LE BON TIREUR

 


A douze kilomètres des faubourgs de Lille, un pont tournant enjambe le fleuve. Point stratégique d'importance : il faut arrêter la poussée des adversaires sans faire sauter le pont. Le colonel du ...e dragons appelle le cavalier Fricard, le premier tireur de son régiment. « A toi l'honneur ! » lui dit-il simplement. Avec deux compagnons qui lui tiennent les carabines prêtes, Fricard se cache derrière une meule, à 70 mètres du pont. Deux lanciers arrivent en éclaireur, au petit trot : il les tue. Trois ensuite : il les tue encore. Cinq uhlans, dix minutes plus tard, subissent le même sort. A chaque coup, Fricard fait mouche. Il en tue trente ainsi à la suite. Ces trente morts, mieux que tout vivant, ont gardé tout le jour le pont inaccessible. Le soir, en rentrant, devant les hommes, le colonel du ...e dragons a embrassé Fricard

VARIÉTÉ

TOMMY

Le nom familier du soldat anglais. - Tableau de recrutement. - Un troupier bien traité. - Quelques bons exemples. - « Shall we kin ? - Yes !

« Tommy » c'est le nom familier du troupier anglais, comme « Bobby » est celui du policeman londonien. Ou plutôt Tommy est le prénom du soldat britannique. Quand on parle de lui, on l'appelle Tommy Atkins, comme nous appelons le nôtre Chauvin ou Dumanet.
D'où lui vient, me direz-vous ce nom de Tommy Atkins ?... Voici l'explication donnée par « le Times ».
« En 1857, lors de la rébellion de Lucknow, les Européens s'enfuirent. En route, ils rencontrèrent un soldat du régiment d'infanterie légère du duc de Cornwall en sentinelle. Ils lui demandèrent de fuir avec eux. Il refusa et fut tué. Il s'appelait Thomas Atkins et ainsi, pendant la révolte des Indiens, chaque fois qu'un exploit courageux était accompli, on disait « C'est digne d'un vrai Tommy Atkins ».
Vous voyez que le sobriquet donné aux soldats anglais est un sobriquet des plus honorables ; et nous savons, d'autre part, combien ils s'efforcent de s'en montrer dignes.
Jusqu'à ces derniers temps, nous ne connaissions Tommy que sous la forme du joli soldat pommadé qui s'en va par les rues de Londres, la toque sur l'oreille, la jugulaire sur le menton, la badine à la main, sanglé dans sa tenue collante, si collante qu'on croirait qui elle va craquer de toutes parts au moindre de ses mouvements ; nous n'avions vu que Tommy, soldat d'opéra-comique, coqueluche des petites bonnes et des barmaids qui raffolent de sa belle prestance sous l'uniforme.
Mais Tommy est venu à la guerre et s'est révélé à nous - et surtout aux Allemands - sous un tout autre aspect. Les Anglais peuvent être fiers de leurs soldats : les filleuls de Tommy Atkins n'ont pas dégénéré

