LE GÉNÉRAL GROSSETTI

 

Le général Grossetti, dont nous donnons aujourd'hui le portrait à nos lecteurs, était tout nouvellement général de brigade quand la guerre éclata.
Colonel depuis le 24 décembre 1910, il avait fait partie du comité technique d'état-major.
En Belgique, dès le début de la campagne, il donna des preuves éclatantes de sa science militaire et de son héroïsme.
On raconte que, se trouvant à Ypres, au plus fort du bombardement, il vint s'asseoir sur une pierre écroulée au seuil même des Halles, sur lesquelles tombait une véritable pluie d'obus allemands. Et là, tranquillement, comme s'il eût été dans son cabinet de travail, il dicta ses ordres à ses officiers d'état-major.
Depuis lors, en maintes circonstances, le général Grossetti a fait apprécier sa valeur de tacticien et d'entraîneur d'hommes, et ce sont les éminents services qu'il a rendus au pays qui l'ont fait désigner pour un commandement important.

VARIÈTÈ

Le Président des Etats-Unis

La cérémonie du 4 mars. - A la Maison Blanche. - La journée du Président. - Lincoln et le factionnaire. - M. Wilson jugé par sa femme.

Le président Wilson vient de se succéder à lui-même. Chacun sait, en effet, qu'après avoir présidé de 1913 à 1916 aux destinées de la grande République américaine, il a été désigné de nouveau pour occuper pendant quatre nouvelles années la première magistrature de son pays.
L'élection présidentielle, aux Etats-Unis, a lieu à la fin de la dernière année d'exercice du président, mais la transmission des pouvoirs de l'ancien au nouveau président ne s'effectue que le 4 mars de l'année suivante. Il en résulte que pendant environ trois mois, le pays a deux présidents, l'entrant et le sortant.
Généralement, quelques jours avant le 4 mars, le nouveau président se rend, accompagné de sa femme, au palais présidentiel où son prédécesseur le reçoit et l'installe. Les deux présidents et leurs familles vivent ainsi en commun pendant quelques jours, et l'ancien met le nouveau au courant des devoirs de la fonction, tandis que l'épouse du premier initie celle du second aux coutumes, aux aîtres du logis et à toutes les particularités qui sont du ressort de Mme la présidente.
Tout cela, comme on le voit, se passe avec une patriarcale simplicité.
Le 4 mars venu, les deux présidents se rendent au Capitole dans la même voiture. Au départ, le sortant est à droite, l'entrant est à gauche ; au retour, les places changent : l'entrant prend la place de droite.
Dans la grande salle des séances du Capitole, le président entrant, debout en face du Chief-Justice, met la main sur une Bible et prononce ce serment :
« Je jure solennellement de remplir avec fidélité les fonctions de président des États-Unis et de protéger, de garder et de défendre du mieux que je pourrai, la Constitution des États-Unis. »
Ce serment est prêté sur une Bible neuve qui demeure la propriété du président. C'est même peut-être, dit un de nos confrères américains, le seul souvenir palpable qui lui reste de son passage à Wilhe House et du poste éminent qui lui a été confié pendant quatre années.

