Le général Maistre


Né le 20 juin 1858 à Joinville (Hautemarne), entré à Saint-Cyr le 30 octobre 1877, le général Maistre en sortit major de promotion ; ses succès à l'École supérieure de guerre furent aussi brillants.
Capitaine en 1887, colonel en 1909, il fut promu, général de brigade en 1912 et fit partie du comité d'état-major.
Un mois après le début des hostilités, il était nommé général de division à titre temporaire et placé à la tête du 21e corps d'armée. Le 27 septembre 1914, il était
nommé divisionnaire à titre définitif et maintenu dans son commandement.
Les hautes qualités qu'il déploya lui valurent la croix de commandeur le 10 avril 1915 et la citation suivante à l'ordre de l'armée au mois de juillet 1915 :
« Le 21e corps ainsi que les 48e et 58e divisions placés sous les ordres du général Maistre ont fait preuve, au cours d'attaques renouvelées pendant plusieurs semaines consécutives et sous un bombardement intense et continu de jour et de nuit de l'artillerie ennemie, d'une ténacité et d'un dévouement au-dessus de tout éloge. »
Le général Maistre a été récemment placé à la têtes d'une armée.

VARIÉTÉ

Les messagers de la victoire

Les pigeons de la cote 304. - La destructions des colombiers du Nord. - Colombophilie militaire. - Messagers du siège. - Un pigeon bon Français.

Bien des gens ont été surpris en apprenant que la prise de la cote 304 avait été annoncée au grand quartier général par des pigeons voyageurs.
Malgré le développement considérable des services de télégraphie et de téléphonie à la guerre, il y a donc encore des pigeons voyageurs ?
Mais oui, il y a encore des pigeons voyageurs. Il y en a même toute une armée au service du pays. Ils sont, parait-il, plus de cent mille dans les colombiers militaires qui font le va-et-vient et servent d'agents de liaison entre les armées en campagne.
En dépit des progrès scientifiques accomplis dans l'application du télégraphe et du téléphone aux armées, on n'a jamais renoncé à l'emploi du précieux auxiliaire qu'est le pigeon voyageur.
Les Allemands possédaient avant la guerre, au point de vue colombophile, une organisation technique parfaite, centralisée à Cologne, avec des stations importantes à Berlin, Metz, Strasbourg, Wurtzsbourg, etc.
Chez nous, au début des hostilités, l'armée pouvait disposer au moins d'un demi-million de pigeons messagers, les uns faisant partie des colombiers militaires ; les autres, en plus grand nombre - appartenant aux sociétés colombophiles civiles, et pouvant être réquisitionnés par l'armée en cas de guerre.
Ces sociétés étaient surtout nombreuses et florissantes dans le Nord et en Belgique. C'était la région des colombiers fameux. L'élevage des pigeons voyageurs était la passion populaire par excellence. Les mineurs notamment y sacrifiaient volontiers
Nos centres houillers comptaient les plus fins « coulonnneux » du pays.
Hélas ! les colombiens sont vides aujourd'hui et les beaux « coulons » messagers (c'est ainsi qu'on appelle les pigeons dans le patois septentrional) sont tous morts, exécutés par l'ordre des Boches, sous prétexte que ces volatiles pouvaient servir à l'espionnage.
Dès leur installation en Belgique et dans nos villes du Nord, les Allemands décrétèrent la mort des pigeons. Et quiconque n'obéissait pas à leur ordre, risquait les plus graves sanctions jusqu'à la peine capitale.
A Lille, le 24 décembre 1914, la décision suivante fut affichée :
« Tous les pigeons, quelle que soit leur espèce, et non pas seulement les pigeons voyageurs, devront être mis à mort.
Toute infraction à cette défense pourra être considérée comme un acte d'espionnage ; et son auteur, jugé conformément aux lois de la guerre, pourra subir la peine de mort. »
Dès les premiers jours du mois de janvier 1915, des perquisitions étaient faites chez tous les habitants ; et les condamnations de pleuvoir pour la simple raison que des pigeons étaient trouvés sur le toit, dans la cour ou devant les demeures. Une foule d'habitants furent ainsi condamnés à des peines variant de un à six mois de prison, sous le simple prétexte que des pigeons avaient été vus sur le toit de leur maison.
Quelques jours plus tard, la grand'place fut barrée le matin et la police allemande, munie de fusils, se livra à un massacre de tous les pigeons qui s'y trouvaient.
Il en fut de même dans toutes les villes de la Belgique et du Nord. Les pauvres « coulonneux » durent sacrifier de leurs mains leurs chers pigeons, toutes ces merveilleuses bêtes de concours qui leur avaient valu tant de récompenses et tant de joies.
Ce n'est pas un des souvenirs les moins pénibles que tous ces braves gens conserveront de l'arbitraire et de la barbarie des Allemands.

