GUILLAUME II DEVANT ARRAS

LE BARBARE CONTEMPLE SON OEUVRE
De même qu'il était venu devant
Nancy, avec l'espoir de faire dans cette ville une entrée triomphale,
de même, le Mégalomane vint devant Arras ; et là
aussi il eut la même désillusion.
Guillaume II s'était fait conduire en automobile dans le Pas-de-Calais,
pour assister à la prise de la ville. Et c'est en raison de sa
présence que les attaques des Allemands contre Arras ont revêtu
un caractère particulièrement acharné.
C'est dans le désir de lui plaire que les artilleurs allemands
ont pointé leurs gros canons sur la ville où ils ont semé
inutilement la destruction et la ruine.
Le kaiser s'était placé sur une hauteur d'où il
pouvait apercevoir Arras et il espérais y faire une entrée
triomphale mais, comme précédemment à Nancy, ses
espérances furent déçues.
VARIÉTÉ
LE MEGALOMANE
Les monomanes orgueilleux. - Fils dénaturé.
- L'idole. - « C'est un charlatan ! » - Trop tard le cabanon
J'ouvre le dictionnaire encyclopédique des sciences médicales
et j'y lis cette description du « monomane orgueilleux »,
signée de l'aliéniste Linas :
« Les monomanes orgueilleux coordonnent leur existence d'après
la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. Ils se complaisent dans
leur vanité, ils en jouissent, ils s' y absorbent tout entiers.
Ils sont fiers, hautains, arrogants, inaccessibles. Se regardant comme
supérieurs aux autres hommes, ils méprisent leurs parents,
dédaignent leurs amis et n'ont d'affection, d'estime et d'admiration
que pour eux-mêmes. ils affectent une attitude altière,
un ton rogue, un air insolent, une solennité ridicule. Ils se
croient doués de tous les avantages, de tous les talents, de
toutes les perfections. Ils ont la plus haute idée de leur valeur
et de leur importance. Ils s'attribuent une science, une érudition
et mille autres qualités qu'ils ne possèdent pas... Ils
ne peuvent, supporter aucune contradiction... »
Je vous fais grâce du reste. Le portrait d'ailleurs est suffisamment
précis comme cela. Et ne croirait-on pas, en vérité,
que c'est S. M. Guillaume II, empereur et roi, qui a servi de modèle
à l'aliéniste pour cette description du monomane orgueilleux
?
Tous les traits en semblent nettement empruntés à sa physionomie.
N'a-t-il pas, en effet, coordonné toute son existence d'aprés
la haute opinion qu'il a de lui-même ? Ne s'est-il pas absorbé
tout entier dans son incommensurable vanité ?
Ce mépris des parents, cette ingratitude cynique que l'aliéniste
note comme une des caractéristique de la mégalomanie,
le futur Guillaume II en avait témoigné dès la
jeunesse, alors qu'il n'était encore que prince royal.
Guillaune 1er, son grand-père, achevait son long règne,
et son père, le kronprinz Frédéric, déjà
gravement atteint par la maladie qui devait l'emporter quelques mois
plus tard, languissait à San Remo, dans la villa Zirio, où
il était allé chercher quelque adoucissement à
ses douleurs.
Guillaume vint l'y voir à la fin de 1887. Tout le monde fut indigné
par son attitude insolente et sa froideur à l'égard de
ses parents. Il questionnait les médecins de la façon
la plus indiscrète sur le mal qui rongeait son père et
ne se gênait pas pour parler tout haut de l'événement
fatal que chacun redoutait tout bas.
En partant, il disait sans la moindre émotion : « Mon père
est perdu. Il n'y a plus aucun espoir. Je retourne à Berlin où
ma présence est indispensable.
Lorsqu'au mois de mars suivant, contre toute attente, Frédéric
III retrouva assez de forces pour rentrer à Berlin se faire couronner,
le parti militaire entreprit le nouvel empereur, et surtout contre l'impératrice,
une campagne haineuse. Le komprinz Guillaume, loin d'arrêter cette
campagne, l'encouragea. Il se plaisait à se faire acclamer dans
les rues de Berlin ; et tandis que son père agonisait au château
de Charlottenbourg, il paradait sous ses fenêtres à la
tête de ses troupes. Sa mère, ayant tenté de le
rappeler au sentiment du devoir, se vit insolemment rabouer par lui.
Le mégalomane préludait à sa carrière d'arrogance
; et ses parents étaient les premières victimes de sa
monomanie orgueilleuse.