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La Maison Blanche, le palais présidentiel des États-Unis, est un monument assez modeste qui porte la marque de la simplicité des premiers âges de la République. Il fut bâti en effet pour le premier président Washington, et date de 1792. Mais Washington ne l'habita jamais. Son premier hôte fut le président John Adams. L'architecte qui le construisit était un Irlandais émigré du nom de James Hoban. Il ne se mit pas en grands frais d'imagination pour la commande officielle qui lui était confiée, et se contenta de copier exactement un palais de Dublin. Les travaux exigèrent sept années. On construit plus rapidement aujourd'hui aux États-Unis, où d'énormes gratte-ciel s'élèvent en quelques semaines. La Maison Blanche fut terminée en 1799. Quinze ans plus tard, un incendie la détruisit de fond en comble. Les Américains ne crurent pas devoir profiter de la circonstance pour donner un aspect plus imposant à leur palais présidentiel. Ils appelèrent Hoban, qui vivait encore, et l'architecte reconstruisit le monument sur ses plans primitifs. Le prix de cette reconstruction s'éleva à un million et demi. Combien de « buildings » d'aujourd'hui coûtent infiniment plus cher que cela !
Le rez-de-chaussée comprend un grand vestibule et divers salons de réception ornés des portraits des anciens présidents. A l'étage se trouvent les appartements du président et ses bureaux. C'est la qu'on voit, dans la Bibliothèque, la fameuse table offerte par par la reine Victoria au président des États-Unis. Cette table a été faite avec les charpentes du navire anglais Resolute qui avait été envoyé en 1852 à la recherche de l'expédition de sir John Francklin. Ce navire, abandonné en 1854 par son équipage, fut découvert l'année suivante par le capitaine d'un baleinier américain qui le ramena en Amérique. Le président des États-Unis le fit remettre en état et le réexpédia à la reine Victoria comme gage de l'amitié des États-Unis ; et la reine, à son tour, fit prendre dans la charpente la matière de la table qu'elle offrit en témoignage de gratitude au Président. Les petits cadeaux entretiennent l'amitié.
Le personnel des fonctionnaires de la Maison Blanche n'est pas très nombreux. Il est dirigé par le secrétaire particulier dont les fonctions sont extrêmement importantes et dont l'absolue discrétion est la qualité essentielle.
Cependant le courrier d'un président des États-Unis est considérable. Dans les premiers mois de l'entrée en fonctions d'un nouveau titulaire, il compte parfois de huit cents à mille lettres par jour. Il est à peine besoin de dire que le plus grand nombre de ces lettres ne parviennent pas jusqu'au Président lui-même. Le tri en est opéré par un employé de confiance. Celles qui ont pour objet des demandes d'emploi ou de secours sont dirigées sur les services compétents. Seules, celles qui sont d'un intérêt public sont déposées sur le bureau du Président.
Nombre de ces lettres, comme bien on pense, contiennent des impertinences, voire même des menaces. Il est probable qu'en ce moment le président Wilson reçoit beaucoup de ces dernières, car les Boches, qui ont, commue on sait, une propension tonte naturelle à l'injure anonyme, ne doivent pas lui ménager leurs malédictions. Les Gottt strafe Wilson ne manquent certainement pas dans la correspondance présidentielle.
Mais ce sont les demandes d'autographes qui sont les plus nombreuses. Pour répondre à celles-là, le Président a toujours à portée de la main un choix de cartes spéciales, illustrées d'une reproduction de la Maison Blanche.
Les exigences de cette correspondance font perdre beaucoup de temps au Président, mais bien moins encore que les visites dont il est assailli.
« S'il est facile de renvoyer une lettre à son expéditeur, dit un de nos confrère américains, il est infiniment moins aisé de se débarrasser des gens qui se présentent en personne. Et, dès l'aube, les antichambres sont encombrées par les visiteurs, malgré les pancartes annonçant les heures de réception du Président. Principalement dans les premiers mois qui suivent une élection, le Président n'a pas une heure à lui. Les travaux les plus urgents, il doit les terminer de nuit, et, souvent, il ne gagne son appartement que fort tard.
« Tous ces visiteurs sont, soit des gens qui demandent une place, soit des oisifs qui éprouvent le singulier besoin de présenter leurs respects au chef de L'État, lequel s'en passerait certainement fort bien. S'il s'agit d'une demande d'emploi, le Président coupe court à la conversation, en engageant le solliciteur à faire parvenir sa requête au département compétent. Mais quant aux autres, le plus court est de se soumettre et de les recevoir tous ensemble. Ils défilent alors, serrent avec respect la main de leur hôte éminent et rentrent chez eux avec la satisfaction du devoir accompli. »