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Dès la plus haute antiquité, les pigeons furent employés à la guerre, non seulement, pendant les sièges, mais encore en campagne. On en trouve la preuve dans maintes inscriptions et aussi dans les livres d'Hérodote, de Plutarque, etc.
L'historien arabe Aboul-Féda raconte dans sa chronique que le roi Salomon n'employait que des pigeons pour transmettre ses ordres aux gouverneurs des provinces de son immense empire. Il assure même que c'est par pigeons que s'échangeait sa correspondance amoureuse avec la reine de Saba.
Les Romains étaient de fervents colombophiles. Pline raconte qu'Antoine échoua au siège de Modène, 43 ans avant J-C., grâce à un pigeon qui, au moment où la ville allait succomber, arriva, apportant l'annonce de prochains renforts.
M. Charles Sibilot, qui a consacré des travaux importants à l'histoire de la colombophilie, assure que les pigeons servaient d'éclaireurs à l'armée romaine.
« Si, dit-il, les généraux et consuls romains consultaient le vol des oiseaux avant d'entreprendre toute opération militaire, il nous paraît qu'il s'agissait moins d'une superstition (répandue à dessein parmi les profanes comme moyen de gouvernement) que de la consultation des signaux de convention apportés par les pigeons ou les « oiseaux » tout court, parce que les pigeons messagers étaient les « oiseaux » par excellence... »
Et l'écrivain colombophile observe qu'en effet, l'attitude du pigeon qu'on vient de lâcher n'est pas la même si tout est calme au-dessous de lui, ou s'il aperçoit des objets et s'il perçoit des bruits de nature à l'effrayer. Ainsi, en observant l'envol de l'oiseau, les augures se rendaient compte si des groupes ennemis ne se trouvaient pas à proximité.
Il croit également que lors de la conquête de la Gaule et pendant l'occupation romaine, notre territoire se jalonna de « columbarii », dont les pigeons messagers - messagers rapides - reliaient à Rome, de relais en relais, les légions posées, çà et là par César. Et il en trouve la preuve dans le nombre de localités qui ont conservé un nom dérivant de columbarium ou columba.
En France, avant que Louis XI eût fondé la poste, les châtelains correspondaient entre eux au moyen de pigeons. Au château de Chinon, M. Sibilot a retrouvé les nichettes du colombier postal au sommet de la tour dite de Jeanne d'Arc. « Charles VII avait logé la Pucelle dans une chambre située au-dessous du local réservé aux colombes messagères. »
Rabelais qui, sous la forme fantaisiste de son oeuvre, a fait la description des moeurs et des pratiques de son temps, parle de l' « usance » qu'avaient Gargantua et Pantagruel de se servir de pigeons « quand sçavoir promptement vouloient nouvelles de quelque chose fort affectée ou véhémentement désirée ».
Mais c'est en Orient, berceau de la colombophilie, que la poste aérienne fut surtout en usage dans les siècles passés. Les Croisés ne furent pas peu surpris de l'y voir fonctionner méthodiquement comme une institution d'Etat.
Joinville mentionne qu'en 1249, lors du débarquement de Saint-louis et de ses chevaliers à Damiette, les Sarrazins lancèrent des « coulons » messagers qui, « par trois fois annoncèrent au Soudan que le roy étoit arrivé ». Il est même certain que les Croisés rapportèrent d'Orient une foule de perfectionnements qu'ils appliquèrent dans d'élevage et le dressage des pigeons ; et c'est au retour de ces pèlerinages guerriers aux Lieux Saints que la poste aérienne prit dans les pays d'Occident un développement inconnu auparavant.
Dès lors, les pigeons jouent leur rôle de messagers dans presque toutes les circonstances de l'histoire européenne. Par eux se répand, dans la paix, la nouvelle des événements heureux ; par eux encore sont parfois conjurés les malheurs de la guerre. Citons un seul trait de leur intervention bienfaisante. En 1574, pendant la guerre que les partisans de Guillaume-le-Taciturne soutenaient pour l'indépendance de la Hollande, les Espagnols avaient mis le siège devant Leyde. La ville épuisée, affamée, allait se rendre, lorsque deux pigeons arrivèrent annonçant que l'armée de secours, montée sur une flottille de chalands, était à deux heures de la ville, et que, les digues ayant été rompues, les assiégeants allaient être submergés... Sans l'arrivée inopinée de ces deux messagers, la ville était perdue et l'ennemi sauvé.

