L'ESPOIR DE LA FRANCE POUR L'AN QUI VIENT


Oui, tel est l'espoir de la France : voir revenir en son giron, sous l'égide de nos héroïques poilus, les deux filles de son coeur, victimes naguère d'un rapt odieux.
Telle est aussi 1'espérance de l'Alsace et de la Lorraine elles-mêmes qui, après bientôt un demi-siècle de tortures, entrevoient aujourd'hui l'aurore de la liberté.
Tel est enfin le vœu de l'humanité civilisée, voeu qui s'est traduit en tous pays alliés par tant de paroles émouvantes, par tant d'engagements solennels de poursuivre la lutte jusqu'à ce qu'il soit réalisé.
Le président Wilson, dans son message sur le droit des nationalités, a proclamé que la France devait recouvrer l'Alsace et la Lorraine. D'un bout du monde à l'autre bout, par la bouche des plus illustres hommes d'Etat, par la plume des écrivains les plus célèbres, cette même affirmation s'est retrouvée. L'Allemagne, qui a déchaîné cette guerre, a eu l'audace hypocrite de demander aux Alliés quel est leur but. Eh bien, le voici, leur but unanime : Rendre à la France les provinces françaises que l'Allemagne lui a volées naguère.
Et cette volonté, exprimée partout et par tous, justifie l'espoir profond de la France, la confiance de l'Alsace et de la Lorraine, et met singulièrement en valeur la phrase que prononça récemment M. Ribot du haut de sa tribune française, et que nous reproduisons ici, comme une éloquente épigraphe, transcrite et signée de la main de son auteur.

” Nous aurons la victoire et nous aurons l'Alsace-Lorraine ”

A Ribot


VARIÉTÉ

Les Alsaciens -Lorrains
soldats de France

Le rôle militaire de l'Alsace-Lorraine sous la Révolution et l'Empire. - Un chef alsacien. - Les Héros de la Légion. - Combien d'Alsaciens-Lorrains sont tombés pour que leur pays fasse retour à la patrie aimée !


Des hommes se sont trouvés, assez ignorants de l'histoire, pour émettre le voeu que les Alsaciens-Lorrains fussent appelés, par un plébiscite, à choisir entre la France et l'Allemagne. Ce plébiscite serait la plus mortelle injure qu'on pourrait infliger à nos frères annexés.
Choisir entre la France et l'Allemagne !... Mais il y a beau temps que c'est chose faite, en Alsace et en Lorraine. Oublient-ils donc, ceux qui demandent cela, que dès le XVIe siècle, Metz manifestait la volonté de se donner à la France ? Oublient-ils donc, qu'au jour de la Fédération, les Alsaciens et les Lorrains vinrent spontanément à Paris, déclarer devant l'autel de la Patrie : « Nous sommes Français ! » Oublient-ils donc qu'au lendemain de l'annexion les représentants du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la Moselle, de la Meurthe et des Vosges élevèrent la plus émouvante des protestations : « L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées ! » Oublient-ils donc ce que disaient alors ces députés alsaciens et lorrains : « Nous proclamons à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française, et nous jurons, tant pour nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs descendants, de les revendiquer éternellement et par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs... »
Oublient-ils cela, les partisans du plébiscite, ou bien font-ils aux Alsaciens-Lorrains d'aujourd'hui l'injure de les croire capables de renier le serment solennel de leurs pères.
Enfin, oublient-ils encore les traits innombrables de la résistance opposée par l'Alsace et la Lorraine à la germanisation, et la noble résignation et la force d'âme de ce peuple, entretenue, sans un instant de faiblesse, par l'espoir du retour à la pairie choisie, à la patrie aimée ?
Est-ce que tout cela ne suffit pas pour les convaincre ?... Alors, qu'ils considèrent seulement ce que l'Alsace et la Lorraine ont donné à la France, à ses armées ; qu'ils cherchent, d'autre part, ce qu'elles ont donné à l'Allemagne. Ils verront d'un côté d'innombrables soldats, des chefs illustres entre les plus illustres : de l'autre, rien !