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Nul n'ignore qu'en ce qui concerne le recrutement, l'Angleterre en est encore au point où nous en étions sous l'ancien régime : le sergent recruteur - personnage préhistorique sur le continent, - en reste le facteur unique.
Le sergent recruteur est un des types les plus caractéristiques de la rue londonienne. Qui ne l'a vu, sanglé dans sa veste rouge, aux manches triplement chevronnées, arpentant le trottoir et guettant sa proie ?
Trafalgar-Square est un des lieux élus pour ses opérations. Aux grilles de la National-Gallerry, il accroche de grandes pancartes en couleurs représentant les plus beaux uniformes de l'armée : tuniques écarlates, gigantesques bonnets à poil, dolmans rehaussés de tresses d'or, casques étincelants, panachés de rouge ou de blanc.
Bientôt les passants s'arrêtent, ouvriers sans travail, employés sans place, que suggestionne la vue de tous ces beaux habits. Alors, la lâche du sergent recruteur commence.
Éloquemment, il décrit à son auditoire les charmes et les profits du métier militaire : peu de chose à faire, un superbe costume, une haute paie d'un shilling par jour en arrivant au corps, et qui peut monter jusqu'à un shilling neuf pence si vous êtes bien noté ; La perspective de devenir caporal, avec deux shillings huit pence ; sergent, avec quatre shillings ; adjudant, cinq shillings, et même six, après trois ans de grade.
Est-ce que cela, ne vaut pas mieux que de traîner les rues à la recherche d'un travail problématique et peu rémunérateur ?
Bon nombre se laissent convaincre : le sergent les emmène à la caserne voisine ; ils n'ont plus qu'à passer sans la toise et à signer l'engagement ; ils touchent le shilling du roi ; et les voilà soldats de Sa Gracieuse Majesté.
Il s'agit maintenant de se montrer digne de porter l'uniforme. Les soldats nouvellement recrutés sont retenus à la caserne tant qu'ils n'ont pas acquis cette désinvolture spéciale qui caractérise le militaire anglais. Pour être admis à se promener par la ville, il faut que, sanglés, cirés, coiffés la taille serrée dans le ceinturon, le stick à la main, ils sachent marcher, bien cambrés pour faire ressortir l'élégance de leur uniforme. Un soldat ridicule déshonorerait les couleurs du roi.
Et notez que ce ne sont pas seulement les officiers qui exigent cette aisance dans la tenue ; ce sont les soldats eux-mêmes, les anciens qui se chargent d'inspirer aux recrues le sentiment de l'amour-propre militaire. Dès que le « bleu » arrive dans la chambrée, son voisin de lit, un ancien, ne manque jamais de lui faire un petit sermon afin d'éveiller chez lui l'orgueil de son nouvel état :
- Vous avez, lui dit-il, à apprendre à marcher comme un soldat, à vous habiller comme un soldat, à penser comme un soldat, à être un soldat.
C'est que, ainsi que l'observe fort justement un écrivain qui a observé Tommy Atkins chez lui, « le fantassin de Sa Majesté est aristocrate à sa manière. Il constitue une caste à part, fermée et spécialisée, placée au-dessus de la plèbe, par son aisance, par sa propreté, par son élégance, par ses traditions et par ses relations. »
Et cet orgueil professionnel du soldat anglais constitue un excellent exemple dont nos Chauvins et nos Dumanets pourraient quelquefois s'inspirer.

