LE BRESIL


Il a fallu l'entrée du Brésil dans la guerre pour qu'on se préoccupât de mieux connaître et de mieux apprécier chez nous les ressources considérables que la grande république sud-américaine peut apporter aux Alliés.
Savez-vous que le Brésil est 15 fois et demi plus grand que l'Allemagne ; 16 fois grand comme la France ; 30 fois comme l'Italie ; 206 fois comme la Suisse ; 289 fois comme la Belgique ?
Pour le montent, une grande partie du Brésil est à peine peuplée ; mais le jour où il aurait la même densité de population que la France, il ne compterait pas moins de 622 millions d'habitants.
C'est assez dire quel avenir est réservé à ce pays neuf.
Avenir d'autant mieux assuré que la nature a comblé le Brésil de ses dons.
Ses forêts produisent le caoutchouc en quantité considérable.
Le Brésil est également le grand fournisseur mondial du café.
La flore du Brésil est d'une richesse inouïe. Les forêts brésiliennes produisent les bois les plus précieux. Plantes ornementales, plantes médicinales, gommes, résines, essences, tout cela abonde au Brésil. Les ressources de la pèche et de la chasse y sont inépuisables. C'est du Brésil que vient surtout l'aigrette, l'article de la mode féminine dont le prix est le plus élevé.
Le Brésil produit l'or, le fer, le mangenèse, le cuivre, le platine, le mercure, le plomb. Les plus beaux diamants du monde viennent des mines des États de Goyaz et de Balhia. Dans l'État de Minas il y a les gisements les plus abondants de l'univers en topazes, tourmalines et gemmes de couleurs les plus variées.
Outre celle du café, maintes industries agricoles sont florissantes au Brésil : la canne a sucre, le cotonnier, le cacaoyer, le tabac dont l'exportation en Europe grossis d'année en année ; toutes les céréales, le manioc, la patate ; tous les arbres des tropiques : bananier, ananas, citronnier, goyavier, manguier.
Je passe sur l'élevage du bétail qui y est très florissant.
En voilà, assez pour montrer quelles ressources, en dehors de l'intervention politique, militaire et maritime, le Brésil apporte à l'Entente.
Les Allemands n'avaient pas manqué d'en apprécier l'importance. Leur émigration avait été si considérable vers ce pays, dans ces dernières années, que certaines régions avaient l'air de n'être plus que des colonies allemandes. Au surplus, l'Allemagne considérait déjà ces régions comme son bien.
Il faut qu'elle y renonce désormais, Le Brésil sera fermé au Boche.
Tâchons de ne pas oublier, nous autres, qu'il nous est ouvert, et que l'amitié brésilienne nous convie à prendre notre part dans la mise en valeur et l'exploitation de cet eldorado merveilleux.

VARIÉTÉ

LA FRANCE
et les Républiques sud-américaines

Sympathies lointaines. - Voix de l'Amérique latine. - Les devoirs français après la guerre.

Entre tous les enseignements que nous aurons tirés de cette guerre, il en est un dont notre fierté nationale a tout lieu de se réjouir : c'est la révélation, pour un grand nombre de Français, des sympathies que les Républiques sud-américaines professent pour la France.
Ces sympathies, certes, existaient de longue date. Mais le rôle joué par la France dans la guerre, l'énergie de notre peuple, l'héroïsme de nos soldats les ont exaltées.
Depuis des années, le Boche envahisseur apportait sans compter, dans l'Amérique latine, ses hommes et les produits de son commerce et de son industrie. Nous n'y exportions plus guère, nous autres, que nos modes, nos romans et nos pièces de théâtre. Et ce n'était pas toujours le meilleur de notre production.
Le Boche en profitait pour nous représenter là-bas comme un peuple abâtardi, incapable d'effort. Il avait la partie belle : nous laissions dire, nous laissions faire ; nous ne luttions pas. Nous semblions, par notre indifférence, justifier ses calomnies.
Mais la guerre - la guerre suscitée par lui - est venue leur apporter un démenti formel. Et, dans toutes les Républiques sud-américaines, unies à nous et à nos alliés par une même culture, par un même idéal de liberté, les sympathies anciennes se sont réveillées, plus vives, plus effective que jamais.
Au récent Congrès de l'Amérique latine, M. Stéphen Pichon, ministre des Affaires étrangères, disait, en parlant de ces républiques sœurs :
« Traditions, éducation, communauté d'histoire et d'origine, mêmes aspirations vers le plein épanouissement de l'indépendance et de la liberté, tout les réunit à nous dans une bataille où l'humanité elle-même est menacée dans ce qu'elle a de plus noble et de plus sacré.
» Aussi viennent elles, les unes après les autres, se ranger sous le drapeau que la France et les puissances alliées conduisent à la victoire à travers les plus cruelles épreuves et les sacrifices les plus terribles à supporter.
» Après le Brésil, après Cuba, qui ont résolument déclaré la guerre aux ennemis de la civilisation, la Bolivie, Costa-Rica, l'Équateur, le Guatemala, le Honduras, le Nicaragiua, Panama, le Pérou, l'Uruguay ont fait un pas décisif vers l'alliance avec les peuples libres, en rompant leurs relations diplomatiques avec l'Allemagne. La République de Haïti, d'origine différente, mais qui tient à nous par tant de souvenirs, a marqué, elle aussi, son intention de suivre l'exemple de sa grande soeur la République du Brésil. Les autres États du Nouveau Monde ont déjà manifesté par des actes leur volonté de ne pas demeurer en dehors du conflit où les appellent la voix de leur conscience et le souci de leur préservation... »

