Le général Lanrezac

 


grand-officier de la Légion d'honneur

Le général de division Lanrezac, inspecteur général de l'instruction de l'infanterie à l'intérieur, vient d'être promu grand-officier de la Légion d'honneur, avec le motif suivant : « A commandé, au cours des premières opérations de la campagne, une armée qui a eu à supporter le choc de masses ennemies très supérieures en nombre. Par sa science militaire et l'habileté de son commandement a réussi à exécuter une manoeuvre des plus difficiles, au cours de laquelle il a remporté des succès marqués et a rendu au pays les plus éminents services » (Croix de guerre.)
Le général Lanrezac, né à la Point-à-Pitre le 30 juillet 1852, a aujourd'hui soixante-cinq ans. Il a fourni une très brillante carrière. Tout jeune officier - il a avait dix-huit ans à peine - il prit part à la guerre de 1870 et combattit vaillamment à l'armée de la Loire et à l'armée de l'Est. Sorti dans les premiers rangs de l'Ecole de guerre, il fut professeur d'art
Militaire à Saint-Cyr, professeur de stratégie et de tactique générales à l'École de guerre, puis directeur des études à cette même École. Colonel en 1901, général de brigade en 1906 et général de division en 1911, il commanda le 11e corps d'armée, à Nantes ; quelques mois avant la guerre, il avait été appelé à siéger au conseil supérieur de la guerre.
An début des hostilités, le général Lanrezac commanda une armée et prit part à la bataille de Charleroi. Il se trouva pendant la retraite aux prises avec la première armée allemande et livra à Guise une bataille acharnée dont il sortit à son honneur. Si des raisons d'ordre stratégique ne l'avaient obligé de céder le terrain pour se replier, conformément au plan général, il est certain que la bataille de Guise aurait été pour nos nos troupes un brillant succès.
Il faut applaudir à la haute distinction enfin accordée à ce chef éminent qui, aux heures qui semblaient désespérées, sauva l'honneur et battit l'ennemi.

VARIÉTÉ

LA BIÈRE

Le désespoir de Munich. -- La bière n'est pas d'invention allemande. - Notre « cervoise ». --- Cambrinus. -- Assez de snobisme pour les produits allemands !

Munich est dans la désolation. Jusqu'au début de juillet, les brasseries de la capitale bavaroise pouvaient encore offrir à leurs clients de la bière forte. Mais cette boisson absorbait trop de grains. Et puis, les Munichois en buvaient trop. On les a mis a la petite bière. Et ce fut pour eux un coup terrible.
Un de leurs principaux journaux, Neueste Nachriehten, s'est fait l'écho de leurs doléances dans un article dont cet extrait douloureusement burlesque vaut d'être reproduit. :
« Les Munichois, dit ce journal, se feront des réflexions mélancoliques et même amères quand ils évoqueront le souvenir du dimanche qui vient de s'écouler. Ce fut le jour où nous dûmes faire nos adieux à notre bière bien-aimée. Dans les différent cafés, dans les brasseries, les pancartes étaient là, hélas ! pour rappeler le client à la douloureuse réalité. Le dernier bock fut ainsi absorbé par chacun dans des conditions vraiment émouvantes.
» Bien que la bière forte ne fût plus ce qu'elle était en temps de paix ou même ce qu'elle était aux premiers jours de la guerre, elle s'offrait cependant bien autrement substantielle que la petite bière trempée d'eau que les autorités permettent qu'on nous serve à l'heure actuelle. Nos adieux ont été d'autant plus pénibles que personne ne sait et ne peut dire quand sonnera l'heure où il nous sera donné de goûter de nouveau au nectar de Munich. Nos lecteurs ne seront donc pas surpris d'apprendre que de nombreux clients, dans les cafés comme dans les brasseries, furent émus jusqu'aux larmes, dimanche, en sentant les dernières gouttes de l'exquis breuvage descendre dans leur gosier... »
Vous voyez d'ici les gros bourgeois de Bavière pleurnichant dans leurs maass vides. Tableau touchant et bien digne d'attendrir les cœurs !
Donc Munich n'a plus que de la petite bière, de cette petite bière plus faible, plus plate que celle qu'on buvait dans nos départements septentrionaux, et dont les Boches se moquaient si volontiers. Chez nous, au contraire, on fait encore de la bière, de la vraie bière. Et c'est maintenant la France - ô paradoxe ! - qui va boire de la bière forte, tandis que Munich n'absorbera plus que de la « bibine ».

