Plaisirs d'hiver sur le front


La neige qui attriste nos villes sert là bas, sur le front d'Alsace, aux jeux de nos poilus.
En voici qui, après avoir modelé dans la neige les effigies du Kaiser et du Kronprinz, les assaillent à coups de boules de neige et se divertissent tout en se réchauffant, à lancer ces blanches grenades.
Partout où la neige fut abondante, il se trouva des statuaires amateurs qui s'en servirent pour modeler des chefs-d'oeuvre éphémères.
Et ceci nous rappelle une belle page des Tableaux de siège dans laquelle Théophile Gautier raconte qu'en décembre 1870 il vit sur un bastion de Paris deux belles oeuvres de neige sculptées ainsi en quelques heures par des statuaires célèbres.
C'était au bastion 85, occupé par la 7e compagnie du 19e bataillon de la garde nationale, laquelle contenait beaucoup d'artistes peintres et sculpteurs.
La neige qui tombait depuis quelques jours s'était maintenue sur le rempart, et les gardes nationaux se livraient à une bataille à coups de boules de neige.
- Ne vaudrait-il pas mieux, dit l'un d'eux, faire une statue avec ces pains de neige ?
Or, trois sculpteurs célèbres, Falguière, Moulin et Chapu, se trouvaient là. On dressa un semblant d'armature en moellons, et Falguière et Moulin, à qui Chapu servait complaisamment de praticien, se mirent à I'oeuvre.
Falguière fil une statue de la Résistance et Moulin un buste colossal de la République.
Le poète raconte que Falguière avait donné à sa Résistance l'expression d'une résistance morale plutôt que physique.
« Assise, ou plutôt accotée contre un rocher elle croise ses bras sur son torse nu avec un air d'indomptable résolution. Ses pieds mignons s'appuyant, les doigts crispés, à une pierre, semblent vouloir s'agrafer au sol. D'un fier mouvement de tête, elle a secoué ses cheveux en arrière, comme pour pour faire bien voir à l'ennemi sa charmante figure, plus terrible que la face de Méduse. Sur les lèvres se joue le léger sourire de dédain héroïque, et dans le pli des sourcils se ramasse l'opiniâtreté de la défense... »
Il est douloureux de penser, dit Théophile Gautier, que le premier souffle tiède fera fondre et disparaître ce chef-d'oeuvre, mais l'artiste a promis d'en faire à sa descente de garde une esquisse de terre ou de cire, pour en conserver l'expression et le mouvement.
Falguière réalisa-t-il ce projet ? Nous l'ignorons. Mais il nous a semblé intéressant à propos des statues de neige que font en ce moment nos poilus sur le front, d'exhumer ce souvenir du siège de Paris, souvenir que l'actualité évoque doublement, car cette idée de la Résistance, aujourd'hui comme en 70, c'est encore elle qui inspire toutes les pensées et qui domine tous les coeurs.

Le Petit Journal illustré du 4 février 1917