EXÉCUTION D'UN ESPION

Cet espion a été exécuté
dans le pare de Villers-Cotterets.
Il avait comparu la veille devant le conseil de guerre siégeant
à Soissons, sous l'inculpation d'avoir fourni des renseignements
aux Allemands dans les premiers jours d'octobre. Condamné à
mort, il fut immédiatement transféré à Villers-Cotterets.
Les yeux bandés et les mains attachées derrière
le dos, l'espion a été conduit sur le lieu de l'exécution,
où se tenait un peloton du 87e territorial d'infanterie. Il avait
demandé une cigarette, qu'il fuma jusqu'au dernier moment.
VARIÉTÉ
L'Espionnage Allemands
Le Prussien espionne comme il respire.
- Souvenirs de 1870. - L'invasion en temps de paix. - La femme allemande
et l'espionnage. - Dans l'avenir, soyons prudents.
« A la guerre on prend alternativement
la peau du lion et la peau du renard ; la race réussit où
la force échouerait. Il est donc absolument nécessaire
de se servir de toutes les deux : c'est une corde de plus que l'on a
à son arc, et, comme souvent la force résiste à
la force, souvent aussi la force succombe sous la ruse... »
C'est en ces termes que, dans ses Institutions militaires,
le grand Frédéric s'efforce de justifier les pratiques
de l'espionnage.
Ce sentiment qu'il avait de la nécessité de l'espionnage,
le grand roi prussien ne l'exprimait pas que par des aphorisme . Pendant
la guerre de Sept Ans, il disait encore :
« Soubise a cent cuisiniers et un espion ; moi, j'ai cent espions
et un cuisinier. »
Or, on sait comment les successeurs de Frédéric le Grand
ont suivi ses enseignements et perpétué ses traditions.
Le roi de Prusse, au milieu du XVIIIe siècle se flattait d'avoir
cent espions ; il peut se vanter aujourd'hui d'en avoir des centaines
de mille. L'espionnage, en Prusse, a été élevé
à la hauteur d'une institution publique. Le Prussien espionne
naturellement, comme il respire.
Sans remonter aux guerres anciennes, rappelons-nous seulement comment
Bismarck prépara la guerre de 1870. Il fit précéder
l'invasion de la France par les armée prussiennes d'une autre
invasion, clandestine celle-ci, l'invasion de ses espions et, lorsque
les Allemands passèrent notre frontière, ils avaient de
notre défense, de nos forts, de nos villes, de nos routes et
de nos moindres sentiers les plans les plus complets. Pas un pouce de
notre territoire ne leur était inconnu.
En 1870, comme aujourd'hui, partout où les Allemand pénétrèrent,
les populations ne furent pas peu surprises de retrouver parmi eux tel
garçon de ferme, tel marchand ambulant, tel maquignon qui naguère
travaillait chez eux ou parcourait le pays et se faisait passer pour
Alsacien, suisse ou Luxembourgeois. Au lendemain de la déclaration
de guerre, l'homme avait disparu sans qu'on y prît garde, et voilà
qu'il réapparaissait, insolent et goguenard, sous uniforme du
uhlan.
J'en appelle aux souvenirs de tous ceux qui ont vu en province la guerre
funeste. II n'en est pas un qui ne puisse citer quelque exemple de cet
espionnage savamment préparé.
Or il semble qu'après la cruelle leçon que reçut
alors notre absurde confiance, nous eûssions dû nous montrer
un peu plus circonspects. Il n'en fut rien. La guerre était à
peine terminée que, de nouveau, l'Allemagne lançait sur
notre pays les mille tentacules de son espionnage. Pendant quarante-quatre
ans, sans relâche, l'Allemand s'est infiltré chez nous,
pénétrant notre vie nationale, surprenant nos secrets,
préparant librement la voie à l'invasion future.
A la veille de la déclaration de guerre, il y avait à
Paris plus de cent mille Allemands ; et les journaux d'outre-Rhin n'essayaient
même pas de nous tromper sur ce chiffre formidable d'émigrés
; ils le proclamaient tout haut, se vantaient de cette invasion que
notre indifférence et la folie de notre bon accueil avaient favorisée.