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C'est peut-être l'occasion de signaler l'intérêt qu'il y aura, après la guerre, pour la brasserie française de progresser autant qu'il sera possible, de mettre en pratique tous les perfectionnements pour fermer à tout jamais nos frontières à la concurrence de la bière teutonne. Ce serait folie de nous laisser de nouveau envahir, comme nous le fumes après 1870, par les bières salycilées d'Allemagne, Il convient donc de faire de plus en plus de la fabrication de la bière une industrie vraiment française, afin de n'avoir plus à subir l'invasion des produits de toutes les brasseries d'outre-Rhin.
Il fut un temps - pas bien lointain encore - où la bière comptait en France d'ardents ennemis. On l'accusait, elle, « boisson allemande », de vouloir détrôner le vin, « boisson nationale ».
Or, le reproche était doublement injustifié ; et les deux expressions de « boisson allemande » et de « boisson nationale » étaient purement conventionnelles.
D'abord la bière ne pouvait chasser le vin de nos cafés, pour l'excellente raison qu'on n'y boit pas de vin.
Et, quant a la table, chacune de ces boissons y a sa place prépondérante, suivant les pays de production, et elles ne peuvent se faire tort l'une à l'autre. Voyez le Nord, pays de bière par excellence. N'était ce pas aussi la région de France où le bon vin était le mieux apprécié, celle où l'on trouvait les caves les mieux garnies et les vins les plus renommés ? Demandez plutôt à ces bandits de Boches qui ont vidé ces caves merveilleuses. Interrogez, aussi, les propriétaires de grands crus de France ; ils vous diront que leurs meilleurs clients étaient les riches industriels de nos départements septentrionaux.
Quant au reproche que l'on faisait naguère à la bière d'être une boisson étrangère, il n'est pas moins faux, surtout si l'on entend par là que la France en est envahie.
Il y a un peu plus de trente ans, au moment où la bière allemands atteignait sa plus grande faveur, nos voisins en exportaient chez nous plus de 300.000 hectolitres.
Dix ans plus tard, le chiffre avait baissé de plus des deux tiers. A la veille de la guerre, il était devenu presque insignifiant. Sur vingt litres de bière que l'on buvait chez nous. il y en avait à peine un de bière allemande.
C'est que l'industrie de la brasserie s'est, en ces dernières années, considérablement développée en France, et qu'on fait d'excellente bière dans des régions où cette boisson était jadis à peu près inconnue.

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Veut-on dire, en appelant la bière « boisson allemande », que son origine est allemande ?... Autre erreur.
Ce sont, en effet, les Gaulois, ancêtres des Français, qui la révélèrent aux Germains, ancêtres des Allemands.
Voici, d'ailleurs, de quelle façon judicieuse, M. Charlie explique le fait dans son livre sur la Bière française :
« C'est un fait bien connu que les soudards romains, guerroyant en Germanie, s'adonnaient volontiers à l'ivrognerie, et qu'ils avaient constamment à la bouche la phrase courte et comminatoire : Da bibere, et, par contraction : « Da biber, donne-moi à boire . » Comment résister à cet ordre impérieux, appuyé, au besoin, de la formidable épée-poignard ? Et cependant, le pauvre Germain. pour satisfaire le vainqueur toujours altéré, ne pouvait lui offrir, au début de la conquête, que le lait de ses juments, lait fermenté, c'est-à-dire corrompu, boisson fétide dont il faisait ses délices les jours de fêtes et combats.
» Mais un grand nombre de Gaulois patriotes, fuyant la domination de César, émigrèrent à cette époque chez les Germains, qu'ils avaient considérés, durant des siècles, comme l'ennemi héréditaire ; et ces Gaulois réfugiés initièrent les hôtes que leur imposait la commune infortune aux premiers principes de la civilisation celtique, où certains arts étaient depuis longtemps pratiqués
» Parmi ces arts se plaçait en première ligne celui de fabriquer, au moyen de la fermentation du moût de l'orge, une boisson enivrante et agréable, qui composait le breuvage national de nos ancêtres, - lesquels ne connaissaient pas le vin, puisque la vigne, avant César, n'avait pas dépassé les environs de Marseille.
» On devine avec quel empressement les Germains, qui n'avaient jamais bu, jusque-là, que du lait de jument fermenté, adoptèrent la nouvelle boisson, et l'on comprend, en même temps, que n'ayant jamais pu cultiver la vigne, ils en généralisèrent la fabrication.
» Si, d'ailleurs, il pouvait rester à nos lecteurs le moindre doute sur le fait que, de tout temps, les Gaulois ont connu et ont bu la bière, nous emprunterions à une encyclopédie allemande, le Brockaus Conversation Lexicon, le témoignage suivant, qui ne sera pas suspect :
» Dans la Gaule centrale, les grands buvaient déjà du vin massaliotique (de Marseille, Massalia) vers le premier siècle de notre ère, c'est-à-dire immédiatement après la conquête romaine ; mais la bière, sous le nom de Korma, était encore la boisson populaire proprement dite. Cette bière celtique se maintint dans la Gaule du Nord, en Belgique et en Angleterre, pendant l'empire romain, jusqu'au moyen âge et jusqu'à nos jours.»
» Les Allemands, qui n'ont connu la bière qu'après l'invasion de César, avouent donc que nous en fabriquions et en buvions bien avant eux.
» Dira-t-on encore que la bière est une « boisson allemande » ?

