LE ROI DES BELGES ET SON ÉTAT-MAJOR TRAVAILLENT DANS LES TRANCHÉES


Il faisait très froid ce jour-là, et les troupes sur l'Yser souffraient terriblement.
En dépit de la température, le roi Albert resta longtemps près des tranchées. A un moment, il rencontra quelques soldats qui, après avoir creusé la terre, laissaient là leurs pelles et soufflaient dans leurs mains pour les réchauffer. Le roi leur dit :
- Il fait joliment froid, n'est ce pas ?
Les soldats, reconnaissant le souverain n'osèrent protester que faiblement ; mais le roi, avec un sourire charmant, se tournant vers les officiers de l'état-major, dit :
- Messieurs, je propose de relever ces braves garçons et de creuser des tranchées à leur place jusqu'à ce qu'ils aient plus chaud.
Un quinzaine d'officiers supérieurs se proposèrent comme volontaires et s'emparèrent des pelles. Le roi fit de même et pendant quelque temps, au milieu d'une grande gaîté, le jeune et héroïque roi-soldat et ses conseillers militaires remuèrent la terre.
Tous les actes et, jusqu'aux moindres gestes de cet admirable souverain sont inspires par l'âme la plus généreuse et reflètent la plus noble simplicité.

VARIÉTÉ

La fin du pantalon rouge

La tenue invisible. - L' uniforme autrefois et aujourd'hui. -Origine du pantalon rouge. - Tenue de guerre et tenue de paix. - Tout passe.

Cette fois, c'est fait de lui. La grande guerre de 1914 n'aura pas fait que des victimes humaines : elle aura tué ce symbole : le pantalon rouge.
Depuis quelques années déjà, le pantalon rouge semblait condamné. Les leçons des guerres récentes avaient révélé le danger de tout ce qui brille et rutile dans l'uniforme. Éclair d'acier, couleurs brillantes étaient destinés à disparaître. La guerre d'à présent est un terrible jeu de cache-cache. Comme disait plaisamment un de nos troupiers : « C'est le moment de nous montres cachons-nous ! » On se dissimule dans des trous ; on s'habille de teintes neutres ; on supprime les boutons, les galons, tout ce qui peut servir de point de mire à l'ennemi.
On conçoit que, dans de telles conditions, le pantalon rouge soit un anachronisme. Il est d'un autre siècle, du siècle des pompons, des plumets, des panaches, des épaulettes, des aiguillettes, toutes choses que la guerre moderne a remisées dans le bric-à-brac du passé.
Au surplus, nous sommes, une fois de plus, les derniers à sacrifier au progrès inéluctable l'uniforme traditionnel de nos soldats. De toutes les grandes puissances la France était la seule dont l'armée fut dépourvue d'une tenue de guerre de couleur neutre.
L'armée anglaise est habillée de kaki depuis 1900 ; l'armée japonaise de khaki jaune clair depuis 1900 ; l'armée des État-Unis de kaki depuis 1904 ; l'armée russe de gris vert depuis 1909 ; l'armée allemande de gris clair depuis 1909 ; l'armée autrichienne de gris bleu brochet depuis 1908 ; l'armée italienne de gris verdâtre depuis 1908 ; l'armée turque de gris verdâtre de puis 1909. Les armées de tous les autres États, Serbie, Grèce, Norvège, Chine même, ont des uniformes de guerre.
Ce n'est pas que, chez nous, on ait tenu la question pour négligeable : on s'en préoccupait fort au contraire, et, comme le principe de nos administrations est d'ignorer de parti-pris ce qui se passe au dehors, on multipliait les essais inutiles alors qu'il eût été si simple de s'inspirer de l'exemple de l'étranger et de prendre parti sans tarder... Mais, que voulez-vous, il faut bien dépenser l'argent du budget !
En 1903, on essaya d'une tenue dite boër, gris fer bleuté ; et nous vîmes quelque temps des soldats revêtus de cet uniforme, avec le chef coiffé d'un feutre aux larges ailes qui leur donnait l'air de bons bourgeois hollandais du temps passé.
La tenue boër ne fut pas adoptée. L'année suivante on essaya le beige mêlé au bleu et trois ans plus tard le marron. Toutes ces tenues n'eurent pas plus de chance que la tenue boër.
En 1903, enfin, nous eûmes la tenue réséda, laquelle n'eut pas plus l'heur de plaire que les précédentes. Finalement, on s'en tint à la vieille capote bleue et au pantalon rouge de nos pères.
Tous ces essais n'avaient eu pour résultat que de coûter très cher : c'est généralement ainsi que se traduisent en France toutes les tentatives de réformes administratives.
Cette année enfin, la nécessité aidant, sans qu'il fût besoin d'essais coûteux et sans qu'on eût réuni de commissions compétentes, nous avons vu naître l'uniforme bleu pâle, couleur de nos canons ; et ce sera l'uniforme de l'avenir.

