Le général Berdoulat


L'an dernier, après la grande offensive de Verdun, on parla beaucoup de quatre commandants de corps d'armée qui s'y étaient particulièrement distingués. C'étaient, disait-on, les Quatre B. Détail curieux, en effet, les noms de ces quatre généraux commençaient par un B...
Le général Berdoulat était un des quatre
Les services qu'il rendit alors lui valurent, cette citation :
« Après avoir été un brillant commandant de brigade et un remarquable général de division, montre les plus sérieuses aptitudes dans la conduite d'un corps d'armée. »
Ces « aptitudes », depuis lors, n'ont cessé de se développer, et le général Berdoulat s'est classé parmi les chefs les plus actifs et les plus éminents de notre armée.

VARIÉTÉ

De la Bourguignotte
au casque des poilus

Le vieux-neuf à la guerre - Ce que le maréchal de Saxe pensait du casque à la Romaine. - Le chapeau, le shako, le képi, le casque. - Rien de nouveau sous le soleil.

Le progrès, c'est quelquefois le retour dans le passé.
Cette guerre nous en a donné maintes preuves. N'a-t-on pas vu, de part et d'autre, les armées belligérantes utiliser des armes jadis familières à nos pères et dont l'usage semblait depuis longtemps aboli.
Au début de 1915, des zouaves, ayant découvert, dans une vieille salle de garde de l'hôtel de ville d'Ypres, des arbalètes et des flèches en carquois, s'avisèrent que ces armes pourraient leur être utiles dans leurs tranchées, dont les arêtes vives touchent presque les tranchées allemandes. Ils s'en emparèrent et, d'un même pas, ils s'en furent les mettre à l'essai. Un zouave, archer habile dans son village, banda l'arme, y plaça une longue flèche à pointe de fer et, pan ! au premier Allemand qui leva la tête la lui troua de part en part, mieux que jamais flèche ne troua saint Sébastien. A la vue de ce projectile inattendu, les Allemands curieux, se découvrirent pour se rendre compte de l'aventure, et je me laisse à penser s'ils reçurent alors autre chose que des flèches.
Cependant, il faut croire que l'exemple ne fut pas perdu pour eux, car quelques mois plus tard, du côté de Souchez, dans une tranchée allemande qu'ils venaient de prendre, nos soldats découvrirent tout un lot d'arbalètes dont les Boches se servaient pour lancer des grenades et des petites bombes de tranchées.
La grenade aussi était un engin du temps passé qui avait disparu dans les guerres modernes et qui, perfectionnée, mise, si l'on peut dire, au goût du jour, aura joué son rôle important dans la guerre actuelle.
Mais ce n'est pas seulement dans l'usage des armes offensives que l'on a vu renaître les procédés d'autrefois : C'est aussi dans l'emploi des armes défensives et des procédés de défense.
Les tranchées, les fils barbelés ?... mais César en usa dans la conquête des Gaules.
De même qu'on s'est servi pour lancer les bombes à courte distance de balistes semblables à celles des Romains, de même on a emprunté aux soldats de César l'usage du bouclier.
En Galicie, au mois de septembre 1915, les Allemands se sont avancés sur trois lignes dont la première n'avait pour tout armement que des boucliers de fer sous la protection desquels combattait la seconde ligne. Or, cette formation était en usage, il y a deux mille ans, chez les Romains, qui faisaient avancer des colonnes serrées de fantassins abrités en avant, sur les flancs et aussi sur leurs têtes par des boucliers rapprochés les uns des autres. Cette sorte de forteresse mobile, que les Romains appelaient testudo (tortue), est figurée sur plusieurs monuments antiques, notamment sur la colonne Antonine, à Rome.
Et le casque ?.. Qui eût cru, avant la guerre que nous en reviendrions à la bourguignotte, à la « salade » des piquiers du temps passé, ou, mieux encore, au casque que portaient les soldats de César ?