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Ce n'est point à dire que nos ancêtres aient inventé la bière.
Son origine se perd, au contraire, dans la nuit des temps, et la plupart des peuples de l'antiquité buvaient du « vin d'orge, ». Théophraste et Diodore de Sicile racontent que les Égyptiens fabriquaient du vin d'orge ; c'est pour cette raison que l'on accorde à la bière une origine égyptienne. Les Pharaons auraient eu une brasserie importante à Peluse.
On a retrouvé dans les hiéroglyphes de divers obélisques la mention de la bière : on la retrouve aussi inscrite sur les monuments des bords de l'Euphrate, c'est-à-dire vingt siècles avant notre âge ! Xénophon la signale 400 ans avant Jésus-Christ.
En somme, toute liqueur de grains fermentés constitue, à la rigueur, des prototypes de la bière.
L'histoire en a les noms antiques : bryton et pinos (Grèce), cervelia, celia et ceria (Espagne), sabaïa (Panonie), cervisia (Gaule) ou cervoise. Seulement ces bières n'étaient pas exactement la bière actuelle, puisqu'elles n'étaient pas houblonnées. On les aromatisait selon les goûts des populations. Genièvre, romarin, serpolet, trèfle d'eau, poivre, basilic, sauge, etc...Au reste, au moyen âge, on épiçait aussi le vin. La bière ancienne était une boisson de ménage fabriquée à la maison.
Les brasserie-débits ne s'établirent que beaucoup plus tard. On possédait des recettes pour faire, la bière, comme on en a aujourd'hui pour les liqueurs fines.
Les couvents surtout conservaient leur recettes et il existait en Allemagne des congrégations de moines brasseurs qui préparaient des bières réputées.
De quelle époque date l'emploi du houblon qui est devenu l'élément essentiel de la bière, telle qu'on la boit aujourd'hui dans tous les pays du monde.
M. de Parville dit que, dès 768, il est question de houblonnières dans une donation faite à l'Abbaye de Saint-Denis, « Aux neuvième et dixième siècles, ajoute-t-il, ou se servait certainement de houblon dans le nord de la France. En Bavière, Freising signale son emploi en 850 et en 900. La ville de Gardelegen, en Prusse, aujourd'hui encore grand centre de culture houblonnière, porte depuis le XVIIIe siècle le houblon dans ses armoiries. »
» A Magdebourg, on cultivait le houblon en 1070, et la bière de cette ville, en ce temps-là, était fort renommée. Du reste, au onzième siècle, Socrate Hildegard dit expressément dans ses Physicas Hildegardis, qu'on ajoute le houblon à la bière. A partir du douzième siècle, les renseignements abondent. L'usage du houblon se généralise. Toutefois, l'Angleterre défendit son adjonction aux boissons fermentées. On a mis la main sur des défenses de 1450, 1530 et 1552. L'interdiction ne fut levée que beaucoup plus tard, et la bière houblonnée ne se répandit en Angleterre que vers le dix-septième siècle. On sait si aujourd'hui elle a envahi presque tous les pays du nord et du centre de l'Europe ! »