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Un pigeon apportant des nouvelles de guerre aurait été, assurent certains historiens, le point de départ d'une des plus grosses fortunes d'Europe.
C'était le 18 juin 1815. Londres attendait dans la fièvre le résultat de la bataille de Waterloo. La dépêche, transmise par le télégraphe de Chappe, mal lue et mal transmise, à cause d'un brouillard assez intense, arrive, annonçant la défaite. « Wellington defeated... » dit la dépêche. Désespoir, abattement dans toute la ville. En un instant, les fonds nationaux tombent à vil prix.
Or, un banquier francfortois établi à Londres avait un colombier de pigeons voyageurs. Beaucoup de banquiers, d'ailleurs, se servaient alors de ce moyen pour avoir des nouvelles de l'étranger. Il avait confié à l'état-major anglais quelques-uns de ses pensionnaires. Tandis qu'arrivait la dépêche tronquée annonçant la défaite, un de ses pigeons rentrait au colombier, annonçant, lui, la victoire des Alliés sur Napoléon.
Notre homme ne perdit pas un instant. Il acheta à la Bourse les valeurs tombées au cours le plus bas. Le lendemain, un courrier de Wellington arrivait, rétablissant la vérité. La fin de la dépêche s'était perdue dans le brouillard. Elle disait :
« Wellington defeated french army. »Faute de deux mots le sens avait été complètement bouleversé.
Immédiatement, les fonds publics remontèrent à des taux fantastiques. Le banquier revendit tout ce qu'il avait acheté la veille. Et c'est ainsi que. grâce à un pigeon voyageur il fit une fortune considérable.
M'est avis que ses descendants doivent, avoir conservé pour l'oiseau de Vénus quelque reconnaissance.
Ce sentiment, du moins, vous en trouvez le témoignage quand vous allez à Venise. La ville, assiégée par les Autrichiens en 1849, ne reçut de nouvelles de sa flotte que grâce à un pigeon voyageur. Dès lors, bien que la famine sévit cruellement, les pigeons furent sacrés pour la population. « Le blé manquait. dit un historien, on se disputait un morceau de pain, et pourtant la pâture ne leur manqua pas un seul jour. Venise, mourant de faim, jetait à ses colombes les derniers grains de ses greniers vides.
Le Conseil des Dix décréta que, les pigeons seraient nourris aux frais de l'Etat à perpétuité. Et c'est là l'origine des pigeons familiers de la place Saint-Marc.