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Ce casque à la Romaine, c'est celui que le maréchal de Saxe eût voulu pour ses troupes ;
Dans ses Rêveries ou Mémoires sur l'art de la guerre, qui furent imprimées pour la première fois en 1756, on trouve, à l'article de l'habillement, les lignes suivantes :
« Je voudrois que le soldat eût les cheveux courts ; et qu'il eût une petite perruque de peau d'agneau d'Espagne, de couleur grisaille ou noire, qu'il mettroit lors des mauvais temps. Cette perruque imite la tête naissante, à ne pouvoir la distinguer ; et coëffe très bien, quand la coupe en est bien faite ; elle coûte environ vingt sols, et on n'en voit pas la fin. Cela est très chaud, garantit des rhumes et des fluxions, et a tout à fait bonne grâce. Au lieu de chapeau, je leur voudrois des casques à la Romaine ; ils ne pèsent pas plus, ne sont point du tout incommodes, garantissent du coup de sabre, et sont un très bel ornement. »
A l'article des armures de la cavalerie, il revient sur ce sujet : « Les casques à la Romaine sont un si bel ornement, qu'il n'y en a point qui lui soit comparable. » Et comme, d'autre part, ils durent autant que la vie, il n'y a pas de coiffure moins coûteuse - sans parler de l'assurance quelle donne au cavalier...»
« Il a fallu un siècle et demi et la plus terrible des guerres pour que les soldats français soient enfin pourvus de la coiffure que souhaitait le vainqueur de Fontenoy.
Le casque, au moyen âge et jusqu'au siècle de Louis XIV, avait été la coiffure à peu près générale des guerriers. Mais les guerriers, alors, s'habillaient à peu près à leur guise, et se coiffaient de même. Ce n'est guère qu'en 1670 que la question de l'uniforme fut réglée par Louvois.
De nouveaux services créés dans l'administration de la guerre dispensaient dorénavant les soldats du soin de veiller à la confection de leurs habits. Ils les reçurent tout faits des fournisseurs auxquels le gouvernement en donnait l'entreprise. Tout cela s'exécuta entre 1670 et 1672. L'armée qui fut employée à la conquête de la Hollande portait l'uniforme.
La coiffure choisie fut le chapeau, pour l'infanterie aussi bien que pour la cavalerie ; seulement le chapeau des cavaliers était surmonté d'un plumet.
Le casque était mis au rancart.
Le chapeau était à trois cornes, galonné de laine, d'argent ou d'or faux. On y portait un « lampion » ou nœud de rubans aux couleurs du colonel du régiment. Ce lampion a fini par devenir cocarde. La chevelure était relevée et rattachée derrière la tête. Elle était poudrée pour les cérémonies et les revues solennelles.
Le maréchal de Saxe, comme nous le montrons par l'extrait cité plus haut, eût préféré un casque à ce chapeau à trois cornes ; voici la raison qui sans doute guidait cette préférence.
« Les cheveux, dit-il, sont, en campagne, un ornement très sale pour le soldat, et quand la saison pluvieuse est une fois arrivée, sa tête ne sèche plus. Le tricorne ne tient pas très bien sur la tête ; il gêne la manoeuvre du fusil, se déplace ou tombe à chaque mouvement de l'arme. »
M. Léon Mention, dans son intéressant ouvrage sur l'Armée de l'Ancien Régime, rapporte que le chapeau adopté pour l'infanterie au XVIIIe siècle eut un véritable succès de fou rire.
C'était un chapeau d'une conception bizarre. Imaginez une sorte de cône obtus en laine feutrée et à quatre ailes. Les ailes du devant et de derrière pouvaient être retroussées, l'aile de gauche était horizontale, l'aile de droite légèrement inclinée pour laisser couler la pluie. Un système de cordons noués sous le menton servait à manoeuvrer cette machine assez compliquée. Ce chapeau-parapluie, ombrelle, gouttière, arme défensive au besoin, avait toutes les vertus, ce qui ne l'empêcha pas de s'effondrer sous le ridicule... »
Cependant, le chapeau devait tenir bon jusque dans les premières années du XIXe siècle. Pour certaines troupes spéciales seulement, entre autres les troupes étrangères au service de la France, il fut, peu avant la Révolution, remplacé par le bonnet à poils.
Ce n'est qu'en 1806 qu'il fut détrôné par le shako ; et si nous en croyons la duchesse d'Abrantès, c'est à Junot, son mari, que serait due cette réforme.
Voici comment elle raconte la chose dans une amusante page de ses mémoires :
« Junot venait de passer une revue. Il pleuvait et ceux des soldats qui avaient de vieux, et même de bons chapeaux, portaient il faut en convenir, non seulement une sotte, mais une incommode coiffure. Junot après avoir quitté son habit mouillé, se mit dans une bergère, les pieds dans de bonnes pantoufles, et là, pensant à ses enfants (c'est ainsi qu'il appelait ses grenadiers), il se mit tout à coup à dire :
- « Je ne veux pas de ces chapeaux ! De quelque manière qu'ils soient posés, il y a toujours une corne qui fait gouttière. Je n'en veux pas ! »
» J'avais reçu, la veille, une caisse de Paris, expédiée par Mlle Despaux, et, en vraie femme, je crus que Junot parlait de mes chapeaux et je lui dis tranquillement :
- « Comme je trouve qu'ils vont bien, je les porterai ; et puis, cela ne te regarde pas, tu n'y entends rien. »
« Junot, comme tous ceux qui poursuivent une idée qui les occupe fortement, ne crut pas que je pouvais parler d'autres chapeaux que de ceux de ses grenadiers, et, me regardant, il me dit avec le plus beau sang-froid :
- « Je voudrais bien t'y voir avec le temps qu'il fait aujourd'hui ! Une corne sur le nez et l'autre au milieu du dos. »
« Je me mis à rire, nous nous expliquâmes, et Junot rit avec moi. Mais les chapeaux cornus lui revenaient à l'esprit. Il se mit en tête de changer la coiffure de ses enfants, et, dès lors, il ne pensa plus qu'à faire réussir son projet. Car ce n'était rien moins qu'un plan très vaste ; et Junot, voulait que toute l'armée subit le changement qu'il avait d'abord l'intention de faire adopter à la division des grenadiers. »
Ainsi fut adopté le shako que nos soldats du Premier Empire ont promené triomphalement sur tous les champs de bataille de l'Europe.