Il y a deux ans, lors du recensement qui se fit en Allemagne, l'une
de ces feuilles disait plaisamment qu'on avait oublié, dans le
dénombrement de la population, une grande ville allemande, et
cette ville c'était Paris.
Dans nos provinces on comptait pour le moins six a sept cent mille autres
originaires d'outre-Rhin. Et tous ces étrangers suspects envahissaient
notre industrie, notre commerce, ruinaient nos nationaux et s'enrichissaient
à nos dépens.
Pour tous les Français qui ne soupçonnaient pas cet état
de choses ou qui le considéraient avec indifférence, quelle
révélation ce doit être aujourd'hui que la liste
interminable publiée chaque jour dans la presse, de ces innombrables
maisons boches qui prospéraient sur notre territoire et nous
inondaient de leur camelote.
Sept à huit cent mille Allemands vivaient ainsi chez nous, nous
grugeant et nous espionnant, car, je le répète, tout Allemand
est espion par nature. A toutes les têtes de pont, à proximité
de toutes les lignes de chemin de fer présentant quelque importance
au point de vue de la mobilisation, une usine allemande s'élevait,
dirigée par des ingénieurs allemands. Dans l'Est, chaque
fois qu'une ferme proche de quelque point stratégique se trouvait
à vendre ou louer, on voyait arriver un Allemand qui la prenait
à n'importe quel prix.
Aux environs de nos arsenaux, de nos fabriques d'armes et de munitions,
les commerçants allemands pullulaient. Dans nos foyers, et surtout
chez nos officiers, institutrices et bonnes allemandes se glissaient
innombrables.
***
Car c'est un trait caractéristique de l'espionnage allemand ;
il s'exerce dans tout les mondes et par tous les moyens. Chez nos ennemis,
la femme, plus encore peut-être que l'homme a le génie
de l'espionnage. Bismarck le savait bien : aussi, dans l'immense réseau
d'espionnage dont il couvrit la France avant 1870, fit-il une large
part aux femmes espionnes.
Il s'était servi de l'espionnage féminin pour préparer
la guerre contre le Danemark, la guerre contre l'Autriche ; il s'en
servit pour préparer la guerre contre la France. Dés l'année
1854 il venait à Paris organiser l'espionnage par les femmes.
Mais Bismarck ne se servait que d'espionnes du grand monde. Ses successeurs
continuèrent sa tradition en la démocratisant. En ces
dernières années l'espionnage allemand par le moyen des
femmes s'exerçait tout aussi bien dans l'élément
populaire. Nous avions en France d'innombrables femmes allemandes qui,
dans la domesticité ou dans la galanterie ne poursuivaient pas
d'autre but.
Chez nous, la femme ne s'exile pas volontiers ; elle reste au pays.
En Allemagne, au contraire, elle émigre plus facilement encore
que l'homme. L'institutrice, la domestique allemandes, affluèrent
librement en France et surtout à Paris. Et si ce n'eût
été que l'institutrice ou la domestique. Mais il y avait
pis : quelques mois avant qu'éclatât la guerre, un fonctionnaire
de la police - donc parfaitement documenté sur la question -
affirmait qu'il y avait chez nous plus de quarante-mille femmes allemandes
de mauvaise vie.
L'an dernier, dans le cours d'un seul mois, le commissariat du faubourg
Montmartre envoyait au Dépôt 212 étrangères,
vivant du vol, de l'escroquerie et surtout de la débauche. Sur
ces 212 femmes, 133 s'avouaient Allemandes, et presque toutes les autres
se disaient Luxembourgeoises, Suissesses ou Autrichiennes.