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« La Lorraine, disait naguère notre ami Hinzelin, a servi la France avant d'être française. Les Lorrains mouraient pour la France à Mons-en-Puelle, à Crécy, à Auray, à Rosbec, à Azincourt. Des marches de Lorraine, du village de Domrémy, sortit la vierge de qui devait naître le salut de la France. Pendant la Révolution, quand la France fut en danger, la Lorraine qui, pourtant, n'était française de titre que depuis vingt-six ans, fit, pour la France, plus que n'importe quelle autre province française de vieille date. Elle donna à la France vingt-huit bataillons de volontaires... »
On sait avec quel enthousiasme les Alsaciens avaient accueilli la Révolution. De tout temps, dans leurs communes indépendantes avait fleuri l'esprit de liberté. Ils étaient démocrates dans l'âme. C'est de Strasbourg que s'envola la Marseillaise. Et combien de soldats alsaciens la suivirent sur les champs de bataille de l'Europe.
« A peine réunie à la France, écrit l'Alsacien Paul Acker, l'Alsace a choisi spontanément le rôle militaire et, à chaque lustre, elle s'y est donnée avec plus de passion. Quand se lève la première République, il semble qu'il n'y a pas au monde, pour les Alsaciens, un autre métier que celui des armes. Tout leur plaît dans cette nouvelle armée : la facilité, pour le plus humble, d'atteindre aux plus hauts grades, l'ivresse de la bataille et de la victoire, la camaraderie du chef et des hommes. Démocrates, amis du panache, amoureux de la gloire, ils y trouvent tout ce qui peut les séduire. Dès lors, accourus de toutes les classes, ils sont de toutes les fêtes du canon et toujours au premier rang. Maréchaux, capitaines ou troupiers, ils moissonnent la gloire par brassées. Chaque maison compte à l'armée un cavalier ou un fantassin, et chaque village un général ou un colonel. Soixante-deux généraux alsaciens s'illustrent dans les campagnes de la République et du premier Empire.
» Rapp est le fils d'un concierge ; Kléber est le fils d'un gardien de ville : Lefebvre est un paysan : Schramm, enfant, a gardé les oies ; Eberlé est le fils d'une laveuse de Haguenau, mais Sigismond de Berckheim, soldat à quatorze ans, général à trente-quatre, et Cohorn, tué à Leipzig et dont la carrière est une véritable épopée, appartiennent à la noblesse. Derrière eux, c'est la foule immense des simples soldats, des officiers obscurs, des sous-officiers chevronnés... Pas de famille alsacienne qui ne compte parmi ses ancêtres un soldat de la Grande Armé; une croix, un sabre, un morceau d'uniforme, un shako, un état de service : ce sont nos quartiers de noblesse... »

