Notre Portrait


Le général Baucheron de Boissoudy

Le général Antoine Baucheron de Boissoudy, fils de l'amiral de Boissoudy, est né à Cherbourg, en 1864.
Capitaine en 1895, puis lieutenant-colonel en 1912, il fut désigné en 1914 pour former le 21e corps à Epinal. C'est là que la mobilisation le surprit.
Nommé chef d'état-major du 7e corps, puis général de brigade le 25 novembre 1915, il fut appelé le 16 octobre 1916 au commandement d'une division d'infanterie qu'il conduisit magnifiquement à l'attaque, d'abord en Artois, puis à deux reprises à Verdun, en mars et avril 1916, au début de cette gigantesque bataille, et enfin sur la Somme, où ses succès le firent désigner pour prendre le commandement d'un corps d'armée. Sa brillante offensive sur l'Aisne, le 16 avril, lui valut d'être mis à la tête d'une armée.
Le général de Boissoudy est notre plus jeune commandant d'armée. D'un esprit gai et ouvert à toutes les manifestations de la pensée, très militaire tout en sachant rester affable et bienveillant envers tous, d'une énergie à toute épreuve, d'une activité incessante et qui ne connaît pas la fatigue, le général de Boissoudy, avec son allure étonnamment jeune, réalise vraiment l'image qu'on se fait d'un grand capitaine et d'un chef.

VARIÉTÉ

L'impôt sur le luxe

Le nécessaire et le superflu. - Lois somptuaires. - Ce qu'en pensait Voltaire. - L'esprit démagogique est de tous les temps.

Une commission nommée par M. le ministre des Finances est en train de dresser la liste de tous les objets de luxe sur lesquels l'acheteur devra payer un impôt de dix pour cent à l'État. Besogne compliquée, à coup sûr.
Car, d'abord, qu'est-ce que le luxe ?...
La commission ministérielle pourrait bien, pour commencer, nous en donner une définition précise.
Sans doute nous répondra-t-elle que c'est l'usage du superflu... Soit ! Mais, alors, elle fera bien de nous définir le superflu, ou, ce qui vaudrait mieux encore, le nécessaire, car, de cette définition du nécessaire, découlerait tout naturellement celle du superflu.
Par malheur, ce qui est le superflu pour tel individu est à peine le nécessaire pour tel autre. C'est affaire de goût, de tempérament, d'éducation d'origine. Vous connaissez la fameuse histoire de Diogène qui, dans sa simplicité, se servait, pour boire, d'une grossière écuelle de bois. Un beau jour, il vit à une fontaine un enfant qui buvait dans le creux de sa main. Tout aussitôt il jeta son écuelle. C'était du superflu, puisqu'on pouvait s'en passer. L'écuelle de bois était un objet de luxe pour Diogène... Voyez un peu où nous mènerait la commission si elle s'inspirait, dans ses travaux, des traditions du philosophe, cynique !

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Les lois contre le luxe s'appellent des lois somptuaires. Il y en eut dans toutes les civilisations, à toutes les époques, chez tous les peuples. Mais ces lois, en général, n'avaient pas, comme celle qu'on vient de nous voter, pour effet de taxer le luxe ; elles l'interdisaient. Notre démocratie, plus avisée que les républiques et les monarchies d'autrefois, estime qu'il vaut mieux tirer profit des vices de l'espèce humaine que de les combattre. Interdire le luxe ne profiterait qu'aux citoyens ; le taxer profite à l'Etat. C'est bien préférable.
Les gouvernements, chez les Anciens, n'avaient pas, de la liberté du citoyen, la même conception que les nôtres. Plutarque l'explique fort bien quand il dit : « Nos ancêtres ont toujours considéré les actes privés du citoyen comme étant d'une bien plus grande importance pour la république que ses actes politiques. Aussi a-t-on toujours admis que la loi devait régler ces actes, en déterminant comment les citoyens disposeraient de leurs biens afin qu' ils ne se livrent pas à des dépenses exagérées... »
De là les lois somptuaires.
A Rome, ces lois visaient surtout le luxe de la table. Mais la gourmandise des Romains trouvait toujours le moyen de les tourner ; et quand la loi Faunia défendait les poules grasses, on engraissait des poulets : ça n'en était que meilleur.
Elles atteignaient aussi le luxe que les femmes affichaient dans leur parure. A l'époque de la seconde guerre punique, le tribun Caïus Oppius fit adopter une loi qui défendait aux femmes d'avoir à leur usage plus d'une demi-once d'or, de porter des habits de diverses couleurs et de se faire traîner en char à travers la ville. Cette loi n'eut que de courtes destinées ; une petite émeute féminine la fit abroger.
Une des plus curieuses lois contre le luxe des bijoux est due à César. Après la victoire de Pompée sur Mithridate, les vainqueurs rapportèrent à Rome des perles du fond de l'Asie. Le goût s'en répandit chez les belles patriciennes. Ce fut une véritable passion sur laquelle César eut l'idée de spéculer dans l'intérêt de l'État. Dans une loi dirigée contre le célibat, il interdit l'usage des perles aux femmes qui n'avaient ni mari ni enfants et qui comptaient moins de quarante-cinq ans d'âge.
Avis à ceux de nos législateurs que préoccupe le problème de la repopulation de la France !

