EN ALSACE


Nos instituteurs soldats font la classe en français aux Petits Alsaciens

Vous vous rappelez l'émouvant récit d'Alphonse Daudet et : La dernière classe, que, naguère, nos maîtres nous lisaient , au collège.
C'est dans une école d'Alsace, en 1871. L'instituteur annonce aux écoliers :
« Mes enfants, c'est la dernière fois que vous fais la classe. L'ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l'Allemand dans les écoles de l'Alsace et de la Lorraine. Le nouveau maître arrive demain. aujourd'hui c'est votre dernière leçon de français... »
Et le vieux maître termine sa leçon en pleurant, après avoir écrit au tableau noir : « vive la France ! »
Pauvre vieux maître, pourquoi n'est-il plus là pour voir la France rentrer triomphante dans les écoles d'Alsace.
Un de confrère a assisté à la première leçon faite par un de nos instituteurs en costume militaire, dans une de ces écoles :
« Dans la Schul und Gemeinhaus (maison d'école et mairie ) dit-il, les petit Alsaciens, en leurs beaux habits du dimanche, venaient de se réunir. Ils s'installèrent aux pupitres. Quelques parents restaient debout dans le fond de la salle. Un brouhaha fait de surprise et d'impatience accueillit le professeur.
« Où est-il ce vieux magister allemand, à barbe rousse et à lunettes, rogue, pédant, la schlague en main, image caricaturale de la kultur germanique, dont Hansi s'est fait l'historiographe cruel ?
C'était un sous-officier, un sous-officier en tenue qui grimpait dans la haute chaire.
« Clair visage rayonnant, trapu, décidé, blond, les prunelles bleues : un vrai fils d'Alsace, pardieu ! Il s'adressa en patois à ses élèves et aux parents ; tous éclatèrent de rire. Et cette première leçon n'eut qu'un thème une phrase d'abord parlée, qu'à tour de rôle sur le tableau noir, puis sur les cahiers les enfants inscrivaient : « La France est notre patrie.Vive la France ! »

VARIÉTÉ

La Fidélité de l'Alsace

Le drapeau de 1870. - L'Alsace terre français. --- Comment les Allemands s'y firent haïr. - Vive la France ! - Espoir de délivrance et de Liberté.

Le drapeau tricolore flotte en Haute Alsace. On nous a conté ce trait admirable de la fidélité alsacienne : à Thann, la jolie petite ville qu'arrose la Thur, deux habitants avaient conservé pieusement depuis 1870 le drapeau français qui était arboré alors sur l'Hôtel de ville. Pendant quarante-quatre ans, avec une confiance et une ferveur inlassables, ils l'avaient gardé, soigneusement caché aux regards de l'envahisseurs, et certains qu'un jour viendrait où ils pourraient l'arborer de nouveau au fronton de leur maison communale.
Et ce Jour est venu. Dès que les Français occupèrent Thann, les deux Alsaciens sortirent de sa cachette le drapeau d'autrefois, et l'apportèrent au commandant de nos troupes ; les couleurs en étaient bien un peu fanées, mais on l'arbore, au rathaus redevenu l'Hôtel de Ville, de préférence à un drapeau neuf. Et tous les habitants de la petite ville, demeurée si française de coeur, éprouvèrent la plus douce émotion en voyant flotter sur leur cité ce drapeau de l'Alsace de jadis, symbole de leur fidélité à la France.