Dans le quartier de l'École Militaire pullulait la fille galante
venue d'Allemagne. De même, dans toutes nos villes de garnison,
elle fourmillait autour des casernes. Cette invasion était méthodique
: Par un mot d'ordre mystérieux venu d'outre-Rhin, les bonnes
allemandes, les institutrices allemandes, toutes les « fraülein
que l'Allemagne prolifique déversait sur notre pays marquaient
une préférence pour nos ménages d'officiers, tandis
que les filles de moeurs légères qui nous venaient de
là-bas semblaient complaire tout particulièrement en la
compagnie de nos soldats.
La guerre finie, nous connaîtrons à coup sûr tous
les effets de cet espionnage féminin. Je puis, dès à
présent, vous signaler celui-ci. Le fait m'a été
conté par un habitant d'une ville du Nord qui a pu s'en échapper
alors que les Allemands l'occupaient.
Au lendemain de l'arrivée de l'ennemi, quelques bourgeoises de
cette ville virent se présenter chez elles des infirmières
de la Croix-rouge allemande qui leur tinrent ce langage :
- Vous ne me reconnaissez pas, madame ?... Je suis une telle : j'ai
été bonne chez vous il y a tant de temps. A cette époque-là,
vous aviez tant de paires de draps, tant de serviettes, tant de ceci,
tant de cela. Allons, vivement, ouvrez-moi vos armoires et donnez-moi
tout votre linge.
Ainsi, la bonne allemande avait, au passage, fait le recensement de
tout ce que possédait sa patronne, de tout ce qu'on pourrait
exiger d'elle au jour de l'occupation. Elle arrivait avec sa liste toute
prête, sachant, à un mouchoir près, ce qu'elle pourrait
récolter dans la maison. De cette façon pas moyen de sauver
quoi que ce soit de la saisie : Il fallait tout donner.
Voilà des bourgeoises qui, j'aime à le croire, se garderont
désormais des bonnes allemandes comme de la peste.
***
Ce n'est là qu'un trait menu et presque plaisant de l'espionnage
allemand ; on n'est pas tenté de plaindre ces femmes françaises
qui payèrent seulement de la perte de leur linge, l'imprudence
d'avoir employé des étrangères suspectes. Mais
que de blâmes ne faudrait-il pas décerner si l'on devait
rechercher les responsabilités de tous ceux qui inconsciemment,
par indifférence, par faiblesse, par veulerie, firent la partie
belle à l'espionnage allemand ?
Ces responsabilités, nous en portons tous quelque peu le poids,
car elles résultent de notre caractère même, de
notre bienveillance pour l'étranger, de nos traditions d'hospitalité.
Ce sont là de belles vertus, certes, aux-quelles nous ne devons
pas renoncer. Mais, du moins, devrons-nous dorénavant ne les
mettre en pratique qu'à l'égard de ceux de nos hôtes
qui en seront dignes.
Les Allemands en ont profité pour nous envahir, pour nous empoisonner
de leurs produits et pour préparer contre nous la plus abominable
agression. Ils ont abusé de notre confiance, de notre hospitalité.
Mais ils étaient l'ennemi. Et c'est folie de l'avoir oublié.
N'est-il pas invraisemblable qu'ils aient pu acquérir librement
chez nous tant de propriétés voisines de points stratégiques
important pour la défense nationale ? N'est-il pas inouï
qu'ils aient pu préparer en pleine paix sur notre sol des réserves
de munitions en vue de l'invasion prochaine et construire d'avance aux
environs de nos forteresses des assises pour leurs formidables canons
?
N'est-il pas scandaleux qu'ils aient pu si facilement, par la naturalisation,
pénétrer dans notre rationalité et endormir nos
soupçons et nos craintes ? N'est-il pas criminel de les avoir
accueillis, ces faux Français, dans la patrie française,
alors qu'une loi allemande leur permettait de réclamer leur naturalisation
chez nous tout en demeurant Allemands quand même et espions avant
tout ?
Après la cruelle leçon de 1870, nous eûmes la faiblesse
d'oublier. Souvenons-nous, cette fois ; faisons en sorte que nos fils
se souviennent. Et fermons à jamais nos frontières à
ce peuple d'espions. Ernest LAUT