***
Il faut qu'on connaisse en France l'expression de ces enthousiasmes pour notre cause elle est unanime dans toutes les Républiques sud-américaines.
« Disons-le bien haut, s'écrie l'homme d'État argentin Enrique Larreta, l'éclosion de notre prospérité dans cc qu'elle a de plus digne, est en grande partie un triomphe magnifique du génie civilisateur de la France. Votre lumière a éclairé et animé notre matin... Par nous, vous êtes les vrais héritiers de la Grèce dans le monde moderne. »
M. de Medeiros E Albuquerque, de l'Académie brésilienne, après avoir démontré qu'en dépit des nombreux Allemands qui résident au Brésil, l'opinion publique, dans ce pays, se prononça en faveur de la France, dès le premier jour de la guerre, raconte cette anecdote :
« En 1870, la situation était différente, Il n'y avait presque pas d'Allemands au Brésil. Le Brésil n'avait donc pas plus d'intérêt au triomphe de la France qu'à celui de la Prusse. Pourtant, les journaux de l'époque racontent que le lendemain de la défaite française, on ne voyait dans les rues de Rio, que des yeux rougis de gens qui avaient pleuré. Et ce fut une journée lugubre, une journée lourde de tristesse, comme si c'était un jour de deuil national... »
Et il conclut :
« Ce ne sera donc pas par égoïsme que le Brésil partagera avec la France l'allégresse de la victoire. Ce sera à cause de la plus profonde solidarité qui jamais ait uni deux peuples. »
M. Corredor La Torre, Colombien, déclare :
« S'il nous était permis de douter de la victoire des Alliés par les armes, jamais leur défaite n'entraînerait la ruine de leur influence intellectuelle dans nos jeunes démocraties, où l'esprit impérissable de la Révolution française se dresserait, invincible, pour barrer la route à la « kultur » de fer. »
D'autre part, l'éminent savant colombien, Dr Henriquez de Zubiria, rappelle que c'est à Bogota, capitale de la Colombie située sur un plateau des Andes, à 2.650 mètres de hauteur, que l'on retrouve
la pensée française dans toute son intensité et son plus beau développement, ce qui fil nommer cette ville l'Athènes de l'Amérique du Sud.
Il n'est pas Colombien qui ne connaisse Victor Hugo, Alfred de Musset, Lamartine, le siècle de Louis XIV, l'épopée napoléonienne, les mille tableaux d'héroïsme et d'actions d'éclat de l'histoire de France, ainsi que cette phalange admirable de savants qui, d'Ambroise Paré à Pasteur, consacrèrent leur talent et leur vie à de merveilleuses découvertes, pour le plus grand bien de leurs semblables...»
Et après avoir montré tout ce que son pays doit à la France : « En revanche, ajoute-t-il, nous ne devons rien à l'Allemagne. »
« La cause des Alliés est celle de l'humanité et de la civilisation tout entière », déclare M. Orestes Ferrera, président de la Chambre des représentants de Cuba.
« La France est notre mère », dit M. Ricardo Fernandez Guardia, de Costa-Rica.
Et M. Mackenna-Subercaseaux, Chilien : « La France, l'Angleterre, la Belgique, en défendant leur dignité et leur indépendance, défendent, sans le savoir, la dignité de l'Amérique du Sud, menacée par la voracité germanique. »
M, Carlos Silva Vildosola, Chilien, se trouvait en France au début de la guerre, il peint en termes émouvants l'âme nouvelle de Paris, la fermeté du peuple, son calme, sa dignité, son ardeur au travail ; le dévouement et l'activité des femmes :
« On dirait que chaque Française a entendu les voix qui appelèrent la divine bergère et l'envoyèrent relever la « grande pitié du royaume de France ». L'esprit de Jeanne d'Arc flotte sur la terre française, la transforme, l'ennoblit, la rend invincible. »
Pourquoi nous sommes francophiles ? dit M. Venturo Garcia Galderon, Péruvien :
« Parce que la France représente dans le monde ce qu'a travers nos pires convulsions nous avons cherché comme idéal : la véritable liberté faite du respect des libertés individuelles ; - ce que nous admirons le plus, l'élégance morale ; - ce qui nous séduisit toujours, la grâce légère, ironique, la grâce qui ne peut paraître une faiblesse qu'à ceux qui ne savent pas deviner le poing énergique sous la soie du gant. »
Un des plus grands journaux du Pérou, El Comercio exalte le soldat français « soldat incompréhensible ! soldat étrange, qui combat comme un lion et sourit comme un sceptique, qui ne croit à rien et se sacrifie pour la Patrie, qui, le rire aux lèvres, monte à l'assaut des tranchée, agonise les veux pleins de sérénité et meurt comme un martyr. »
Rien de plus éloquent et de plus émouvant que l'hommage à la France du sénateur urugayen Éugenio Garzon. Il raconte qu'au début de la guerre, il vit à l'Université de Buenos-Aires, un professeur ouvrant son cours par un historique de la France, frénétiquement acclamé par ses élèves. Dans les rues de Rio-de-Janeiro, la foule chantait la Marseillaise. Sur tout le territoire argentin, l'enthousiasme en faveur de la France était général ; à Montevideo, les étudiants mirent en mouvement toutes les sympathies françaises partagées par la population ; et la ville de Valparaiso, au Chili, fut littéralement électrisée par les acclamations de 20.000 âmes saluant de leurs vivats les réservistes français qui s'en allaient rejoindre leur poste de combat.
« Je puis solennellement affirmer à mes amis de France, ajoute-t-il, que, de la ligne la plus éloignée de notre frontière du Nord, jusqu'à la Terre de Feu, limite extréme de notre continent, tout le monde ici fait des voeux ardents pour la victoire de leur pays. Cette énorme clameur d'amitié est si intense, si sincère, qu'elle se traduit par la voix même des enfants. Lorsque les écoliers se répandent dans les rues, en sortant de la classe, ils tirent de leurs poche de petits drapeaux français et, les agitent frénétiquement en criant « Viva la Francia ! »

