, à la barbe noire soigneusement séparée par le milieu et relevée en brosse de chaque côté de la figure ; les Pathans, aux cheveux roux, aux yeux bleus, au teint rouge, dont la taille, comme celle des Sikhs, atteint souvent près de deux mètres , les Gourkhas, petits, trapus, vigoureux ; les Radjpouts et les Dogras, descendants des Aryens primitifs et dont le teint est presque semblable à celui des hommes d'occident ; les Beloutchis, grands et forts comme les Sikhs, et les Pathans : enfin les Mahrattes, merveilleux soldats dont les ancêtres furent les plus précieux compagnons de notre héroïque Dupleix.
Fantassins infatigables, dont le pas a la souplesse et la légèreté de celui du félin ; magnifiques cavaliers ayant, sur leurs chevaux splendidement harnachés, l'allure de statues équestres, tous ces hommes arrivaient, après un long voyage, frais, dispos, tout prêts pour la lutte.
Nous ne les connaissions pas ; nous les connaîtrons bientôt à leurs exploits ; et l'ennemi les connaîtra aux rudes coups qu'ils lui porteront. Nos confrères anglais nous ont renseignés sur leur compte :
« Selon notre connaissance personnelle de l'armée indienne, écrivait l'un d'eux, nous osons dire que ces troupes indiennes qui se trouvent en France vont causer aux Allemands une surprise aussi grande que l'armée anglaise qu'ils méprisaient. Le soldat indien est un soldat de métier et l'armée est une carrière héréditaire. Pour lui, l'honneur de son régiment est plus cher que la vie... »
Des troupes animées d'un tel esprit, soutenues dans le sentiment du sacrifice par des religions comme l'islamisme et le brahmanisme qui enseignent le mépris de la souffrance, et de la mort, sont pour notre cause une aide inestimable.
Et ces hommes ont été choisis parmi les montagnards du Nord de l'Inde, accoutumés à subir les plus rudes climats : ils supporteront sans peine les rigueurs de notre hiver et, s'il le faut, les fatigues d'une longue campagne.
Nos confrères anglais assurent que c'était l'ambition de l'Inde, que ses soldats fussent admis à combattre dans cette guerre européenne à côté de leurs camarades anglais. Et cette ambition sera justifiée par ses services que les Indiens auront rendus à l'Angleterre, à la France et à la cause sacrée de la civilisation.
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 25 octobre 1914