Comment on distrait nos soldats d'Extrême-Orient


Le théâtre des Annamites

L'Annamite est profondément attaché a ses moeurs, à ses traditions nationales. Le déraciner est chose difficile. Jugez par là de ce que pouvait comporter de mélancolie pour le soldat annamite sa transplantation en Occident. On a heureusement pensé à adoucir pour lui l'exil, d'abord par un traitement excellent, ensuite, en lui rendant un des plaisirs qu'en son pays il apprécie le plus : son théâtre national.
Puisqu'on donne aux poilus de France des représentations théâtrales, pourquoi aurait-on privé de la même joie nos poilus - si j'ose dire, car l'Annamite est imberbe - venus d'Extrême-Orient.
C'est un singulier théâtre que le théâtre annamite. Il procède évidemment du théâtre chinois. M. Paul-Louis Hervier qui, au cours d'un séjour en Annam, a étudié le théâtre annamite et recherché ses origines, croit que le goût du théâtre fut rapporté jadis dans ce pays par les ambassadeurs qui tous les ans, par trois fois, se rendaient en Chine pour y porter les présents du roi d'Annam à son suzerain.
Ce goût s'y répandit rapidement, et l'Annamite aujourd'hui n'est pas moins passionné pour le théâtre que ses frères de race : le Chinois et le Japonais.
Le théâtre annamite est moral. Un lettré, que M.Hervier questionnait, lui disait :
« Notre théâtre est une école. Le thème des pièces est toujours la vertu. Au début, la vertu opprimée est finalement triomphante, parfois par des voies mystérieuses. Les bons l'emportent toujours, en fin de compte, sur les méchants ».
Comme quoi le drame annamite n'est pas sans quelque ressemblance, dans son esprit du moins, avec le bon vieux mélo de nos pères.
Mais dans son expression, quelle différence aveu nos théâtres d'Occident !
Le théâtre annamite est tout de convention.
« Pas de décors, dit M. Paul-Louis Hervier. Le publie a l'habitude de suppléer par l'imagination à toute indication. Il sait fort bien que si l'on étend une natte sur le parquet, cela signifie que la scène va se passer à l'intérieur du palais royal. Si l'un des acteurs tient un fouet à la main, il faut comprendre que c'est un cavalier. Quelques branches d'arbre promenées par des figurants simulent une forêt. Une montagne est indiquée par une table surmontée de deux chaises. La mer est représentée par un carré de toile que l'on tient par les extrémités et que l'on agite pour simuler un mauvais temps ou une tempête.
» On voit que les décors annamites sont très primitifs. Ils rappellent les écriteaux du théâtre Shakespeare. »
La musique, dans le théâtre annamite, n'est guère plus compliqué que la mise en scène. L'orchestre se compose d'un tamtam, de tambourins et d'une petite flûte au son aigrelet. Les musiciens qui jouent de ces instruments primitifs se placent sur la scène même, à la droite des acteurs.
Tout le luxe du théâtre annamite est réservé pour les costumes des acteurs, costumes aux couleurs voyantes et semés de pierreries.
« Ces costumes, dit M. P.-L. Hervier, sont de deux sortes : ceux de cour et ceux de guerre. Les premiers se composent d'une robe longue tombant à la hauteur des chevilles, d'une jupe passée sous la robe, d'un chapeau ou bonnet et d'une paire de bottes noires. La robe est en soie doublée, de couleurs différentes, sans col, et brodée de fleurs ou d'animaux symboliques, dragon, licorne, etc., suivant le rang du personnage. La jupe est, ou en soie, ou en étoffe plus forte rayée à petits intervalles de bandes noires. Le chapeau est fait de carton doré. Sa forme et sa hauteur varient suivant le rang du dignitaire à représenter.
« Les costumes de guerre ne diffèrent des premiers que par l'habit, qui est un semblant d'armure en étoffe, bourrée à l'intérieur de coton ».
Dernier détail : les acteurs annamites ne jouent pas en parlant normalement ; ils crient sur un mode aigu, rauque, guttural. M. P.-L. Hervier rapporte qu'à ce régime les acteurs annamites meurent presque tous de tuberculose laryngée.
Donc, si vous passez aux environs d'une caserne ou d'un cantonnement où se trouvent des soldats annamites, et si vous entendez des cris de femme qu'on égorge, ne vous frappez pas : ce sont les comédiens d'Inde-Chine qui répètent leurs rôles pour agrément de nos petits soldats jaunes.

Le Petit Journal illustré du 11 février 1917