***
Du jour où il monta sur le trône impérial, sa mégalomanie
se donna libre carrière. Aucun souverain du monde n'est, autant
que lui, friand de publicité. Aucun, non plus, ne fait parade
d'autant d'uniformes - sa garde-robe en comprend, dit-on plus de cent
cinquante -. Jamais il ne voyage sans emporter toutes ses décorations,
dont la valeur dépasse un million de marks. Un fonctionnaire
de la cour est chargé de l'accompagner dans tous ses déplacements
et de veiller sur le précieux coffret renfermant les crachats
et les croix.
Ses photographies sont innombrables. Dans toutes, il apparaît
solennel, apprêté, théâtral. Ce mégalomane
impénitent est toujours en représentation.
Il ne recule devant aucun moyen, pas même devant l'excentricité
pour forcer le monde à s'occuper de lui, mais il n'admet pas
la moindre critique de sa personne et de ses actes. Un bataillon de
secrétaires est occupé chaque jour à dépouiller
la presse du monde entier et à le tenir au courant de ce qu'on
dit de lui.
Mais il entend qu'on ne chante que ses louanges. Malheur à qui
ne l'admire pas dans tous actes et dans tous ses gestes ! Il prétend
apparaître à son peuple comme un être d'essence supérieure,
et n'admet même pas qu'on se permette de considérer en
lui l'homme sous le souverain. Des correspondants de journaux
étrangers qui, au début de son règne, avaient relaté
quelques faits de sa vie intime, furent impitoyablement expulsés
de Berlin.
L'idole doit être respectée. La moindre parole familière,
la plus petite critique, entraîne pour celui qui l'a formulée
les plus graves désagréments. Tout est crime de
lèse-majesté ; et condamnations, dans ces sortes de procès
sont d'une excessive sévérité.
Son goût de l'ostentation a fait perdre à l'Allemagne les
traditions de simplicité qui existaient encore au temps de Guillaume
1er et de Bismarck. Il exige qu'on le reçoive de façon
tellement somptueuse que ses visite aux autres souverains de la confédération
sont généralement considérées comme de véritables
calamités.
Depuis son règne, il a fallu augmenter considérablement
les émoluments affectés à toutes les charges de
la cour. Bismarck, comme chancelier de l'Empire ne touchait que 54.000
marks. Bethmann-Holweg en touche aujourd'hui plus de cent mille. Les
traitements des ministres ont été portés de 36.000
à 50.000 marks. Lui-même, à deux reprises, a fait
augmenter formidablement sa liste civile.
Avant de perdre définitivement son peuple, il avait commencé
à le ruiner.
***
« Ils se croient, dit l'aliéniste parlant des manomanes
orgueilleux, ils se croient doués de tous les talents, de toutes
les perfections... » Or, nul n'ignore que c'est là l'un
des traits les plus caractéristiques de la manomanie impériale.
On a comparé Guillaume II à Néron. Combien justement
! Comme cet autre mégalomane sanguinaire, il pourrait dire, lui
aussi : Quatis artifex ! Quel artiste je suis !
On sait en effet, qu'il a la prétention de posséder à
fond la technique de tous les arts. Il est peintre, architecte, musicien,
critique. Il fait des livrets d'opéras, il compose des hymnes,
il règle des ballets.
Les artistes, chargés d'exécuter ses commandes ont une
peur bleue de ses observations toujours saugrenues, et de ses exigences
généralement absurdes. C'est en partie à son influence
désastreuse que l'Allemagne doit l'extraordinaire floraison d'horreurs
architecturales et sculpturales qui déshonorent ses villes.
Cette manie de se mêler de tout, de tout ordonner et de tout diriger
ne s'arrête pas aux bornes du ridicule. Jugez-en plutôt
par ce petit tableau que nous empruntons aux Souvenirs de la cour
du Kaiser, publiés récemment par miss Anne Topham,
une institutrice anglaise qui fut, pendant plus de dix ans, chargée,
à Berlin de l'éducation de la fille unique de Guillaume
II :
« Certain après-midi, raconte l'institutrice, la musique
de la garde impériale de Potsdam était venue jouer au
palais, et comme la pluie l'empêchait de se tenir dehors, sur
la terrasse, on l'avait installée dans le grand salon de Marbre,
où tout le monde s'était réuni pour l'écouter.
« Pendant quelque temps l'empereur resta debout, seul, vis-à-vis
des musiciens, marquant la mesure avec la tête et le pied, tandis
que derrière lui mon élève et le prince Joachim
à une distance de quelques pas, imitaient l'exemple de leur père,
tous les trois remuant ensemble comme des pantins au bout d'une ficelle.