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Nous ne tenterons pas, en ce rapide article, de résumer l'histoire de la tenue militaire à travers les âges : il y faudrait un volume.
La pratique de l'uniforme est de date relativement moderne ; elle ne remonte guère qu'à deux siècles et demi. Auparavant, sauf quelques corps de la garde du souverain, pour les Suisses et les Écossais notamment, l'uniforme n'existait pas.
Les soldats des compagnies de reîtres ou de lansquenets qui s'engageaient au service de nos rois étaient généralement vêtus de façon la plus hétéroclite du monde. C'étaient, disait Brantôme, « de vrais traîneurs de guenilles, plus habillés à la pendarde qu'à la propreté. »
C'est seulement sous Louis XIII qu'on commence à voir les soldats des troupes de la même arme uniformément habillés.
Mais l'uniforme n'est obligatoire dans toute l'armée qu'à partir de 1670. Une ordonnance de Louvrois règle tous les détails de cette réforme militaire.
A la fin du règne de Louis XIV, le soldats est enfin équipé pratiquement pour la guerre. Regardez au au musée de l'armée les uniformes de ce temps-là : ils vous apparaîtront plus modernes, mieux conçus peut-être que les uniformes d'aujourd'hui.
La Révolution adopta la couleur bleue pour les habits des soldats. On vit courir sur tous les champs de bataille de l'Europe « ces habits bleus par la victoire usé ». Mais sous l'Empire, le bleu fut un instant abandonné. L'indigo qui servait à la teinture des draps militaire venait d'Angleterre, et l'Empereur ne voulait employer aucun des produits de l'industrie anglaise.
Il essaya de habit blanc. Essai malheureux dont il ne tarda pas à se repentir.
C'était, en effet, une idée singulière que d'habiller de blanc des soldats destinés à passer leur vie au bivouac. Au bout de quelques jours les habits étaient d'une saleté repoussantes. On mit l'habit blanc au rancart et 1'on revint à l'habit bleu teint avec du pastel au lieu d'indigo.
Les soldats d'alors devaient porter la culotte, mais en campagne ils la portaient le moins possible. Bien qu'elle leur fût gratis, ils préféraient revêtir des pantalons qu'ils payaient de leurs deniers. Un officier, qui fit, le récit de la guerre de Prusse de 1806, raconte que, dès le premier jour de l'entrée en campagne, les soldats jetèrent leurs culottes.
« Le lendemain du premier bivouac, dit-il, celui qui eût vu l'énorme quantité de culottes qui jonchaient la plaine où nous avions couché, eût pu croire que l'ennemi nous ayant surpris pendant la nuit, nous nous étions sauvés en chemise. » C'est que les hommes préféraient le pantalon qui laissait toute liberté aux mouvements de la jambe, à la culotte qui, en serrant le jarret, paralysait les efforts des plus intrépides marcheurs.
La Restauration garda le pantalon, mais elle le voulut blanc. L'inconvénient qui avait fait rejeter cette couleur sous l'Empire ne tarda pas à apparaître de nouveau. On chercha quelle couleur adapter. Or, à cette époque, on cultivait la garance entre le Rhône et la Durance , et cette culture menaçait de péricliter faute de débouchés. Pour la sauver, le gouvernement de Charles X résolut de teindre en rouge les pantalons des soldats.
Telle fut l'origine du pantalon rouge : son adoption eut pour cause un intérêt économique. Il est vrai qu'on déclara pour la justifier qu'on avait voulu surtout prendre une teinte sur laquelle les taches de sang seraient moins apparentes que sur le pantalon blanc.
Depuis lors, le pantalon rouge a été, en quelque sorte, le vêtement symbolique du troupier français.
On l'a vu en Algérie, en Italie, en Crimée, au Mexique, partout où s'est dépensé l'héroïsme de nos soldats ; l'héroïsme de nos soldats ; on l'a vu sur les champs de bataille de la guerre funeste ; on l'aura vu encore sur ceux de la guerre de revanche ; et, tous ceux qui l'ont porté dans les heures de gloire ou de détresse ne verront pas disparaître sans un serrement de coeur.
Le pantalon rouge était bien une spécialité française. Seule, l'Autriche l'a employé jusqu'ici, et seulement pour sa cavalerie.
La raison pour laquelle il fut adopté par les cavaliers autrichiens est, d'ailleurs, curieuse, peu connue, et vaut d'être rapportée.
Il y a tout juste un demi-siècle, Maximilien d'Autriche venait d'être nommé empereur du Mexique. Grand admirateur de l'armée française, il voulait avoir des troupes à l'image des nôtres. A cet effet, il avait commandé aux fabriques de Brünn et de Reichenberg des quantités considérables de drap rouge. Les industriels autrichiens se méfiaient de aventure mexicaine ... Ils déclarèrent ne consentir à exécuter les commandes Maximilien que si l'Empereur, son père, voulaient bien en garantir le paiement.
La condition fut acceptée. Quand survint la catastrophe de Queretaro, les fabricants informèrent donc cabinet de Vienne qu'ils tenaient à sa disposition les laissés pour compte de Maximilien. Justement les troupes autrichiennes étaient revenues des campagnes de Bohème et d'Italie en assez mauvais état. Le besoin de les habiller de neuf se faisait sentir. Si l'on utilisait les draps du Mexique ?
Ce qui fut fait. Et voilà comment notre pantalon rouge est devenu le pantalon des cavaliers d'Autriche.

