Les tradition qui s'en vont


LA CARTE DE VISITE

J'ai reçu cette année, en tout et pour tout, une seule carte de visite. Et je vous dirai tout de suite que ce n'est même pas une carte de visite ordinaire : c'est un sourimono.
Mais peut-être ne savez-vous pas ce que c'est qu'un « sourimono » Apprenez donc que c'est la carte de visite japonaise. Et c'est une carte de visite infiniment plus jolie et plus agréable à contempler que les vilains bouts de carton dont nous faisons usage en nos pays d'Occident.es sourimonos sont plus délicieuses estampes que l'on puisse imaginer : des gaufrures délicates, des tons d'or, d'argent, de bronze et d'étain en rehaussent généralement l'éclat. La plupart des motifs qui les décorent sont assaisonnés de petites pièces de poésie en rapport avec les sujets eux-mêmes. Et ces sujets sont d'une extrême fantaisie ; c'est un assaut entre artistes et gens de goût, un assaut de grâce, d'esprit, de sentiment poétique, d'ingéniosité.
Les sourimonos sont, avec les laques et les broderies, les plus séduisants chefs-d'oeuvre de l'art japonais.
Un de mes bons amis japonais ne manque jamais de m'envoyer au jour de l'an un de ces délicieux petits cartons où les artistes nippons mettent tant d'art et de graces... Et c'est, cette année, la seule carte de visite qui me soit parvenue.
Ce qui prouve que si la tradition de la cartes de visite subsiste au Japon, elle semble défunte chez nous.
Il est vrai qu'elle ne date au Japon que de le la fin du XVIIIe siècle ; alors qu'elle a eu chez nous, au moins deux cents ans d'existence. Combien d'institutions plus graves, plus utiles et qui, de prime abord, semblaient défier l'éternité, n'ont point, en fin de compte, fourni une aussi longue carrière !

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Au temps du Grand Roi, la carte « pour visite » fut d'abord une simple carte à jouer au dos de laquelle on inscrivait son nom, et que l'on glissait dans la serrure de ses amis et connaissances quand on ne les trouvait pas au logis.
L'usage, au début, dut en être assez restreint, puisqu'il n'en est question ni dans les lettres de Mme de Sévigné, ni dans Saint Simon, ni dans les petits mémoires du grand siècle, si prolixes cependant sur le menus détails de la vie à la cour et à la ville.
la coutume d'échanger des souhaits, au nouvel an, existait de temps immémorial ; mais les gens du bon ton chargeaient de ce soin leurs laquais, et l'on se contentait, le plus souvent, de faire inscrire son nom chez les suisses des hôtels.
C'est vers 1750 qu'on commença à y déposer des « cartes pour visite ». Bientôt la coutume s'en répandit dans toute l'Europe occidentale.
La carte de visite fit fureur à la fois en Hollande, en Allemagne, en France et en Italie : et les graveurs, pour aider au développement de cette nouvelle industrie, se chargèrent non seulement de graver les cartes, mais encore de les faire porter à domicile.
Le dix-huitième siècle, qui mit de l'art et de la grâce dans les moindres objets, créa la carte de visite artistique. Les plus illustres graveurs du temps, les Cochin, les Moreau, Eisen, surtout Jean.Michel Papillon lui consacrèrent leurs talents.
Les cartes s'illustrèrent d'allégories, l'emblèmes mythologiques...
Dans des encadrement d'une délicatesse infinie, faits de guirlandes de fleurs, de festons et d'arabesques. On voyait des colombes se becquetant, des coeurs enflammes ou percés de flèches, des bergers et des bergères. Les attributs qui décoraient la carte étaient généralement une allusion aux goûts, à la résidence ou à la procession de son propriétaire. Quant au nom, il était quelquefois gravé, mais le plus souvent inscrit, à la main.
L'usage de la carte de visite, qui l'eût cru ? fut condamné par la Révolution, comme une pratique incompatible avec les sentiments d'égalité qui devaient animer tous les citoyens. Ben mieux : la Convention ne se contenta pas de jeter au bûcher les jolis cartons historiés du dix-huitième siècle, elle s'en prit également aux visites elles-mêmes et aux souhaits du Jour de l'An, et elle décréta que quiconque en ferait serat puni de mort.
On eût pu croire alors la carte de visite à jamais abolie. Il n'en fut rien. Quelques années plus tard, le Directoire la remet à la mode. Les jolis motifs d'illustration du temps de Louis XV ont disparu, mais la carte est toujours historiée. Ce sont les sujets d'inspiration classique qui la décorent : l'art froid et guindé de David a remplacé les délicieuses compositions de Boucher et de Fragonard.
Vient l'Empire : la carte de visite emprunte sa décoration aux sujets militaires ; ce ne sont que casques et plumets tambours et clairons, canons, panoplies de fusils et de sabres et les noms s'inscrivent au milieu des cuirasses.
La Restauration modifia de nouveau les emblèmes, choisissant de préférence les attributs héraldiques, les couronnes et les fleurs de lys. C'est l'époque où l'on commençaà employer un carton soyeux et moiré de diverses teintes.
Avec 1830 triompha l'art romantique. Les cartes s'illustrèrent de donjons, de castels fantastiques, de ruines moyenâgeuses et de figures de chevaliers et de troubadours. Elles s'adorèrent même souvent de compositions originales à l'aquarelle, à la gouache ou à la sépia, encadrées quelquefois d'une dentelle à jour.
Mais l'excès de l'enjolivement devait amener la réaction. L'art passa de mode et la substitution de la typographie à la taille douce acheva la démocratisation de la carte de visite.
On la fit d'abord sur un carton très large et très dur, avec une inscription microscopique ; puis, le goût changea ; ce fut tout le contraire : lettres énormes sur une carte minuscule.
Vers 1815 parurent les premières cartes porcelaine, très glacées. Leur vogue fut restreinte, comme le fut, d'ailleurs, celle de toutes le tentatives faites pour substituer au velin d'autres substances bois, liège ou celluloïd.
Les cartes, avec médaillon photographique, n'ont pas eu plus de faveur. La raison en est que la carte de visite doit pouvoir aller partout, chez l'ami aussi bien que chez l'indifférent, et qu'il serait en bien des cas indiscret ou inconvenant d'offrir son portrait en faisant passer son nom.
La carte simple et sans fioritures semble, à son tour, avoir fait son temps.
Or, on ne pourrait souhaiter une renaissance de la carte de visite que si la carte redevenait artistique comme elle le fut jadis chez nous, comme elle l'est toujours chez nos amis japonais. Mais hélas !... nous sommes à l'économie : le carton est cher, la gravure hors de pris. Les nouveaux riches seuls pourraient se faire confectionner ces cartes de visite.
Dans l'intérêt de l'art et du bon goût, il vaut mieux, peut-être, qu'ils n'essaient pas.

Ernest Laut.

Le Petit Journal illustré du dimanche 4 janvier 1920