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Vous me direz que le Président pourrait se soustraire à ces sortes de corvées. Non, la tradition de simplicité démocratique qui subsiste aux États-Unis dans les rapports du chef de l'État avec les citoyens ne le permet pas.
A certains jours, notamment au Jour de l'An, le Président doit s'y soumettre avec une merveilleuse patience. Ce jour-là, des milliers de citoyens viennent à la Maison Blanche présenter leurs voeux au Président, et le Président serre la main à tout le monde.
Roosevelt avait trouvé un excellent moyen pour précipiter le défilé de ses aimables visiteurs. Une musique placée à l'entrée de la Maison Blanche jouait des marches militaires, et le cortège passait au pas accéléré. Au passage, les mains se tendaient vers le Président qui, debout, les serrait vigoureusement. Il arrivait ainsi à donner environ dix mille poignées de mains en quatre heures. C'est certainement le record du genre.
Cette cordialité traditionnelle entre le chef de l'État et les citoyens est une des caractéristiques de la simplicité de vie des Présidents des États-Unis.
On ne trouve à la Maison Blanche ni l'appareil protocolaire, ni l'appareil militaire dont s'entourent volontiers les chefs d'État de l'Europe. Il n'y a pas même de factionnaire à la porte.
Une seule exception fut faite à cette règle. C'était pendant la guerre de Sécession. On redoutait alors quelque coup de main des Sudistes contre l'hôte de la Maison Blanche et on avait installé devant la colonnade, non pas même un poste, mais un factionnaire unique qu'on relevait de deux heures en deux heures. Or, une nuit d'hiver, où le froid était extrêmement vif, le Président Lincoln sortit du palais, vêtit d'un ample manteau et la figure couverte d'un large cache-nez. Il allait au ministre de la Guerre, situé près de là, pour y prendre connaissance des dépêches de la guerre qui y arrivaient d'heure en heure.
Tout à coup, il avisa la sentinelle qui faisait les cent pas sous la colonnade.
- Dites donc, mon garçon, vous allez vous geler par ce froid. Entrez donc dans le vestibule du palais. Vous monterez aussi bien votre garde à l'intérieur.
Le soldat regarda ce personnage emmitouflé qui faisait si bon marché ces consignes militaires.
- Impossible, répondit-il ; j'ai ordre de monter la garde dehors.
- Soit, répliqua le Président, mais je vous autorise à la monter dedans.
- Mes chefs m'ont mis ici, reprit le soldat entêté ; j'y reste.
- Fort bien, riposta Lincoln, mais je suis le Président, par conséquent le chef de l'armée, et je vous ordonne de rentrer.
Et, cette fois, le soldat fut obligé d'obéir.
Un autre témoignage de la simplicité de moeurs à laquelle le président de la République des États-Unis est condamné résulte des minces ressources que le pays met à sa disposition.
Alors qu'en Amérique les représentants du peuple sont les plus richement dotés du monde entier ( l'indemnité parlementaire est de 25.000 francs), le Président est au contraire, au point de vue finances, le plus mal payé des chefs d'État. Il ne touche que 250.000 francs. Il a, il est vrai, le logement, avec le chauffage, l'éclairage, la vaisselle, l'argenterie, le linge. Comme serviteurs, il n'a droit qu'à un majordome, un valet de chambre, un palefrenier et quatre laquais ; sa femme a droit à une unique femme de chambre. Tous domestiques supplémentaires sont payés par le Président.
Pourtant, le Président doit donner plusieurs dîners officiels par an ; le gouvernement lui fournit gratuitement les fleurs et la musique. Les chevaux et voitures fournis par la nation ne peuvent servir que dans les occasions officielles ; pour ses promenades et visites privées, le Président emploie les chevaux et voitures lui appartenant personnellement.
Commandant en chef de la marine et de l'armée, le Président a à sa disposition un yacht. Quand il fait un voyage dans l'intérieur de l'Amérique, le gouvernement ne s'en occupe pas : ce sont les Compagnies qui mettent à sa disposition l'un de leurs meilleurs trains.
Annuellement, il y a à la Maison-Blanche quatre grandes réceptions officielles. L'une est offerte au corps diplomatique, la seconde aux membres du Congrès et de la magistrature, la troisième à l'armée et à la marine, et la quatrième au public. Pour cette dernière, des cartes sont adressées aux invités, mais, comme on ne les réclame pas à l'entrée beaucoup de personnes qui n'étaient pas priées pénètrent librement dans les salons.
Chaque hiver, le Président donne au moins trois dîners officiels. Au premier sont invités les ministres, au second les membres du corps diplomatique, au troisième les juges de la Cour suprême. La table, dit un de nos confrères américains, peut contenir une cinquantaine de convives un peu tassés. Et ce confrère constate une fois de plus que le luxe à la Maison Blanche est des plus modestes et que la simplicité de la jeune Amérique s'affirme beaucoup plus chez son premier magistrat que chez les plus riches de ses enfants.
« L'argenterie, dit-il, ne comprenait jadis que quelques pièces achetées au président Monroë. Elle a été augmentée en 1833 d'une certaine quantité de vaisselle plate, achetée à un noble Russe, le général baron de Tuyll, qui avait été ministre de Russie à la cour de Lisbonne. Le tout fut payé 21.000 francs. Ce service se compose de 338 pièces, non compris un service à dessert en vermeil au nombre de 140 pièces. C'est assez modeste, comme on le voit.
La chère n'est pas non plus très fastueuse. Au temps du président Mac Kinley, chaque convive ne coûtait pas plus de deux dollars par tête au Président. Mais là-bas, comme chez nous, plus encore que chez nous, tout a singulièrement renchéri. Chaque convive aujourd'hui doit revenir à un prix plus élevé.
Au surplus quoi d'étonnant qu'un président de République ne fasse pas de folies pour sa table. Chez nous, au temps de la monarchie citoyenne, Louis-Philippe, qui était roi, pourtant, et fort riche, ne donnait pas plus de 13 francs à son « chef » par tête d'invité.