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Or, cette fidélité qui se manifestait à Thann d'une façon si touchante, on la retrouve dans toutes les autres villes aussi bien que dans les campagnes de l'Alsace.
Loin d'effacer les souvenirs du passé, les quarante-quatre années de l'occupation étrangère n'ont fait que les affermir dans tous les coeurs alsaciens.
Un de nos confrères qui y fit, il y a quelques années une longue enquête, en donnait au retour maintes preuves:
« J'ai fréquenté, disait-il, des Alsaciens de toutes les classes, dont plusieurs étaient de paysans, et j'ai constaté avec le plus grand bonheur, que l'Alaciens est resté le même jusque dans le plus petit village, les traditions françaises se sont conservées.. »
Ces traditions, l'Alsace y fut de tout temps fidèle. Elle fut, au début de la Révolution, l'une des provinces qui vinrent avec la plus d'enthousiasme aux idées de liberté.
C'est à Strasbourg, chez le maire Dietrich, que Rouget de Lisle chanta pour la première fois « La Marseillaise ». Plus tard, l'Alsase fut la terre d'héroïsme qui produisit les plus glorieux soldats de la République et de l'Empire : Kléber et Kellermann, Rapp, et ce type accompli de la probité, du courage, de la modestie : François Joseph Lefebvre, duc de Dantzig.
Aux Allemands qui prétendaient que l'âme de l'Alsace est d'essence germanique, un Alsacien répondit :
- Voici la preuve qu'elle est d'essence française : l'Alsace a donné à la France un nombre incalculable de grands hommes et de soldats illustres. Aux contraire, durant près d'un demi-siècle d'occupation, elle n'a pas donné un grand homme à l'Allemagne.
C'est que, comme l'observe justement Emile Hinzelin, dans ses Images d'Alsace-Lorraine, « en Allemagne, les Alsaciens et les Lorrains n'ont rien à faire. Ils le sentent avec tristesse, mais non sans fierté. »
Tandis que toutes les traditions, tous les liens de l'histoire, les rattachaient à la France.
« Le sang alsacien et le sang français, dit encore Hinzelin ont coulé ensemble pour la défense de droits de l'homme, pour la protection du sol, pour la gloire de la patrie. Si le mot inoubliable a un sens, c'est quand il s'applique à de tels souvenirs.
« On peut imaginer l'émotion qu'éprouvent les Strasbourgeois qui vont si nombreux à Nancy, les Mulhousiens qui vont si nombreux à Belfort, quand nous célébrons quelque fête nationale. Ce peuple qui a pris la Bastille, ils en sont. Ce drapeau , c'est le leur. Les Alsaciens et les Lorrains regrettent nos traditions qui sont leurs traditions, nos gloires qui s'ont leurs gloires. La France est leur noblesse à tous . »
On conçoit par là avec quel enthousiasme furent accueillies nos troupes apportant aux Alsaciens l'espoir prochain du retour dans le giron français.