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Le shako qui passa par maints avatars, depuis le tromblon de 1814 jusqu'au petit shako conique de 1875, fut à son tour délaissé pour le képi, plus léger.
Mais, au début de cette guerre, on ne tarda pas à s'apercevoir que le képi n'offrait aucune protection au soldat. Dans les dernières guerres, antérieures à 1914, la proportion des blessures à la tête était d'environ 15 % Mais dans la guerre de tranchées qui, aussitôt après la bataille de la Marne, devint la caractéristique du conflit actuel, la proportion a dépassé 25 %
Presque toutes ces blessures étaient mortelles. Celles qui ne l'étaient pas entraînaient cependant des trépanations qui souvent laissaient après elles la cécité, la surdité, l'amnésie, la paralysie.
On commença par donner aux soldats des tranchées des calottes protectrices qu'ils pouvaient porter en dessous de leur képi.
Cette calotte était déjà un progrès. Des observations faites sur son efficacité ont été présentées à l'Académie de Médecine en juillet 1915. C'est une statistique qui porte sur cinquante-cinq cas de traumatisme de la tête. Quarante-deux de ces cas, concernant des hommes n'ayant pas mis de calotte, ont fourni 23 cas de fracture mortelle ; les 13 sujets pourvus de calotte, ont fourni 8 cas de commotion cérébrale temporaire, sans aucun décès, et des plaies superficielles ou simples éraflures.
A la suite de cette épreuve, sept cent mille calottes furent envoyées au front, et l'adoption du casque pour nos poilus fut décidée.
Je ne saurais mieux faire, pour renseigner nos lecteurs sur la fabrication du casque, que de reproduire les détails que fournissait à ce sujet le Bulletin des Armées au début de 1916.
Ce casque, dû à l'intendant Adrian, est en tôle d'acier et pèse un peu moins d'un kilogramme.
Les matières premières nécessaires à sa fabrication sont :
La tôle d'acier pour le casque proprement dit, l'aluminium pour le conformateur, la peau de mouton et le drap pour la coiffe, la peau de chèvre pour la jugulaire.
Les différentes phases de sa « manufacture » nécessitent 52 outils ou machines-outils pour chacune des trois dimensions adoptées.
De nombreuses usines et un nombreux personnel - féminin pour la plupart moins de 1.000 ouvriers pour plus de 3.000 ouvrières) - ont porté la production à plus de 50.000 par jour. Trois millions six cent mille casques ont pu ainsi être livrés en moins de six mois. Les ateliers français ont en outre effectué d'importantes commandes pour nos alliés, qui ont su vivement apprécier les avantages du casque français.
Sa Fabrication comporte d'abord la « confection » des éléments suivants en acier : la calotte ou bombe, la visière, le couvre-nuque et le cimier.
Ces pièces sont découpées à « l'emporte-pièce » dans une tôle d'acier demi-dure, d'excellente qualité et épaisse de près d'un millimètre. Elles sont ensuite rivées les unes aux autres.
Quand le casque a sa forme définitive, on l'envoie à l'atelier de « peinture ». La couleur utilisée consiste en un vernit gras, gris-bleu, identique, à celui qui recouvre les canons de 75. Un pulvérisateur appelé « aérographe », répartit régulièrement la peinture sous une faible épaisseur, de façon à obtenir un séchage rapide. Celui-ci s'opère en faisant séjourner à la température de 135 degrés, pendant près de trois heures.
Reste à fixer la coiffe et la jugulaire.
La coiffe est découpée dans une peau de mouton, au moyen d'un outil appelé « tranchoir ». Sa forme a été soigneusement étudiée pour donner en une seule opération sept dentelures, munies d'œilletons, par lesquels passe le lacet, dont le serrage donnera à la coiffe une profondeur plus ou moins grande. Le turban de coiffe est en drap, découpé dans de vieux effets militaires hors d'usage et recouvre de minces lamelles d'aluminium fortement ondulées, dont la flexibilité permet de s'adapter à la conformation de la tête.
Le prix de fabrication d'un casque complet revient à peu près à celui d'un képi.