» Le chef d'orchestre, cependant, continuait gravement à
battre la mesure, lorsque soudain l'empereur fit un signe à l'un
de ses aides de camp, qui aussitôt lui remit un bâton d'ivoire
; et voici l'empereur commençant à diriger l'exécution,
en concurrence avec le chef d'orchestre, tandis que les deux jeunes
princes, à côté de lui, faisaient de leur mieux
pour l'imiter.
» Les instrumentatistes parurent d'abord un peu surpris de n'avoir
pas à suivre moins de quatre chefs; mais au bout de quelques
minutes ils en prirent leur parti, et, tenant désormais les yeux
obstinément fixés sur leur musique, ils parvinrent sans
trop d'encombre à la fin du morceau. »
Cette scène n'est-elle pas d'un grotesque ? Et le Kaiser n'a-t-il
pas, entre autres circonstances, justifié ce jour-là l'opinion
qu'avait de lui sa propre soeur, la princesse Charlotte de Saxe Meiningen,
laquelle disait tout net :
- C'est un charlatan !
***
Enfin, dit l'aliéniste, les monomanes orgueilleux ne peuvent
supporter aucune contradiction. Et c'est peut-être sur ce point
que s'affirme le plus clairement la mégalomanie du Kaiser.
Dès le début de son règne. il s'écrier :
- Tous ceux qui s'opposeront à mes desseins, je les écraserai
!
Il se plaît à traduire en devises agressives ses sentiments
envers ceux qui ne se plient pas sous sa volonté insolente. Oderint
dum metuant, dit-il (qu'ils me haïssent pourvu qu'ils me craignent).
Ou encore : Nemo me impune lacescit (personne ne me provoque
impunément).
L'auteur des Souvenirs de la cour du Kaiser dit encore de lui
:
« L'empereur est profondément persuadé de la supériorité
de son intelligence et se pique de voir toujours plus loin qui le reste
des hommes. Aveuglé par la diversité, et l'éclat,
tout extérieur, de ses connaissances, il n'a jamais admis,
sur aucun sujet, d'autre point de vue que le sien propre. Il a
une remarquable mémoire des faits, mais est toujours trop prompt
à en tirer des conclusion, en s'appuyant trop exclusivement sur
ses désirs personnels. Jamais il ne s'accorde le temps de réfléchir
sur rien, de peser les conséquences de ses actes ni de ses paroles.
A quoi s'ajoute que malheureusement l'empereur ne tolére
auprès de soi aucun esprit supérieur dont il puisse subir
l'influence. Les serviteurs laborieux et dévoués
abondent dans son entourage : mais aucun homme d'imagination originale,
de conception spontanée, d'idées nouvelles ne se trouve
autorisé à l'approcher.»
C'est une remarque que font communément tous ceux qui l'ont vu
de près. Ils nous le montrent « incapable de supporter
la moindre opposition ; prêt à chasser sans le moindre
égard ses plus dévoués serviteurs le jour où
leurs conseils ont cessé de plaire ; s'entourant de flatteurs
parce qu'il ne peut supporter la vérité ; enfin, comme
le déclarait quelqu'un qui le connaissait bien et qui l'aimait,
incapable de dire la vérité, surtout à lui-même.
Tel est l'homme. Étonnez-vous après-cela que, pour la
satisfaction de son incommensurable orgueil, il ait déchaîné
sans remords le plus effroyable cataclysme qu'ait enregistré
l'histoire du monde et qu'il adresse à ses soldats des proclamations
auprès desquelles les boniments du célèbre Mangin
ne sont que de la Saint-Jean
« L'esprit du Seigneur est descendu sur moi parce que je suis
empereur des Germains. Je suis l'instrument du Très Haut. Je
suis son glaive. Malheur et mort à tous ceux qui ne croient pas
à ma mission ! .... »
Sa mégalomanie est à la période d'exaltation, à
la période dangereuse. Et combien, dangereuse ! Songer qu'il
suffit de la vanité morbide d'un individu pour précipiter
des millions hommes les uns contre les autres et couvrir la terre de
ruines et de cadavres.
Le jour où ses peuples sauront la vérité, et vers
quel gouffre sa folie les aura entraînés, ce jour-là
son châtiment sera proche. Sinon, sa mégalomanie sombrera
dans la démence finale. Il n'y aura plus qu'à l'enfermer.
Mais le mal sera fait, le mal effroyable causé par son orgueil.
Trop tard, hélas ! le cabanon !
Ernest Laut