Le guetteur

VARIÉTÉ

Du Maréchal de Villars au Maréchal Joffre

Les maréchaux académiciens. - Après la victoire de Denain. - La prophétie de Renan. - Les soldats de Villars et les Poilus de Joffre.

Le maréchal Joffre, assure-t-on, sera bientôt de l'Académie française. Il n'avait pas besoin de cela pour être immortel. Mais l'Académie, fidèle à la tradition qui veut quelle s'agrège les esprits illustres de toutes les catégories, ne pouvait manquer d'accueillir le vainqueur de la Marne comme elle appela à elle, il y a deux cents quatre ans, le vainqueur de Denain.
Villars fut, en effet, le premier maréchal de France qui siégea dans l'illustre compagnie. C'est la page glorieuse qu'il écrivit dans l'histoire à la pointe de son épée qui lui valut cet honneur. Car si le maréchal, à un certain moment se doubla d'un historien ce ne fut qu'après sa nomination à l'Académie. Cette nomination date de 1714, et ce n'est qu'en 1715 que le vainqueur de Denain commença à rédiger ses Mémoires. Peut-être est-ce son entrée dans la docte compagnie qui l'incita à cette besogne littéraire.
Villars, auparavant, avait été surtout un homme d'action.
Depuis l'enfance, il était soldat. Tout jeune, il avait pris du service comme volontaire à l'époque de la guerre de Hollande. Un de ses historiens rapporte que Louis XIV fut tout de suite émerveillé par l'activité infatigable de ce jeune homme qui prenait sa part de tous les périls et de toutes les actions d'éclat.
- On ne peut tirer un coup de fusil, disait le roi, sans qu'on ne voie aussitôt ce garçon-la sortir de terre.
A vingt et un ans, en pleine bataille de Senef. Villars recevait le commandement d'un régiment. A trente-sept ans, il était maréchal de camp et Lieutenant-général un an plus tard.
Mais ce n'est qu'à partir de 1702 qu'il exerça le commandement en chef. La première campagne qu'il dirigea fut une campagne contre les Allemands. Il les écrasa à Friedlingen le 14 octobre 1702. C'est-là que, voyant son infanterie plier, il se jeta au premier rang, un drapeau à la main et se battit comme un simple grenadier. Ses soldats, enthousiasmés, le proclamèrent sur le champ de bataille maréchal de France. Le roi, quelques jours plus tard, ratifiait leur choix.
L'année suivante, Villars, par la victoire de Hochstaedt, nous ouvrait la route de Vienne. Puis il rentrait en France et s'en allait dans les Cévennes pacifier les Camisards.
De 1705 à 1707, il allait de nouveau combattre en Allemagne, délivrait l'Alsace et protégeait nos frontières du Rhin. Mais les événements le ramenaient dans les Flandres où, de 1709 à 1712, i1 s'efforçait, avec des forces inférieures, mal équipée et mal approvisionnées, de contenir un formidable ennemi.
Lorsque sembla venir pour la France, écrasée par l'Europe coalisée, l'heure de l'agonie, c'est à Villars que Louis XIV confia sa suprême espérance.
- Monsieur le maréchal, lui dit-il, je remets en vos mains les forces et le salut de l'État.... S'il arrivait un malheur à l'armée que vous commandez, quel parti me conseillerez-vous de prendre ?
Et, comme le maréchal, embarrassé par une aussi grave question, gardait le silence, le roi reprit :
- Je sais que des armées si considérablés ne sont jamais assez défaites pour que la plus grande partie de la mienne ne pût se retirer vers la Somme. Je connais cette rivière elle est très difficile à passer ; il y a de places, et je compterais de me rendre à Pèronne ou à Saint-Quentin, d'y amasser tout ce que j'aurais de troupes, de faire un dernier effort avec vous et de périr ensemble ou sauver l'État, car je ne consentirai jamais à laisser approcher l'ennemi de la capitale.
Villars s'en fut donc commander l'armée de Flandre, composée presque entièrement de campagnards. Un grand souffle de patriotisme animait ces paysans et ces pauvres gentilshommes que la famine avait jetés sur la frontière du Nord C'étaient là ces maigres troupiers que peignit notre grand Watteau, ces soldats qu'on voit dans ses tableaux s'en allant vers les champs de bataille de Belgique, sous un ciel brumeux, légèrement vêtus lourdement chargés. C'étaient les ancêtres des soldats de Sambre-et-Meuse, les ancêtres des poilus d'aujourd'hui.
Villars était bien le chef qu'il fallait à de tels hommes. Ses allures familières, son courage indomptable les avaient conquis. Le matin de Malplaquet quand il arriva pour prendre le commandement de son aile gauche, on venait de faire la distribution du pain aux soldats. Bien qu'ils n'eussent pas mangé depuis deux jours, ils jetèrent leur pain en voyant paraître le maréchal, coururent aux armes et culbutèrent l'ennemi dans une charge furieuse.
Moins de trois ans plus tard, Villars était vainqueur à Denain ; et, quelques semaines après, les ennemis étaient chassés de nos frontières.
L'effet de cette victoire fut considérable. Comme il devait advenir après scelle de la Marne, la France entière y puisa une force et une confiance nouvelles. Villars fut acclamé et couronné de lauriers à son retour à Paris ; et, deux ans après la victoire, l'Académie mettait le sceau à sa gloire en l'élisant spontanément parmi ses membres.
De même, trois ans après la Marne, Joffre, appelé comme Villars par l'illustre assemblée, va siéger parmi les immortels.