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De toutes ces grandes figures alsaciennes de l'épopée, détachons-en une, la plus caractéristique, peut-être, celle de François-joseph Lefebvre, type, accompli de la probité, du courage, de la modestie.
Celui-ci fut le véritable Alsacien, homme juste, indulgent, paternel pour ses soldats, modèle de dévouement et de fidélité. On a pu dire de lui qu'il ne fut pas seulement un homme brave entre tous, mais aussi un brave homme dans l'entière acceptation du mot. Général, il garda les habitudes modestes de ses débuts, la simplicité de ses manières et de son uniforme, couchant sur la dure avec ses soldats et se contentant de leur nourriture. En 1812, lors de la retraite de Russie, ce fut un admirable exemple pour l'armée que celui de cet homme de soixante ans qui, de Moscou jusqu'à la frontière française, marcha toujours à pied, à la tête de sa garde, soutenant ses soldats par son inébranlable fermeté.
Son honnêteté fut toujours au-dessus de tout soupçon, en ce temps où la rapacité de certains chefs d'armée mettait les pays ennemis au pillage.
Enfin, ni lui, ni sa femme, Alsacienne comme lui - cette excellente Catherine Hubscher que M. Sardou a mise au théâtre sous le sobriquet de « Madame Sans-Gêne » - n'eurent jamais le moindre accès de cette morgue insupportable qu'on reprochait si justement alors à tant de parvenus. Il avait été sergent, elle avait été blanchisseuse. Ni l'un ni l'autre ne l'oubliaient. Dans une armoire de leur château de Combault, la maréchale conservait les différents costumes qu'elle et son mari avaient portés, depuis le petit jupon de la blanchisseuse jusqu'au costume chamarré du maréchal de l'Empire.
- Nous avons voulu garder tout cela, disait-elle un jour à la femme du préfet de Seine-et-Marne. Il n'y a pas de mal à revoir ces sortes de choses de temps en temps. C'est le meilleur moyen de ne jamais oublier ce qu'on a été.
Pourtant - et c'est encore là une des caractéristiques de la race - le maréchal Lefebvre, si modeste qu'il fût, avait la légitime fierté des services qu'il avait rendus ; et sa fortune l'éblouissait d'autant moins qu'il l'estimait justifiée.
Jugez-en par ces deux traits :
Le premier jour qu'il porta son habit de maréchal, un conseiller d'Etat le rencontre et le félicite :
- Quel bel habit vous avez là !..
- Je crois bien qu'il est beau ! répond Lefebvre avec son gros accent de Rouffach ; il n'est fini que d'hier et voilà trente-cinq ans que j'y travaille.
Un autre jour, un ami du temps de ses débuts, retraité avec le simule grade de commandant vient le voir. Lefebvre l'accueille avec joie et le loge dans son hôtel. L'ami, émerveillé, ne cesse de se récrier sur la richesse des meubles, la beauté du logis, l'excellence de la table.
- Ah ! que tu es heureux ! répète-t-il à chaque instant d'un ton où perce une nuance d'envie.
- Bon ! dit le maréchal avec sa rondeur accoutumée. Je vois que tu es jaloux. Eh . bien ! je vais te donner tout cela à meilleur marché que je ne l'ai eu. Viens dans la cour : je vais te tirer trente coups de fusil à trente pas, et, si je ne te tue pas. tout est à toit !... Tu ne veux pas ?... Sache donc, animal, qu'on m'en a tiré plus de mille, à moi, et de plus près, avant que je sois arrivé où je suis...
C'est de Lefebvre encore cette belle réponse à un jeune fait qui cherchait à l'éblouir par l'étalage de sa généalogie et les exploits de ses aïeux :
- Ne soyez donc pas si fier de vos ancêtres : je suis un ancêtre, moi !
Et c'est, en somme, plus simple et plus énergique, peut-être, une réponse pareille à celle que faisait Junot au duc de Montmorency :
- La différence entre vous et nous, c'est que vous avez des aïeux, tandis que nous, nous sommes des aïeux.
Ces réparties à l'emporte-pièce, ces ripostes frappées comme des médailles ne valent-elles pas toute une biographie ?
J'ai tenu à rapporter ces traits du héros alsacien, car, en eux, l'homme apparaît tout entier, véritable type d'une race, avec sa brusquerie et son indulgence, avec la clarté de son esprit et la loyauté de son coeur avec, en un mot, toutes ces fortes vertus qui caractérisent si bien l'âme robuste du peuple d'Alsace.

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Ainsi, aucune province de France n'a, plus que l'Alsace et la Lorraine, concouru à répandre à travers le monde la gloire des armes françaises.
Depuis Valmy sous Kellermann - un Alsacien - jusqu'à Leipzig, jusqu'aux derniers combats de la campagne de France, il n'est pas une page de l'épopée révolutionnaire et de l'épopée impériale où le dévouement des Alsaciens-Lorrains à la France ne soit inscrit en lettres de sang.
Napoléon avait, pour ces robustes soldats d'Alsace, une estime toute particulière. Quand, devant lui on raillait leur patois et leur accent :
- Laissez-les donc parler leur charabia, disait-il ; ils chargent toujours en Français.
Oui, ils chargeaient en vrais Français ; et depuis lors, ils n'ont jamais cessé de charger pour la France. On les retrouve en grand nombre dans les armées de la Restauration, de Louis-Philippe, du second Empire, en Algérie, en Crimée, en Italie, au Mexique.
En 1870, ils sont près de cent mille dans l'armée française ; ils chargent sur le sol même de leur petite patrie, ils chargent avec une énergie désespérée, pour tenter de la conserver à la France.
Et quand la France l'eut perdue, ils ne cessèrent pas de la servir encore. Le traité de Francfort interdisait l'incorporation des annexés dans l'armée métropolitaine. Fallait-il donc servir l'Allemagne ? Une foule d'Alsaciens-Lorrains ne purent s'y résoudre au lendemain de la guerre. Ils passèrent la frontière et vinrent s'engager dans la légion étrangère.
« C'est, disait il il y a quelque années M. André Fribourg, la haine du Prussiens, du « Fünfmilliardenfresser » ( du goinfreur de cinq milliards), du « Pickelhaube » ou plutôt du « Pickelhüp » (du casque à pointe), comme on dit en Alsace, qui détermina tant de jeunes hommes à gagner l'Algérie. Ils vinrent si nombreux dans les années qui suivirent la guerre qu'ils donnèrent alors sa physionomie propre à la Légion. Le refrain du «Boudin », l'« hymne national » du légionnaire joué dans toutes les grandes circonstances :

