M. Daniels

Ministre de la marine américaine

VARIÉTÉ

Nos amis les Peaux-Rouges

Les lndiens dans la grande guerre. - Un aviateur peau-rouge, - Tribus d'autre fois. - Les Peaux-Rouges civilisés et les sauvages d'au delà du Rhin.

Les Boches auront fait contre eux l'unanimité des peuples et des races.
Récemment, dans une de nos meilleures revues littéraires, la Renaissance, Mme Mary Mather, une charmante poétesse américaine qui a vécu parmi les Indiens peaux-rouges et étudié leurs moeurs, racontait :
« De jeunes Indiens se sont offerts d'eux-mêmes pour se battre à côté des blancs dans la grande guerre contre les vrais barbares ; actuellement, on en rencontre parmi les troupes américaines en Touraine. Il y a seulement quelques semaines, on annonçait la mort glorieuse d'un aviateur peau-rouge.
» Un aviateur peau-rouge !... ajoutait-elle. Il est venu combattre comme un jeune aigle dans le ciel d'Occident, combattre avec les vieilles races civilisées pour un idéal de justice que ses simples ancêtres ont fait régner, dans la beauté de la nature, durant des siècles dont rien ne nous restituera l'histoire ni le secret.
» Le respect de la foi jurée, la fidélité aux alliances, l'égalité de tous dans la participation aux biens de la terre, le culte de l'honneur, le goût de la juste gloire, les vertus de la famille et l'amour du foyer, l'endurance dans les pires douleurs, l'hospitalité sacrée, le droit de vivre librement sur le sol natal, le sentiment du grand mystère, tout ce qui fait la noblesse de l'homme, tout ce que les meilleurs essaient établir en ce monde par de surhumains sacrifices, parmi de flots de sang, - tout cela tes pères l'ont possédé, l'ont pratiqué, dans la splendeur des forêts millénaires, sur les rives des plus immenses fleuves du monde, dans l'étendue sans fin des prairies.
Et tu es venu mourir pour nous rendre ces éternels trésors, petit aviateur peau-rouge, nous, les blancs meurtriers de ta race... »
Ainsi d'un bout du monde à l'autre bout, toutes les races se lèvent, de l'extrême Orient à l'extrême Occident, pour opposer une barrière au peuple qui au milieu de la civilisation universelle, a fait renaître toutes les barbaries et toutes les cruautés.