***
Cinq autres maréchaux de France siégèrent à l'Académie après Villars et avant Joffre : le maréchal d'Estrées, élu en 1715 ; de Richelieu en 1720 ; de Belle-Isle en 1749 ; de Beauvau, en 1771 ; enfin, le maréchal de Duras an 1775.
Chose singulière, l'illustre Compagnie, depuis sa reconstitution après la période révolutionnaire, avait perdu la tradition d'appeler à elle les grands soldats victorieux. Aucun des nombreux maréchaux de l'Empire n'en fit partie ; et, pourtant, ils n'étaient pas tous illettrée comme un Augereau. Mais, sans doute, en ce temps-là, les généraux n'avaient-ils pas le temps de cueillir d'autres lauriers que ceux des champs de bataille.
De même, l'Académie ne semble avoir tenté aucun des maréchaux de la Restauration et du Second Empire.
La tradition sera renouée après cent cinquante ans, par l'élection du maréchal Joffre. Et cette élection semble avoir été prophétisée, il y a plus de trente ans, par Renan. C'était à la réception de M. de Lesseps : Renan exposait dans sa réponse au récipiendaire la tradition académique qui est de ne négliger aucune forme du génie.
« Si Christophe Colomb existait chez nous de nos jours, disait-il, nous le ferions membre de l'Académie. Quelqu'un qui est bien sûr d'en être, c'est le général qui nous ramènera un jour la victoire. En voilà un que nous ne chicanerons pas sur sa prose et qui nous paraîtra tout d'abord un sujet fort académique. Comme nous le nommerons par acclamation, sans nous inquiéter de ses écrits ! Oh ! la belle séance que celle où on le recevra ! Comme les places y seront recherchées ! Heureux celui qui la présidera !... »
Et l'Académie, suivant l'heureuse expression de M. Frédéric Masson, s'est bien gardée de laisser protester le billet que Renan a tiré sur elle il y a trente-trois ans et qui arrive à échéance aujourd'hui.
Dans son Journal, à la date du 17 mai 1714, Dangeau note :
« M. le maréchal de Villars fut élu tout d'une voix à l'Académie... »
L'Académie d'aujourd'hui fera certainement, pour le vainqueur de la Marne, ce que l'Académie d'autrefois a fait pour le vainqueur de Denain : elle l'élira tout d'une voix.
Enfin, dernier rapprochement entre les deux grands soldats, entre les deux sauveurs de la patrie : Villars, dans son discours de réception, le 23 juin 1714, disait en parlant de ceux qu'il avait conduite à la victoire :
« Nous les avons vus, pendant une campagne entière, souffrir sans murmurer le manque d'argent et de pain, jeter le pain dont ils avaient manqué pendant deux jours, pour courir plus légèrement au combat, et leur seule valeur leur tenir lieu de force et de nourriture.
» Dans une action (celle de Malplaquet) où leur retraite n'a pu être imputée qu'à la seule fatalité, on les a vus couvrir la terre de plus de vingt mille de nos ennemis et ne leur laisser qu'un champ où les vivants pouvaient à peine se placer sur les corps morts de leurs compagnons.
» Pardonnez-moi, messieurs, cette légère marque de reconnaissance pour ces vaillants hommes, auxquels l'État et le général ont de si grandes obligations. Ils vous auront celle de rendre leurs actions immortelles...»
Eh bien, Joffre pourra parler des poilus de la Marne sur le même ton que Villars employait pour parler des poilus de Denain. Il pourra employer les mêmes termes touchant la glorieuse retraite qui précéda la victoire. Il pourra rendre le même hommage de reconnaissance à « ces vaillants hommes, auxquels l'État et le général ont de si grandes obligations », et dont les actions, méritent, comme celles de leurs ancêtres, d'être rendues immortelles.
A coup sûr, il n'y manquera pas. Et ce sera pour les Français une heure de profonde émotion que celle où ils entendront le « Grand-Père » en personne leur dire tout ce que la France doit à ses enfants.

Ernest Laut.

Le Petit Journal illustré du 10 février 1918