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Le siège de Paris en 1870-71 est la page héroïque et glorieuse de l'histoire de la colombophilie.
L'État, alors, n'avait pas de colombiers militaires ; les colombophiles parisiens mirent les leurs à sa disposition.
Par ballons, 363 messagers ailés furent expédiés en province. Soixante-treize seulement parvinrent à rentrer dans Paris. Les autres se perdirent ou tombèrent sous le plomb des Prussiens ou encore sous la serre des oiseaux de proie que l'ennemi avait dressés à la chasse des pigeons messagers.
Il en est aussi qui furent victimes de la malveillance ou de l'ignorance des Français eux-mêmes. M. Wilfrid de Fonvielle a raconté la fin tragique de l'un de ces petits héros qui, après avoir réussi à rentrer à trois reprises différentes dans Paris, fut ainsi massacré lors de son quatrième voyage.
Ce pigeon appartenait au colombier de M. Van Roosebecke, l'un des plus dévoués et des plus actifs colombophiles du siège. Emporté par la Ville-de-Florence, le second ballon sorti de Paris, il fut le premier pigeon qui apporta dans la capitale des nouvelles du dehors.
« On ne laissa pas au premier messager qui venait de donner une si remarquable preuve de sagacité le temps de roucouler à loisir dans son pigeonnier, dit M. de Fonvielle. Il fut réexpédié avec le Céleste, piloté par Gaston Tissandier. La descente près de Dreux ayant été mauvaise, puisque la célèbre aéronaute fut confusionné. il probable que l'oiseau lui-même, dut en sentir les effets. Heureusement sa valeur n'en fut pas amoindrie, il rapporta consciencieusement la dépêche qui lui fut confier, quoique la distance à parcourir fut beaucoup plus considérable.
« Après avoir pris douze jours de report bien gagné, notre héros repartait à bord du Washington, en compagnie de son propriétaire et de tous ses camarades du pigeonnier, au nombre de 24.
« Il revint encore cette fois au colombier, où il était attendu et soigné par Mme Van Roosebecke.
« Pour la quatrième fois cet intelligent volatile fut chargé de fournir à Paris les nouvelles de province. Jusqu'à présent notre gentil messager avait eu le bonheur d'échapper aux uhlans, aux oiseaux de proie, mais il devait tomber sous les coups d'un plus terrible ennemi ; il devait tomber sous le plomb d'un paysan français.
Les méfaits de certains campagnards contre les pigeons avaient pris une telle extension que Gambetta comprit la nécessité d'y mettre un terme à tout prix. Il édicta la peine de mort pour quiconque serait surpris tirant sur un pigeon messager.
« Quelques instants après le moment où l'oiseau avait été mis en liberté, Van Roosebecke vit accourir un habitant du pays tenant entre les mains le cadavre ensanglanté de notre pauvre oiseau.
« Cet homme, complètement illettré, ignorait la terrible peine qu'il venait d'encourir ; ayant remarqué que le pigeon qu'il avait tué portait un tube, il venait naïvement le remettre entre les mains du représentant de l'autorité... »
Ainsi périt, victime de la sottise et de l'ignorance, l'un des plus vaillants messagers du siège de Paris. Combien parmi ses congénères eurent le même sort !
Mais que de joies, que d'espérances donnèrent aux assiégés ceux qui purent rentrer dans la ville !
Dans une page superbe, Paul de Saint-Victor a célébré ces messagers providentiels qui, pour un instant, dès qu`on annonçait leur arrivée, faisaient tressaillir d'espoir tous les coeurs.
« Ils sont, disait-il, les colombes de cette arche immense battue par des flots de sang ou de feu. La frêle spirale de leur vol dessine dans les airs l'arc-en-ciel qui prédit la fin des tempêtes. L'âme de la patrie palpite sous leurs petites ailes.
« Que de larmes et de baisers. Que de consolations et que d'espérances tombent de leurs plumes mouillées par la neige ou déchirées par l'oiseau de proie ! En revenant à leur nid, ils rapportent à des milliers de nids humains l'espoir, l'encouragement et la vie. Plus que jamais aujourd'hui et dans le sens le plus pur du mot, ils sont les oiseaux de l'amour.
« Comme les cigognes des villes du Nord, comme les pigeons de Venise, ils mériteraient de devenir, eux aussi, des oiseaux sacrés. Paris devrait recueillir les couvées de leur colombier, les abriter, les nourrir sous les toits d'un de ses temple. Leur race serait la tradition poétique de ce grand siège, unique dans l'histoire. Leurs vols égrenés sur nos rues et nos jardins feraient souvenir qu'il fut un jour où tous les coeurs de cette grande ville étaient suspendus aux ailes d'un ramier. Une vénération religieuse protégerait ces oiseaux... »
Hélas ! le venu du poète ne fut guère réalisé.
L'Etat, loin d'imiter les sentiments de reconnaissance des Vénitiens, montra pour les petits messagers ailés qui l'avaient si bien servi, la plus noire, la plus cruelle ingratitude.
Ces pigeons, qui ne lui appartenaient même pas, ces pigeons que des colombophiles patriotes lui avaient confiés, il ne pensa même pas à les rendre à leurs propriétaires. Le siège fini, il les livra à l'administration des Domaines qui les vendit à l'encan dans son local de la rue des Écoles. Achetés par les restaurateurs des alentours, tous ces petits héros du siège allèrent finir leur glorieuse carrière dans les casseroles des gargotiers du quartier Latin.
Seuls, deux de ces pigeons, échappèrent au triste sort réservé à leurs compagnons. Leur propriétaire d'avant le siège, prévenu à temps de la vente, les racheta pour la modique somme de 26 francs et les sauva.
Un autre pigeon fut préservé de cette fin désastreuse, parce qu'il eut la chance paradoxale de tomber aux mains de l'ennemi. Et l'ennemi, cette fois, se montra moins cruel que ne le fut l'administration française pour les pigeons de Paris.
Le volatile dont il s'agit avait été capturé par un soldat de l'armée de Frédéric-Charles. Apporté au quartier général du prince, il fut remarqué par celui-ci, qui était grand amateur d'oiseaux.
C'est à ce détail que le pigeon dut la vie, et aussi la captivité. On l'expédia en Allemagne dans un colombier où le prince avait déjà un grand nombre de ses congénères.
Il y resta quatre ans. Puis au bout de ce temps, trouvant un jour la porte de la volière ouverte, il s'échappa, prit son vol et s'orientant tout droit vers la France, il vint enfin, épuisé par le long voyage, s'abattre sur son ancien pigeonnier, boulevard de Clichy.
Voilà certes un pigeon qui était un vrai pigeon français.
Ernest LAUT.

 

Le Petit Journal illustré du 16 septembre 1917