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Il y eut à la Maison Blanche des présidents fastueux auxquels leur fortune personnelle permettait de ne pas se contenter des traditions modestes attachées à la fonction. M. Taft, notamment, le prédécesseur de M. Wilson, était de ceux-ci. Mais le président actuel a montré, dès son accession au pouvoir, en 1913, que le luxe n'était point son fait.
A cette époque, les journaux américains nous apprirent que le président Wilson était ennemi de tout faste et vivait dans une simplicité comparable à celle des personnages bibliques.
Dès son arrivée à la Maison Blanche, il réduisit, en effet, le train de la résidence présidentielle, bannit de ses caves toute boisson alcoolisée : vin, bière, etc., et donna ordre de ne jamais servir, même au cours des grands repas officiels, que de l'eau glacée, de la limonade et de la bière de gingembre.
Dans une interview publiée alors, la première femme du Président morte depuis lors ( on sait que M. Wilson est marié en secondes noces) dépeignait d'une façon charmante, les moeurs simples de sors mari.
Elle le montrait nullement ébloui, mais conscient des immenses responsabilités qu'entraîne le pouvoir.
« Un homme courageux, disait-elle, n'a pas le droit de repousser ces responsabilités. Il ne peut que s'efforcer d'élever ses talents à la hauteur de ses devoirs. Le docteur Wilson pourra faire énormément de bien, s'il lui est permis d'appliquer ses principes et de suivre les idées auxquelles il est toujours resté fidèle. Moi qui connais mon mari mieux que personne, j'ai autant de confiance dans son adresse que dans sa décision. Je crois qu'il fera un bon président, car il possède la vertu la plus nécessaire à un chef d'État, la sincérité. Il est aussi peu égoïste que possible ; il ne s'occupe jamais de lui-même... »
Le docteur Wilson a pleinement justifié ces prévisions de sa femme. Il a fait un si bon président que les Américains lui ont renouvelé leur confiance. Et le monde entier est témoin en ce moment qu'il l'a bien méritée et qu'il a su, en effet, « élever ses talents à la hauteur de ses devoirs. »

Ernest LAUT

Le Petit Journal illustré du 18 mars1917