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Nous aurons donc désormais une tenue de guerre, une tenue invisible. Mais sera-ce une raison pour ne pas avoir aussi une tenue de paix qui conserve l'uniforme un peu son prestige d'autrefois ? Les autres peuples ne l'ont pas pensé. Tous ont gardé au soldats en temps de paix quelques-uns de ces ornements qui rehaussent la sévérité de l' uniforme.
Chez nous, depuis quelques années, on a sacrifié sans pitié tous ces attributs militaires ; la tenue, peu-à-peu, a été réduite a sa plus simple expression. On a supprimé successivement le shako, les gants, les guêtres blanches, la tunique, le pompon, l'épaulette. Tout ce qui donnait au soldats l'air martial, tout ce qui suscitait en lui quelques instinct d'élégance, tout cela a disparu.
Pourquoi ne lui rendrait-on pas un peu de tout cela quand la guerre sera finie ?
« Il faut, dit un officier, laisser à chaque arme les détails de la tenue qui lui donnent son air particulier, sous peine de détruire cet esprit de corps qui fait faire des prodigues. Gardez à l'armée, en temps de paix, ce qui brille, ne dites pas qu'elle a un aspect théâtral. Il lui faut du panache pour avoir conscience d'elle-même, pour puiser dans les applaudissements de la foule le courage dans la victoire ou dans le malheur.»
Pour le moment. approuvons tous les efforts faits pour rendre nos soldats invisibles, puisqu'il y a va de leur vie. Acceptons donc sans trop de regrets la suppression du pantalon rouge. Mais il est bien permis de lui dédier à l'heure où il disparaît un hommage ému. Il était l'attribut par excellence de nos troupes ; parler du pantalon rouge c'était parler de l'armée même ; et je me rappelle que, du temps de ma jeunesse, en rhétorique, on nous donnait comme exemple de « métonymie » : « Aime le pantalon rouge, c'est-à-dire aimer les militaires. »
Hélas ! C'est la loi inéluctable : tout passe, tout s'efface. Le temps n'est plus des crâneries guerrières. On se bat sans se voir ; et l'uniforme éclatant devient un danger. Il faut donc abolir ce que J.-J. Weiss appelait « les pétillements du pantalon rouge », et dire adieu à ce bon vieux vêtement si français qui disparaît, enseveli à jamais dans un siècle de gloire militaire.
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 13 décembre 1914