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La bière, en France, au temps jadis, s'appelait la « cervoise » (de deux mots latins qui veulent dire la force tirée de Cérès, c'est-à-dire la force tirée du grain). Pourquoi ne pas lui avoir conservé ce joli nom, au lieu de celui de bière, qui est d'origine allemande, et qui évoque d'ailleurs, chez nous, une autre idée, fort peu réjouissante ?
Pourquoi, au surplus, ne le lui rendrait-on pas, ce vieux nom français ?
Cervoise fut le nom unique de cette boisson jusqu'au XVe siècle. Dans les capitulaires des rois francs, elle s'appelle cervisia. Vers le XIIe siècle, quand se forma la langue d'oïl, elle devient la cervoise.
Au XVe siècle, le mot de bierre commence à être employé comme synonyme. Et voici comment. Les longues convulsions de la guerre de Cent Ans ont secoué le pays jusqu'à l'épuisement. L'industrie française est morte. Les Allemands, profitant de nos malheurs, commencent dès lors à nous inonder de leur camelote. Ils envoient en France la boisson d'orge et de houblon, qu'ils fabriquent pareille à notre cervoise, et, qu'ils désignent sous le nom de Bière. Et la désignation passe la frontière avec le produit. Elle finira par s'imposer et remplacer dans notre propre langue le joli terme de cervoise qu'elle chassera de notre dictionnaire.
Que voilà bien le travail boche !... Les Allemands ne créent pas : ils s'attribuent les créations d'autrui ; ils les démarquent et les imposent ensuite comme venant d'eux. Ils prirent la vieille cervoise celtique et nous la rapportèrent, sous le nom de bière. Et voilà comment une foule de Français s'imaginent à tort que la bière est une boisson d'origine et d'invention allemande.
Les Boches ont même volé à notre Flandre ou au Brabant belge le roi légendaire de la bière, Cambrinus, dont ils ont alourdi le nom en en faisant Gambrinus.
Cambrinus - n'en déplaise aux Boches - est un personnage légendaire de Cambrai. On le promenait jadis à la fête communale de cette ville sous la forme d'un géant d'osier, suivant la vieille tradition flamande à laquelle Douai doit son Gayant, Lille son Lydéric, Dunkerque son Reuze.
Suivant une autre croyance, Cambrinus serait tout simplement Jean Primus, duc de Brabant, né en 1251, mort en 1294 à la suite d'une blessure reçue dans un tournoi. Ce Jean Primus fréquentait volontiers la ghilde des Brasseurs de Bruxelles. On l'y nomma roi de la Bière et la maison des Brasseurs, sur la grand'place de Bruxelles, conserve pieusement son effigie. Pourvu que les Boches ne l'aient point volée
Toujours est-il qu'en ce qui concerne la bière, rien ni dans la légende, ni dans la réalité, n'appartient aux Allemands. Ils n'ont fait, suivant leur habitude, que s'approprier les créations et les traditions d'autrui.

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Nous eûmes naguère le snobisme de la bière allemande, comme nous eûmes le snobisme de la musique allemande. Ces deux snobismes étaient d'ailleurs savamment entretenus chez nous par une ardente publicité boche.
Nous parlerons peut-être un de ces jours du second. En ce qui concerne le premier, M. Charlie citait, vers 1886, époque où l'on ne jurait à Paris que par les vertus de la bière allemande, l'anecdote caractéristique que voici :
« Il y a, disait-il, sur la ligne des boulevards, un café bien connu que nous appellerons le café X..., et qui, depuis des années, ne débitait que de la bière de Z..., prise dans une de nos grandes brasseries de l'Est.
» Cette bière était excellente et certainement supérieure à la bière allemande. Aussi notre cafetier avait-il cru bon d'afficher de place en place, sur les murs et à la porte de son établissement « Bière de Z... »
» A l'étonnement de son propriétaire, du jour où avait été posée l'affiche, le café X... avait commencé à se désemplir, le passant n'entrait plus, et la vieille clientèle, sans l'abandonner encore, accablait le cafetier d'observations dont l'aigreur augmentait de jour en jour. « Pourquoi vous obstiner à nous donner de la bière de Z..., qui n'est pas mauvaise, il est vrai, mais qui est loin de valoir celle de Munich ? C'est en amis que nous vous disons cela vous finirez par perdre tout le monde. Un tel, un tel, un tel ne viennent déjà plus. Ça continuera à s'égrener petit à petit, et un beau jour, vous resterez seul pour boire votre bière de Z...»
» Le cafetier tenait bon cependant, il finit par comprendre qu'en s'obstinant, il allait à la ruine, et, un matin, il prit son parti. Il décrocha ses écriteaux et, le jour même, il disait à ses principaux clients : » «Messieurs, comme je tiens avant tout à vous satisfaire, je me rends à vos observations. Je viens de traiter avec la meilleure brasserie de Munich, et, à partir de lundi prochain, je ne vous servirai plus que de la bière allemande. »
« - Bravo ! » fit-on en choeur.
» La docilité du cafetier fut récompensée. A partir du jour où des affiches annonçant la bière de Munich eurent remplacé les anciennes, le café X... vit augmenter dans une proportion considérable le chiffre de ces affaires.
» Et cependant, ajoutait notre confrère...cependant, je le dirai en confidence à mes lecteurs, ceux d'entre eux qui préféreraient la bière de Z... à toutes autres peuvent, en toute sécurité aller au café X... On n'y en vend pas d'autres. Seulement, pour donner satisfaction au consommateur, on a dû la baptiser bière de Munich »
Oui, voilà à quelles dissimulations ridicules les tenanciers de brasseries français avaient été amenés par le snobisme du public pour la bière allemande.
Il s'agit, après la guerre, de ne plus jamais nous laisser reprendre par ces sottises. Ni bière, ni musique, ni camelot, d'aucune sorte. Assez de snobisme pour les produits boches ! Tâchons donc de nous persuader une bonne fois que nous avons mieux chez nous !


Ernest Laut.

Le Petit Journal illustré du 5 août 1917