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Avant 1776, époque de la guerre de l'indépendance, l'Amérique du Nord était peuplée, dans toutes ses parties, d'un nombre considérable de Peaux-Rouges. C'étaient, en partant du Nord-Ouest, les Kinaï, dont l'on retrouve aujourd'hui quelques types dans l'Alaska ; puis les Koliouches, entre le mont Saint-Elias et l'embouchure du Colombia : à l'Est de ces deux peuples, presque tout le territoire du Canada était occupé par les Natchez, que Chateaubriand a immortalisés. Au Sud-Ouest, le Nouveau-Mexique était la région les Apaches ; les Algonquins vivaient dans les environs des grands lacs du Canada. C'est à peine s'il reste aujourd'hui quelques débris de cette race puissante. Quant à leurs voisins, les Iroquois, ils ont été exterminés jusqu'au dernier. Les Micmacs habitaient l'Acadie. Les Ottawas, les Pieds-Noirs, les Mohicans, poétisé par Cooper, vivaient dans la partie central des États Unis.
Au Sud, entre la Floride de et le bas Mississipi, on rencontrait les Chérokis, les Cricks, les Séminoles ; à l'Ouest du Mississippi, jusqu'aux montagnes Rocheuses, les diverses familles de la grande race des Sioux ou Dacotas, et les Pawnies, que Jules Verne a mis en scène dans son livre célèbre : le Tour du monde en 80 jours. Plus à l'Ouest encore sur les territoires d'Orégon et de Washington, vivaient une dizaine de tribus de la race des Sahaptins ou Nez-Percés, et les plaines du bas Colorado, de l'Arizona, de la Sonora étaient la patrie des Yumas, des Taos et de ces Yakis contre lesquels le gouvernement mexicain envoya à maintes reprises des forces militaires.
Toutes ces grandes familles se subdivisaient en un nombre considérable de tribus qu'il serait trop long d'énumérer ici. Je n'en donnerai qu'un exemple, celui des Apaches, qui comptent encore, aujourd'hui, malgré la guerre impitoyable qui leur a été faîte, environ une quinzaine de tribus différentes.
Ce sont les Apaches Tonto, ainsi nommés par les Mexicains pour leur imbécillité, tonto signifiant « idiot ». Ils habitent au bord de la Gila, près de la Sierra del Mogollon ; les Gilenos ou Apaches de la Gila, tribu éminemment guerrière ; les Mimbrenos, qui habitent la Sierra de los Mimbres dans le Nouveau-Mexique ; les Mescaloros,
entre la Sierra de Guadalupe et la Sierra de San Andre ; les Lipans, importante tribu, voisine de celle des Comanches du Texas ; les Toukawas, nomades et indolents, les seuls Apaches qui aient toujours vécu en bonne intelligence avec les blancs : les Wacoes, les Tawacanies, les San-Pedros, les Nabaduchoes, les Nacadocheets, les Hitchies, etc.
Ces simples énumérations démontrent suffisamment combien la population indienne devait être, autrefois, considérable aux États-Unis.
Ses luttes inévitables contre les nouveaux colons devaient lui être fatales.
En 1870, on ne comptait plus que 383.000 Peaux-Rouges dans toute l'étendue des États-Unis ; en 1876, ce chiffre tombait à 316.000 ; en 1884, à 264.000. Le recensement de 1890, très imparfait d'ailleurs, évalue leur nombre à 250.000. Il y a une quinzaine d'années, ils n'étaient pas plus de 200.000.
Mais depuis lors, grâce à la paix intervenue entre eux et les Américains, grâce à la civilisation qu'ils ont acceptée la race a commencé à se reconstituer. Elle est aujourd'hui préservée de la destruction, et les fils des guerriers intraitables qui s'opposaient jadis à la conquête, comptent parmi les citoyens les plus fidèles et les plus loyalistes des États-Unis.
Ces races ont en général abandonné les moeurs guerrières d'autrefois. Les Peaux-Rouges se sont pliés à la civilisation yankee.
Les uns vivent du travail de la terre ou du produit de la chasse ; les autres, de la fabrication de tapis de lianes ou de poteries grossières. Telles, par exemple, les tribus des Pimas, des Maricopas, des Papagos, qui habitent dans l'Arizona et la Sonora, les districts de Tucson et de Nogales, en des villages de construction espagnole.
Leurs cetufas, leurs temples d'autrefois, ont été transformés en ateliers ; et la plupart de ces Indiens se sont même convertis à la religion catholique.

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Notre excellent collaborateur François de Tessan, qui a voyagé parmi les tribus de l'Arizona, du Nouveau-Mexique et de la Californie, écrivait, il y a quelques années :
« Parmi les Indiens on trouve des fermiers, des éleveurs, des planteurs, des banquiers, des mineurs, des avocats, des médecins, des journalistes, des maîtres d'école, des artisans, des ouvriers répartis dans toutes les industries. Les sénateurs Owen, d'Oklahoma, Curtis, du Kansas, le député Carter ne renient pas leur sang indien. Finies les courses dans la savane, les cérémonies du scalp, les guerres au tomahawk. Dernièrement, on décida d'offrir un bifteck de bison au président Taft pour fêter son passage dans les plaines de Buffalo. Il fallut pousser un boeuf - bien peu sauvage ! - hors du jardin zoologique et, après l'avoir criblé de flèches dans un simulacre de chasse, on abattit l'animal comme le plus domestique des ruminants. C'est vous dire combien nous sommes loin des randonnées de l'âge précédent. »
L'an dernier, un rapport du commissaire des « Affaires indiennes » aux États-Unis signalait que 200.000 Peaux-Rouges avaient abandonné leur costume traditionnel. Il disait que 30 % savent lire en anglais, et il ajoutait : « Il ne faudra plus bien longtemps pour qu'ils disparaissent au point de vue ethnique et se fondent avec le reste de la population dans ce grand creuset qui s'appelle les États-Unis d'aujourd'hui. »
L'enthousiasme avec lequel nombre d'entre eux se sont enrôlés pour la grande guerre de la civilisation contre la barbarie ; le concours à la grande république américaine qu'ils apportent d'une façon si spontanée, confirment bien cette fusion.
Il n'y a plus de sauvages désormais qu'au centre de l'Afrique et au delà du Rhin.

Ernest LAUT

Le Petit Journal illustré du 7 juillet 1918