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Au moyen âge, les lois somptuaires ne visent guère que les excès de table, et bien plutôt les excès de quantité que de qualité. Nos aïeux étaient de prodigieux mangeurs. Le roi, de temps à autre, réglementait leur appétit. C'est ainsi que, sous Charles VI, il fut enjoint de ne servir, sur n'importe quelle table, que deux plats de viande et la soupe. « Nemo audeat dare proeter duo fercuta cum potagio », disait l'édit royal « Que personne n'ose donner plus de deux plats avec le potage. »
Un ministre du Ravitaillement nous gratifia naguère d'une ordonnance toute pareille. Rien n'est nouveau sous le soleil.
Les restrictions sur le véritable luxe ne datent guère que du XVIe siècle. La noblesse, a cette époque, se ruine en achats de belles orfèvreries. Louis XII, pour mettre un terme à ces excès somptuaires, en interdit la fabrication. Qu'arrive-t-il ?... On fait venir des orfèvreries d'Italie ; et les orfèvres français sont ruinés. Le roi ne tarde pas à rapporter son édit.
François 1er interdit l'usage des étoffes brodées d'or et d'argent, défense renouvelée sous Henri III. Les princes, les princesses et les évêques sont seuls autorisés à porter des habits de soie.
Les dirigeants du temps passé témoignèrent en général de ce singulier souci d'empêcher les gens de s'habiller et de se nourrir comme ils l'entendaient. Voltaire leur a dit proprement leur fait, à ce sujet :
« On ne doit pas plus régler les habits du riche que les haillons du pauvre. Tous deux, également citoyens, doivent être également libres. Chacun s'habille, se nourrit, se loge comme il peut. Si vous défendez au riche de manger des gelinottes, vous volez le pauvre qui entretiendrait sa famille du prix du gibier qu'il vendrait au riche. Si vous ne voulez pas que le riche orne sa maison, vous ruinez cent artistes. Le citoyen qui, par son faste, humilie le pauvre, enrichit le pauvre par ce même faste, beaucoup plus qu'il ne l'humilie. L'indigence doit travailler pour l'opulence afin de s'égaler à elle un jour. »
Ces pensées, imprégnées du plus clair bon sens, ne devraient-elles pas être méditées par les démagogies d'aujourd'hui qui vitupèrent si volontiers contre le luxe et ne se rendent pas compte que c'est du faste des riches que le pauvre s'enrichit.

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Mais, à côté de toutes ces lois purement prohibitives, le passé a frappé aussi le luxe de lois fiscales.
Dès le XVIe siècle, les bijoux et objets d'orfèvrerie étaient taxés d'un droit dit, de remède, parce que ce droit était censé rendre à l'or et à l'argent la valeur que leur ôtait l'alliage.
Au début du XVIIIe siècle, en frappa d'un impôt les chevaux de luxe et les carrosses qui commençaient, tant ils étaient nombreux déjà, à encombrer les rues de Paris. C'est alors qu'un petit poète narquois adressa au ministre ce quatrain :

Vous qui taxez les beaux carrosses
Et tous les chevaux d'apparat,
Ménagez le char de I'Etat :
il n'est traîné que par des rosses.

Quelques années auparavant, le fisc s'était avisé de taxer les chapeaux. Le couvre-chef, en effet, était du superflu, puisqu'on portait perruque et qu'on tenait, le plus souvent, son chapeau sous le bras. Que firent les contribuables ?... Ils renoncèrent à leurs chapeaux. Mais le fisc a toujours le dernier mot. Voyant cela, il taxa les perruques elles-mêmes ; et les perruquiers ne furent autorisés à les mettre en vente que timbrées à l'intérieur d'un cachet apposé en échange de la taxe.
Le gouvernement de Louis XV ne fut pas tendre pour la coquetterie féminine ; il taxa les parfums ; il taxa la poudre dont les dames s'ennuageaient les cheveux ; il taxa aussi la gourmandise et mit un impôt sur les glaces et les sorbets.
Vous voyez que le passé n'a, pas plus que le présent, ménagé le luxe. Naguère comme aujourd'hui, les gouvernements avaient la préoccupation de faire croire au peuple que les riches seuls étaient frappés par l'impôt. Comme si, en frappant le riche on ne frappe pas le pauvre du même coup. L'esprit démagogique n'est point seulement de notre temps.
Mais il se manifeste plus librement dans les démocraties. Aussi, la préoccupation de frapper le luxe n'a-t-elle jamais été plus impérieuse que dans le dernier siècle.
Et que de propositions bizarres et saugrenues. Un député, naguère, voulait qu'on mit un impôt sur les armoires à glace... Un objet de luxe, l'armoire à glace !... Un autre proposait de taxer les salles de bain... Il est vrai que se débarbouiller est un luxe pour certaines gens.
Si vous lisiez la liste, précieusement conservée au ministère, de toutes les idées suggérées par les dénicheurs d'impôts, vous y trouveriez de quoi vous édifier sur l'imagination fiscale de nos contemporains. Tel veut qu'on taxe les souliers vernis ; tel autre les chaussettes brodées ; tel autre les mouchoirs de batiste ; celui-ci les aquariums et les poissons rouges celui-là les lorgnettes ; cet autre les parapluies de soie ; cet autre encore les gens de maison. Sans compter tous ceux qui veulent qu'on impose le piano ! ...
La commission chargée de dresser le répertoire des objets de luxe pourra compulser avec fruit les dossiers relatifs à toutes ces suggestions fiscales : elle n'aura, après cela, que l'embarras du choix.

Ernest LAUT.

 

Le Petit Journal illustré du 3 février 1918