***
J'ai extrait ces citations des Voix de l'Amérique latine, recueillies dans un des volumes des « Pages d'histoire » de Berger-Levrault. Ces voix, qui s'accordent si bien pour chanter les louanges de la France, ne sont rien auprès du choeur immense qui, d'un bout à l'autre de l'Amérique du Sud, ne cesse de s'élever en faveur de notre pays.
Soyons reconnaissants à ces républiques soeurs de leurs sympathies si franches et si fidèles ; et ne négligeons plus à l'avenir, comme nous l'avons fait dans le passé, de répondre à leur appel. Il y va de la prospérité future de notre commerce et de notre industrie, du maintien de notre influence morale et intellectuelle sur le monde.
Les Boches y étaient nombreux avant la guerre. Peut-être fut-ce un bien, car partout où ils se trouvent, ils ont l'art de se faire détester. Mais ne leur laissons pas reprendre une place qui nous appartient par le droit de l'amitié.
Dernièrement, dans le Monde Latin, notre collaborateur Georges Normandy reproduisait ces lignes que publiait la Noticia, un grand journal de Rio-de-Janeiro, quelques années avant la guerre :
« On peut se rendre compte, en s'informant ou en consultant les statistiques, combien est progressive la diminution de nos relations commerciales avec la France, et combien le Français, à Rio-de-Janeiro, décline (sauf toutefois en ce qui concerne l'article chic). Les anciennes maisons françaises ont disparu ; les grandes maisons d'importation diminuent d'importance d'année en année. Des établissements considérables ont cessé d'exister.
« Au moment où nous nous trouvons dans une période de transformation, à une époque de grands achats à l'extérieur, on ne voit que de très rares articles d'origine française dans la quantité énorme de marchandises exportées. Et nous ne saurions dire avec quel regret nous signalons cet état de choses. Les sympathies que nous nourrissons pour l'activité française nous font regretter qu'il n'y ait pas entre le Brésil et la France de plus actives relations d'affaires. Selon nous, le véritable motif de la situation signalée provient de l'esprit casanier du Français. Il est possible que cet esprit n'était pas autre à l'époque où le commerce français jouissait au Brésil d'une prospérité incontestable ; mais la concurrence est venue et la France n'a pas apporté, dans la lutte, la vigueur nécessaire...»
Le journal brésilien voyait juste. Oui, le Français, avant la guerre, était trop casanier. Mais il y a tout lieu de croire qu'il a repris goût depuis lors, à la vie active et aux aventures lointaines. Il comprendra, la paix signée, combien il importe, pour lui-même et pour l'avenir de son pays, de ne pas laisser inexploitées toutes les sympathies qu'il a conquises : et il saura, espérons-le, travailler à la prospérité économique de la France avec le même coeur qu'il aura mis, dans la guerre, à assurer son succès.

Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 6 janvier 1918