Quelques chiffres donneront une idée approximative de l'importance de cette fabrication.
On a fabriqué, avant le 1er janvier 1916, 3.600.000 casques. Leur confection a exigé environ 3.600.000 kilos d'acier, 36.000 kilos d'aluminium, 50.000 kilos de peinture, 72.000 peaux de chèvres pour les jugulaires, 800.000 peaux de moutons pour les coiffes, 300.000 mètres de drap pour le turbans de coiffe, 400.000 kilos de papier pour l'emballage.
Si l'on alignait à plat tous ces casques bout à bout (de 30 centimètres de diamètre), on obtiendrait une longueur de plus de onze cents kilomètres, soit approximativement la distance de Calais à Marseille. Les lacets des coiffes (de 50 centimètres de Long), disposés les uns au bout des autres, donneraient une distance de 1.800 kilomètres, celle de Paris à Berlin et retour.
Les coiffes de cuir, étalées côte à côte, couvriraient un espace de 367.00 mètres carrés, soit quatre fois la surface de la place de la Concorde à Paris.
76.000 caisses ont été nécessaires pour expédier les 3.600.000 casques sur le front. Empilées les unes sur les autres, elles formeraient un volume de 8 mètres de côté et haut de 300 mètres, soit la hauteur de la tour Eiffel !
Tels sont les chiffres relatifs aux premiers mois de la fabrication. Jugez de la production depuis plus de deux années que le casque a été adopté.
La nécessité d'une coiffure résistante fut reconnue par tous les belligérants. Nombre de nos alliés, nous l'avons vu plus haut, adoptèrent le casque français. Mais nos
alliés britanniques voulurent avoir un modèle spécial pour leur armées. Leur casque est plus développé que le nôtre quant aux bords. Ils estiment qu'il remplit plus complètement son but ; son grand développement sur les côtés et en arrière assure mieux la protection des tempes, de la face et de la nuque. Mais il est beaucoup plus lourd que le casque français.
Dès le principe, nos alliés purent apprécier son efficacité. Nous disions qu'au début de la guerre de tranchées, alors que les troupes n'avaient pas encore leur coiffure protectrice, la proportion des blessures à la tête avait dépassé 25 %. Or, le service de santé britannique, au mois de mars 1915, c'est-à-dire au moment où les soldats commencèrent à porter le nouveau casque, constata, à la suite d'un grand combat, que le nombre des blessures pénétrantes à la tête avait été inférieur à 1/2 % et le nombre total des fractures du crâne
inférieur à 1 % du total des blessures.
Nous avons dit que le casque français pèse un peu moins d'un Kilogramme ; celui des Anglais pèse un peu plus. Mais que dire du casque adopté par les Allemands pour leurs guetteurs et qui pèse 3 k. 255 !... Il faut des têtes de Boches pour porter une pareille salade.

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Les heureux résultats obtenus par l'adoption du casque ont attiré l'attention des médecins du front sur la nécessité de protéger de la même façon les autres partie du corps du soldat, surtout les plus essentielles à la vie, comme les viscères du thorax et de l'abdomen, les grandes articulations.
Un médecin ayant constaté à l'ambulance qu'un soldat atteint par une balle à l'endroit du coeur n'avait eu qu'une contusion sans gravité grâce à une plaque d'acier qu'il portait dans sa poche, proposa qu'on couvrît le coeur des combattants avec une petite plaque du même genre. Les blessures au coeur sont toujours mortelles ; et le chirurgien n'a même pas le temps d'intervenir. Combien de soldats ne sauverait-on pas avec cette cuirasse peu coûteuse ?
Ainsi, un peu a la fois, on revient, aux méthodes protectrices de nos aïeux. Déjà on a adopté pour les guetteurs des tranchées l'emploi de la cuirasse.
Nous reverrons peut-être dans les guerres futures - si, ce qu'à Dieu ne plaise ! nous revoyons des guerres - les cottes de mailles, les brassards, cuissards, jambières, et nos soldats tout bardés de fer comme les preux du temps passé.
Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 7 octobre 1917