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Et pourtant, Dieu sait si les Allemands mirent tout en oeuvre pour germaniser l'Alsace. Ils usèrent tour à tour de la persuasion cauteleuse ou de la brutalité. Mais ils ne réussirent ni dans un genre ni dans l'autre.
D'abord, ils enseignèrent aux petits Alsaciens qu'en reprenant leur pays ils n'avait fait que de reprendre leur bien. L'Alsace, leur disaient-ils dans les livres classiques, a été allemande avant de devenir française « par la force ou par la russe » ; Les Alsacien appartiennent à la grande famille allemande qui a salué leur retour avec joie.
Mais les petits Alsaciens ne prirent pas, au sérieux cette façon d'interpréter l'histoire.
« En prenant l'Alsace, dit Paul Acker, les Allemands prétendaient ramener à la vieille patrie des frères perdus. Or, quand les Alsaciens les virent, fonctionnaires, officier, sous-officier, employés, qui envahissaient l'Alsace et s'y installaient, ils les considérèrent à la fois comme des barbares et des grotesques... Une continuelle comparaison entre la civilisation française et la civilisation allemande s'imposait à l'Alsacien et tournait le plus souvent au désavantage de l'Allemands....»
Des Barbares ! ... hélas ! ce ne sont plus seulement les Alsaciens qui voient les Allemands sous cet aspect, c'est l'Europe, c'est l univers civilisé qui sont aujourd'hui témoins de la barbarie tudesque. Mais leurs ridicules, plus encore que leurs brutalités, les desservirent en Alsace.
Il semble que ce soit le privilège des Allemands de susciter la moquerie des peuples qu'ils prétendent asservir. Voyez plutôt ce qui se passe en ce moment à Bruxelles, où les « Ketjes », les gavroches du quartier de Marolles ne tarissent pas de railleries sur les envahisseurs.
Ainsi en fut-il en Alsace. Ce qui prouve bien que ce pays est vraiment français, c'est que le ridicule y tue, tout comme en France. Les Allemands en savent quelque chose ; et les caricatures de Hansi, de Zislin, qui les montrent sous toutes les formes du grotesque ont plus fait pour éloigner l'Alsacien de l'Allemand que tous les abus de pouvoir des fonctionnaires et toutes les brutalités des officiers teutons.
« On nous craint, on ne nous aime pas « disait naguère un écrivain allemand.
Toute l'histoire de l'Alsace, depuis quarante-quatre ans, illustre cette vérité. Et rien n'a mieux servi la cause française en ce pays que cette crainte inspirée par l'arbitraire allemand.
Un sentiment qu'il faut dissimuler et enfermer en soi-même acquiert de ce fait plus de force et d'intensité. L'amour de la france grandit dans l'âme alsacienne en conséquence des persécutions allemandes.
J'étais allé, il y a quelques années faire une conférence dans une ville d Alsace.
- Surtout, m'avait dit les organisateurs, ne faites pas la moindre allusion à la France : il y a dans la salle deux commissaires de police qui vous expulseraient incontinent.
Mais la causerie terminée, en intimité, quelle revanche : toute la table du souper était ornée de rubans tricolores, et l'on ne parlait que de la France toute la soirée.
Hansi, il y a quelques mois, nous citait, dans un dîner à la société des Gens de Lettres, un trait de cet esprit frondeur des Alsaciens, de ce besoin impérieux qu'ils ont témoigner à la barbe des Allemands de leur amour pour la France.
Il y avait à Colmar un festival de musique. Comme bien vous pensez, on n'avait pas permis aux fanfares française d'y prendre part, mais on avait pourtant fait exception pour une musique composée d'élèves d'une école située de l'autre côté de la frontière. Des enfants, cela n'était pas dangereux.
Des enfant cela n'était pas dangereux.
Les petits musiciens français remplirent leur programme et furent très applaudis.
Le soir, quand ils regagnèrent la gare, tous les enfants de Colmar les accompagnaient.
Hansi les regardait passer de sa fenêtre, et il entendait comme un murmure rythmique qui scandait leurs pas. Que disaient-ils donc ?... Le dessinateur sortit, s'approcha, et il entendit nettement alors ce refrain qu'à voix basse les enfants répétaient en marchant, sur l'air des Lampions:
« Vive La France ! Vive La France ! Vive La France ! ..»
Voilà comment, dans la servitude, les Alsaciennes se vengeaient de la tyrannie des vainqueurs.

***
Je me rappelle une belle page d'Alphonse Daudet, dans laquelle le maître a noté d'un trait vigoureux la force d'âme de la race alsacienne.
C'est le récit d'une promenade à travers les champs de la province perdue.
Sur le chemin de Dannemarie, à un tournant de la haie, un champ de blé lui apparaît tout un coup, fauché, raviné par la pluie et par la grêle, croisant par terre, en tous sens, ses tiges brisées.
« Les épis lourds et mûrs, dit-il, s'égrenaient dans la boue, des volées de petits moineaux s'abattaient sur cette moisson perdue, sautant dans ces ravins de paille humide et faisait voler le blé tout autour.
En plein soleil sous le ciel pur, c'était sinistre, ce pillage... Debout, devant son champ ruiné, un grand paysan, long, voûter, vêtu à la mode de la vieille Alsace, regardait cela silencieusement. IL y avait une vraie douleur sur sa figure, mais en même temps quelque chose de résigné et de calme, je ne sais quel espoir vague
comme s'il s'était dit que, sous les épis couchés, sa terre lui restait toujours vivante, fertile, fidèle, et que tant que la terre est là, il ne faut pas désespérer...»
Ce paysan résigné, confiant en sa terre, n'est-ce pas l'image même de l'énergique Alsace que les malheurs n'ont point abattue... Aujourd'hui l'Alsacien peut se féliciter de cette confiance et de cette résignation. L'espoir que le maître écrivain lisait sur les traits de ce paysan, anime à présent tous les coeurs d'Alsace : espoir dans le retour à la patrie aimée, espoir de délivrance et de liberté.

Ernest Laut

Le Petit Journal illustré du 29 novembre 1914