Tiens. voilà du boudin,
Voilà du boudin,
Pour les Alsaciens, les Suisses et les Lorrains.

rappelle encore ce temps. Et, de nos jours, les sentiments du peuple, on le sait, n'ont guère changé. Si certains Français « oublient, on n'oublie guère en Alsace. ; un ancien officier de la Légion écrivait en 1910 ces lignes : « A tous les Français de mémoire courte, nous conseillons d'aller voir, ne fût-ce qu'une fois, l'arrivée du « train du jeudi », à Bel-Abbès ou à Saïda. Dans le détachement de nouveaux engagés pour la légion étrangère, ils remarqueraient, au milieu de visages tourmentés, flétris ou énigmatiques qui forment la majorité du « lot », quelques bonnes figures, mentons carrés, yeux clairs, le regard timide et un peu ahuri, l'aspect presque toujours remarquablement jeune. Ce sont des Français de mémoire longue ; c'est le contingent que l'Alsace-Lorraine fournit encore obstinément à l'armée française après quarante ans d'annexion... »
Ainsi, l'Alsace-Lorraine, quoique détachée de la France, continue à la servir et prend sa bonne part de dangers et de gloire dans nos conquêtes coloniales. En Tunisie, au Tonkin, en Chine, au Dahomey, à Madagascar, au Tchad, au Maroc, combien de ces soldats et de ces officiers alsaciens ou lorrains, tombant pour la France, eussent pu s'écrier comme Jaeglé, cet officier alsacien, frappé d'une balle au ventre au combat de Beni-Ouzien : « Vous témoignerez que je suis bien mort en bon Alsacien et en bon Français. »

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La guerre, en ouvrant à l'Alsace-Lorraine la perspective d'une prochaine délivrance, a multiplié chez elle les témoignages de fidélité à la France.
Combien sont-ils les soldats d'Alsace-Lorraine qui, depuis le début des hostilités, en dépit des surveillances, des menaces, des risques courus, ont brûlé la politesse aux Boches et passé dans l'armée française ? Pas loin de vingt mille. Et je ne compte pas tous ceux qui, auparavant, s'étaient soustraits au service militaire en Allemagne.
M. l'abbé Wetterlé rapporte que l'armée allemande compte à peine une douzaine d'officier originaires d'Alsace-Lorraine et un seul général, le général Schench. Par contre, il y avait avant la guerre, dans l'armée française, 160 généraux en activité ou en retraite, originaires des pays annexés. Plusieurs d'entre eux ont donné leur vie pour la France. Le général Sibille, tué en Lorraine, était de Sarreguemines ; le général Dupuy, tué sur la Marne, était de Metz ; le général Diou, tué en Lorraine, était de Saint-Julien-les-Metz ; le général Trumelet-Faber, tué à Ypres, était de Bitche ; le général Stein, tué à Carency, était de Mutzig. Et j'en oublie... Et combien d'officiers, et combien de soldats obscur, originaires des provinces annexées, sont tombés comme leurs chefs, pour que leur pays fasse retour à la patrie aimée ! Quant à ceux que leur mauvais sort oblige à demeurer dans l'armée allemande; quant à ceux que leur âge retient au pays d'Alsace et de Lorraine, ils ne sont pas moins ardents à souhaiter le triomphe de la France.
Les premiers n'inspirent aucune confiance à leurs chefs. Un officier allemand avouait que 85 % des soldats alsaciens-lorrains sont francophiles et qu'aucun n'est absolument sûr. Et, dès le début de la guerre, quand les troupes prussiennes entrèrent en Alsace et en Lorraine, les officiers boches disaient à leurs soldats : « Ici, nous sommes en pays ennemi.»
On calculait l'autre jour le total des peines de prison infligées en Alsace-Lorraine depuis le commencement de la guerre, pour « provocation », c'est-à-dire manifestation de sentiments français : il s'élevait au début de cette année à quatre mille années !
Voilà le peuple, admirable de courage, de fermeté d'âme, de fidélité, auquel certains prétendent demander s'il veut être allemand ou français.. Comme si tant de dévouement à la France, tant de tortures subies pour elle n'avaient pas d'avance répondu !

Ernest Laut.

Le Petit Journal illustré du 23 décembre 1917