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Nul n'ignore que de tous les soldats européens, Tommy est le mieux habillé et le mieux équipé, il est aussi le mieux traité.
En garnison comme en campagne, il reçoit ample pitance. Trois repas par jour : déjeuner à 8 heures, café ou thé, pain et beurre ; à 1 heure : dîner, trois quarts de boeuf et légumes ; à 5 heures : thé, pain et beurre.
Ce régime, s'il n'est compensé par une grande activité dans les exercices, est de nature à faire engraisser les troupiers.
C'est, du reste, ce qui fut constaté maintes fois par les généraux inspecteurs. Il y a quelques années, le ministre de la Guerre adressa, à ce sujet, à tous les chefs de corps de cavalerie un rescrit qui contenait le passage savant :
« Il est indéniable qu'un grand nombre de cavaliers augmentent, pendant leurs années de service, d'embonpoint et de poids, à tel point que non seulement ils deviennent complètement inaptes pour le service actif, mais fatiguent les chevaux et les font réformer prématurément »
D'ailleurs; il est indispensable de donner aux soldat anglais cette substantielle nourriture si l'on veut obtenir de lui un service irréprochable. Tommy est de l'avis de ce tourlourou d'Albert Guillaume, qui, aux observations que lui faisait le sergent sur son tir, répondait : « On tire comme on est nourri ». Le soldat anglais se bat comme il est nourri. Cette race vigoureuse et fière, solidement musclée, a besoin de rosbif pour être vaillante. Pas de bœuf, pas de soldat
Le général Foy, qui a vu de près les troupes anglaises, a porté sur elles dans son Histoire de la Guerre de la Péninsule un jugement qui resta toujours vrai :
« On ne dira pas des Anglais, dit-il, qu'ils étaient braves à telle rencontre ; ils le sont toutes les fois qu'ils ont dormi, bu et mangé. Leur courage, plus physique que moral, a besoin d'être soutenu par un traitement substantiel. La gloire ne leur ferait pas oublier qu'ils ont faim ou que leurs souliers sont usés »
L'intendance anglaise qui sait cela fort bien, se garde d'imposer à Tommy la moindre privation ; et tous ceux qui ont vu les Anglais au cantonnement ont été émerveillés de l'organisation de leurs ravitaillements et du sens pratique qui préside à l'entretien et à la nourriture du soldat.
Car Tommy n'a pas seulement besoin d'être bien nourri ; il veut encore être propre ; et, pour lui, l'hygiène du corps va de pair avec le bon état de d'estomac.
Ce ne fut pas une des moindres surprises de nos soldats que de voir leurs camarades anglais faire tranquillement leur toilette dans la tranchée, sous le feu des shrapnells, et tirer, des poches à soufflets si commodes de leurs costumes khaki, tout ce qu'il faut pour se faire la barbe et se débarbouiller.
On conte même qu'à maintes reprises, Tommy, quelque peu scandalisé de voir son ami Dumanet privé de tout le nécessaire en matière d'hygiène et de propreté, s'institua barbier et se fit un plaisir de raser le camarade et de lui couper les cheveux. sont là de bons petits services qui entretiennent l'amitié ; et aussi de bons petits exemples dont notre administration militaire, espérons le, fera son profit. On nous parlait depuis longtemps de l'esprit pratique des Anglais : cette fois, nous l'avons vu à l'oeuvre. Il y a tout lieu de penser, que pour toutes ces questions si délicates du ravitaillement, de la cuisine, de la propreté, de l'hygiène, de l'habillement, de l'équipement, tous les excellents exemples qu'ils nous ont apportés ne seront pas perdus.

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Quant à la valeur militaire de Tommy, nous la connaissions depuis longtemps, et la présente guerre ne fait que confirmer ce que nous en savions.
Henry Houssaye, le grand historien de « 1814 » et de « 1815 », écrivait naguère :
« Le soldat anglais, du temps de Wellington - et il y a de grandes probabilités pour qu'il soit encore le même, puisque ni la race ni le recrutement n'ont changé - est robuste, brave, bon tireur, tenace et bien discipliné au feu. En position, il s'enracine. A Waterloo, des carrés soutinrent, sans se laisser entamer, jusqu'à onze charges de cavalerie... »
Cette ténacité, ce stoïcisme dans la bataille, ce sang-froid, cette adresse, sont les qualités dominantes du soldat anglais de 1914, comme elles le furent de son ancêtre d'il y a un siècle.
Ces jours derniers, d'un balcon du Petit journal nous regardions passer un détachement de ces superbes soldats qui s'en allaient prendre un train à la gare du Nord pour partir sur le front. Ils marchaient, d'une belle allure en chantant en français la Marseillaise, et ils la chantaient fort bien, peut-être avec moins de flamme que nous, mais avec un sentiment du rythme que les Français n'ont pas toujours.
Le couplet fini, l'un d'eux lança cette question d'une voix sonore :
- Are we down-hearted ? (Avons-nous le coeur serré ?)
- No ! répondirent-ils d'un seul cri.
- Shah we kin ? (Serons-nous vainqueurs ?) répéta la même voix.
- Yes !
Et ce Yes eut un écho, profond dans les coeurs de tous ceux qui se trouvaient là.
Oui, braves soldats du roi George, vous serez vainqueurs, et vous partagerez avec vos frères en héroïsme, les soldats français, belges, russes et serbes, la gloire d'avoir vaincu pour la cause sacrée de la civilisation et du droit.
Ernest LAUT.

 

Le Petit Journal illustré du 8 novembre 1914